Ski-alpinisme sur les pistes, des concessions pour cohabiter

| mar, 03. Jan. 2012
De plus en plus d’adeptes de peau de phoque s’entraînent sur les pistes damées. Les stations déclinent toute responsabilité, mais les machinistes craignent un accident.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT


«C’est la guerre au jour le jour. Certains adeptes de peau de phoque sont responsables et tout va bien. Mais une partie d’entre eux se croient chez eux. Ils montent au milieu des pistes à cinq de front. Certains passent les barrières pour monter au sommet. Ils ne se rendent pas compte des dangers, notamment liés au câble des ratraks!» A l’image de ses collègues des autres stations fribourgeoises, Philippe Gaillard – le chef d’exploitation des remontées mécaniques de La Berra – a maille à partir avec les adeptes de ski-alpinisme. Et ces jours davantage encore qu’à l’accoutumée, car beaucoup de sportifs préparent la Patrouille des glaciers, qui aura lieu à la fin du mois d’avril.
«Ça devient diabolique! Beaucoup se fichent du travail effectué dans les stations», tonne pour sa part Renée Genoud, présidente du conseil d’administration de Monte-Pente de Corbetta SA. La situation est telle que les remontées mécaniques des Paccots ont publié une communication dans la Feuille officielle, il y a de ça une dizaine de jours. «Nous ne pouvons pas interdire l’accès aux pistes. On ne peut que mettre les randonneurs face à leur responsabilité et leur conseiller de “s’abstenir d’évoluer dans les zones de damage”.»
Beaucoup de sportifs se retrouvent sur des pistes préparées, le soir après le travail. «Nous nous entraînons souvent à Charmey, car, la nuit, nous nous sentons davantage en sécurité sur les pistes qu’en pleine nature», explique Cédric Remy, membre du Swiss Team de ski-alpinisme qui prépare activement la Patrouille. «On sait que les ratraks commencent de l’autre côté de Vounetz. Personnellement, je comprends les stations. On doit monter au bord de la piste et ne pas s’arrêter derrière une bosse. Si on est poli, tout se passe bien.»


Un kilomètre de câble
«Je ressens beaucoup de stress au volant de ma dameuse», confie Nicolas Bugnard, chef des machinistes de Charmey. Nous utilisons un câble d’un kilomètre de long, qui peut se trouver n’importe où sur le domaine, car on l’accroche souvent à un autre ratrak.» Ce câble en acier, tendu par une machine de 10 tonnes, est d’une dangerosité inouïe. «La nuit, il est invisible, constate Renaud Noël, responsable des patrouilleurs à Charmey. Il peut se planter à 30 centimètres dans la neige et, tout à coup, se tendre lors que le ratrak change de position.» En début de saison, Nicolas Bugnard a vu un randonneur se faire éjecter par le câble de sa machine. Par chance, sans gravité.
Les skieurs nocturnes causent un autre problème aux stations: ils descendent souvent sur des pistes fraîchement damées et creusent des fausses traces avant que la neige n’ait eu le temps de durcir. «Nous avons passablement de réclamations de la clientèle, note Philippe Gaillard. A La Berra, les gens descendent même avec des bobs-assiettes qu’ils n’arrivent pas toujours à maîtriser!»


Moléson ouvert le jeudi
D’un point de vue juridique, la solution passe par la fermeture des pistes en dehors des heures d’exploitation (lire ci-dessous). «On se casse la tête pour faire venir des clients tout au long de l’année, alors on peut bien faire quelques concessions pour les randonneurs à peaux de phoque», pense Antoine Micheloud, directeur des remontées mécaniques de Moléson. «Chez nous, on a décidé de laisser nos pistes au ski-alpinisme, le jeudi soir jusqu’à 22 h 30. Les machines ne travailleront pas et le restaurant de Plan-Francey sera ouvert. «Pour la 3e année, nous ouvrons la piste de la Videmanette, ainsi que la buvette du Rubloz, le mercredi soir», note pour sa part Armon Cantieni, directeur des Bergbahnen Destination Gstaad. «Pour l’année prochaine, nous étudions également l’ouverture d’une piste de montée, qui pourrait être damée deux fois par semaine», espère Antoine Micheloud. Une solution déjà esquissée sur la piste verte à Charmey (à gauche du Rapido Sky) et qui demande à être approfondie.

 

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«Malheureusement pas appliquée partout»


Avocat et ancien procureur du canton de Berne, Heinz Walter Mathys est président d’honneur de la SKUS, la Commission suisse pour la prévention des accidents sur les descentes pour sports de neige. Spécialiste des questions juridiques liées à la pratique du ski, il répond à nos questions.

Les randonneurs à peaux de phoque peuvent-ils, de jour, monter sur les pistes damées?
Comme les skieurs et les snowboardeurs, les randonneurs montent et descendent à leurs propres risques et périls. Sur le principe, ils sont soumis aux règles de comportement de la Fédération internationale de ski (FIS) et ils doivent respecter les directives de la SKUS. Les randonneurs à peaux de phoque ne doivent bien sûr pas monter au milieu des pistes, mais au bord. C’est la règle N°7 de la FIS (monter descendre à pied), une règle de bon sens.

Qui serait responsable en cas de collision entre un skieur et un randonneur?
Si un randonneur monte au milieu d’une piste, il sera considéré comme fautif pratiquement à 100%. Je dis toujours à mes étudiants: on ne connaît pas le droit quand on ne connaît pas les faits. Ça sera aux juges ou aux assureurs de trancher si le skieur a respecté la règle N°2 de la FIS (descendre à vue). Quoi qu’il en soit, la randonnée à skis ne se pratique pas dans un vide juridique!
La nuit, quelle est la responsabilité des stations si des adeptes de ski-alpinisme s’entraînent sur leurs pistes?
C’est clair et net: les descentes sont fermées et, par conséquent, barrées en dehors des heures d’exploitation des remontées mécaniques. Elles ne sont pas protégées contre les dangers tels que déclenchements d’avalanches ou engins de damage munis d’un treuil. En plus, les stations doivent informer les usagers des heures d’ouverture, sur des panneaux et aux stations de départ. Cette règle fait foi, mais elle n’est malheureusement pas appliquée partout. En cas de litige devant un tribunal, l’entreprise de remontées mécaniques qui a pris les précautions d’usage, conformément aux directives de la SKUS, ne risque pas d’être tenue pour responsable.


Quelles sont les solutions pour ceux qui s’entraînent pour la Patrouille?
Les entreprises de remontées mécaniques peuvent expressément ouvrir les descentes aux randonneurs certains jours ou en soirée. L’ouverture doit être annoncée par les panneaux d’information. En de telles circonstances, aucun entretien avec des engins de damage munis d’un treuil ou d’une fraise n’est autorisé. En outre, des pistes de montée pour randonneurs, balisées et protégées contre les dangers inhérents à la montagne, peuvent être aménagées à côté et hors des pistes. Elles ne sont ouvertes que durant les heures d’exploitation.

Qu’en est-il de la responsabilité d’un usager qui passe une barrière pour faire du hors-piste?
Les barrages et les barrières ne sont pas faits pour rien! Ceux qui ne respectent pas le balisage, la signalisation et les consignes de sécurité des entreprises, évoluent exclusivement à leurs propres risques et périls. Ils sont dans leur tort! Ce principe est reconnu par la jurisprudence de tout l’arc alpin. La barrière est l’expression la plus claire d’une interdiction. Dans un cas récent, la justice a été très claire: si, après avoir passé une barrière, une personne déclenche une avalanche et se retrouve invalide à vie, l’assurance ne lui accorde que 50% de sa rente. Le non-respect d’une barrière est considéré comme une prise de risque téméraire. Parole d’avocat: «Il n’est pas interdit de se mettre en danger, pour autant qu’on ne mette pas en danger des tiers.» CD

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LE DROIT ET LA CONSCIENCE


Bien davantage que les autres stations de la région, Moléson connaît des soucis avec le ski hors-piste. «Derrière nos cordes, c’est la montagne, avec tous les problèmes que ça pose», explique Antoine Micheloud, directeur des remontées mécaniques de Moléson. «Nos spécialistes font déjà beaucoup pour sécuriser les pistes, ils ne vont pas encore s’occuper des couloirs! Nous ne sommes plus responsables de ce qui se passe en dehors des pistes.» Bien qu’on lui ait déjà proposé d’organiser un Xtreme, comme à Verbier, Antoine Micheloud a toujours refusé d’entrer en matière. «Nous ne faisons pas de publicité autour du freeride. D’ailleurs, lors d’une récente évaluation, nous avons perdu des points, parce que nous ne proposons pas de freeride checkpoint. Nous ne sommes pas compétents dans ce domaine et nous estimons que ce n’est pas notre rôle.»
La station ne peut certes pas empêcher les skieurs de faire du hors-piste. «S’ils mettent l’intégrité des autres usagers en danger, nous leur retirons leur titre de transport. Il y a le droit et la conscience! Je ne veux pas qu’un parent vienne me reprocher la mort de son enfant.» A l’évidence, s’attaquer au Moléson nécessite un très haut niveau de compétences en matière de montagne, que seuls des guides sont susceptibles d’avoir. CD

Commentaires

il serait intéressant d'avoir un avis similaire sur comment cela se passe dans les pays voisins... je sais qu'en France ce sont les mêmes soucis mais les stations ne disent rien sur la pratique du ski alpinisme en dehors des heures d'ouverture. Pendant la journée la pratique est formellement interdite.

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