Bruno Jelk veille au pied du Cervin

| mar, 10. Jan. 2012

Des racines fribourgeoises, mais la tête dans les montagnes valaisannes, Bruno Jelk a plus de trente ans de sauvetage à son actif. A 68 ans, il n’envisage pas encore la retraite. Portrait.

PAR LARA GROSS

La vie ne tient qu’à un fil, dit-on. Celle de Bruno Jelk ne tient bien souvent qu’à un filin suspendu sous un hélicoptère. Aussi simplement que certains travaillent quotidiennement derrière un ordinateur, le Singinois parcourt les airs et les montagnes valaisannes pour venir au secours des montagnards et des promeneurs. Depuis plus de trente ans, il consacre sa vie à sauver celle des autres. Ici et ailleurs, puisqu’il a participé à la formation de sauveteur dans l’Himalaya. Un échange à découvrir dans un premier épisode vendredi soir sur la TSR (20 h 10).

Ses premiers gestes, il les a appris sur ses pistes natales, au Lac-Noir. Il n’était alors âgé que de 16 ans. «Il manquait de travail dans la région, se souvient Bruno Jelk. Je me suis alors inscrit pour la formation de garde-frontière.» Cette formation le mènera en Valais. Canton qu’il ne quittera plus. Depuis 1972, il veille au pied du Cervin, à Zermatt. Si garde-frontière a été sa profession sur le papier jusqu’en 2001, sur le terrain il est surtout une référence dans le domaine du sauvetage en montagne. Une vocation. Le terme est dans toutes les bouches de ceux qui côtoient la montagne. «Un guide voit très rapidement s’il est fait pour ça ou non», dit sobrement Bruno Jelk avec un fort accent alémanique.

Une corde, deux vies

A 68 ans, il ne compte plus les sauvetages effectués. Comme beaucoup de ces barbus des cimes, il assure qu’on ne se fait jamais à l’idée d’annoncer un décès aux familles. Le plus dur: leur expliquer qu’il faut arrêter les recherches. Mais que, malgré tout, avec le temps, on se blinde pour aller récupérer les corps. «J’ai été cherché onze copains guides de montagne. Les images restent. Je pourrais redessiner exactement leur position.»

Mais, à chaque alarme, le Haut-Valaisan d’adoption repart. «Le plus difficile, c’est lorsque nous recherchons quelqu’un. On y pense jour et nuit.» S’il ne chiffre pas toutes les interventions qu’il a effectuées, on sent qu’il a conservé dans sa mémoire des souvenirs intacts. Au moment d’évoquer un sauvetage qui l’a marqué négativement, tout remonte, comme si c’était hier.

«Deux hommes étaient coincés dans une paroi. Nous avons fait une approche avec l’hélicoptère. Ils pendaient chacun à un bout d’une même corde. Je voulais sauver les deux. Le brouillard est arrivé, nous avons dû repartir.» C’est finalement en rappel que les sauveteurs approcheront la zone de l’accident, sans succès. «Nous avons retrouvé les deux hommes morts, le lendemain, lorsque le brouillard s’est levé. Il aurait suffi de cinq minutes de plus…»

Une ombre parcourt son regard. Cela fait partie du métier. Métier pas toujours reconnu à sa juste valeur. «On reçoit plus souvent des plaintes que des mercis», avoue-t-il à demi-mot. Motifs de ces plaintes? Les coûts d’un sauvetage. Un hélicoptère, son équipage et son équipement coûtent en moyenne 87 francs par minute. «Aujourd’hui, avec les téléphones portables, les gens partent en montagne et lorsqu’ils sont bloqués, ils lancent un coup de fil pour qu’on vienne les chercher. Pour ne pas voler de nuit et si leur situation le permet, on leur donne des conseils pour passer la nuit dehors. On leur dit de rappeler le matin et finalement, ils n’ont plus besoin de nous.»

«Le bricoleur des cimes»

Bruno Jelk ne juge pas. Il décrit une nouvelle réalité qui a poussé les milieux du sauvetage à se fixer des critères d’intervention. «Dire si c’était une connerie ou non, ça, c’est aux juges de le faire. Si on commence à penser à ça, alors on n’a pas sa place dans le sauvetage.»

Si la montagne semble immuable, ses visiteurs sont en perpétuelle mutation. «Il y a de nouveaux sports extrêmes, du matériel toujours plus performant qui permet quasiment à tous d’aller n’importe où, alors qu’ils n’ont pas forcément les connaissances. Le sauvetage a dû s’adapter.»

Sauver des vies a un prix. Alors lorsqu’il s’agit d’investir du temps et de l’argent dans l’amélioration des techniques, les mécènes ne se bousculent pas au portillon. Bruno Jelk ne les a donc pas attendus pour faire preuve d’ingéniosité. «Lors de mes premières interventions à pied ou en randonnée, il m’est arrivé plus d’une fois de laisser du matériel sur le parcours.» Légers et multidisciplinaires, les brancards et autres treuils ne peuvent et ne doivent pas encombrer les secouristes. Alors, à force de tests et d’interventions, celui qui s’est vu attribuer le surnom de «bricoleur des cimes» a mis au point une multitude d’engins et de techniques qui ont permis d’accroître l’efficacité des opérations de secours. «Dans les crevasses, nous avions des trépieds avec compresseurs, ça n’allait jamais. On a opté pour l’électrique, mais personne ne voulait nous donner la garantie de sécurité.»

L’inconnue de la gare

La phrase est si évidente qu’elle en est devenue bateau: «En montagne, le risque zéro n’existe pas.» Mais Bruno Jelk ne la dément pas. Car, même aguerri, il y a lui aussi été confronté. «Je n’ai jamais eu besoin de faire appel aux sauveteurs… mais je suis passé quelquefois sous des avalanches.»

Les histoires de cime ne finissent pas toujours mal. Dans ses souvenirs marquants, Bruno Jelk n’a pas oublié une Française de 16 ans retrouvée dans une crevasse. «On l’a récupérée dans un sale état. Tout le monde pensait qu’elle était fichue. Mais les parents ont tenu bon et l’ont envoyée dans un hôpital parisien. Cinq ans plus tard, la gare de Zermatt m’appelle et me dit qu’une jeune femme m’y attend. Après six mois de coma et deux ans de rééducation elle avait entamé des études. C’était elle.»

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