Le beau métier de baroudeur

| sam, 07. jui. 2012
Alors que le Tour de France s’arrête à Porrentruy, Jacky Durand, ex-cycliste professionnel devenu consultant télé, explique le rôle de baroudeur. Un métier qu’il connaît bien puisqu’il a bâti sa carrière en solitaire.

PAR KARINE ALLEMANN

L’attaque au kilomètre zéro: c’était lui. Comme il n’avait pas le profil pour viser une victoire finale au Tour de France, Jacky Durand a construit sa carrière en solitaire. Rouler 180 km en tête ne lui faisait pas peur. «Oui, il y a un côté cruel à partir en échappée. Sur le Tour, la plupart du temps, je me suis fait rattraper juste avant l’arrivée. Mais pour les deux fois où j’ai pu gagner une étape, le jeu en valait la chandelle.»
Aujourd’hui consultant sur Eurosport, où il forme un duo plutôt décapant avec Richard Virenque, Jacky Durand (45 ans) explique le drôle de métier que celui de baroudeur. Demain à Porrentruy, où a lieu l’arrivée de la 8e étape du Tour de France 2012, la victoire ne devrait d’ailleurs pas échapper à l’un deux.

L’étape de dimanche entre Belfort et Porrentruy (157,5 km) semble destinée à un baroudeur, non?
Jacky Durand: C’est sûr, la plupart des baroudeurs du Tour ont dû cocher cette étape dans leur calendrier. Et ce, d’autant plus que Cancellara ou Schleck ne vont pas tout faire pour garder ou décrocher le maillot jaune. Quant aux leaders potentiels, ils ne vont pas se dévoiler. Les coureurs  sans ambition au général pourront s’en donner à cœur joie.

Pendant une étape, les tentatives d’échappées se succèdent. Quand vous étiez coureur, comment saviez-vous quelle serait la bonne?
Il faut sentir les forces en présence et trouver les bons partenaires. C’est-à-dire qu’il faut éviter les outsiders du Tour, car les autres formations risquent de ramener tout le monde sur le groupe de tête. Si un coureur qui a le potentiel de terminer dans le top 10 se glisse avec les attaquants, cela ne sert à rien de continuer.

Est-ce qu’il y a encore de grands baroudeurs aujourd’hui?
Oui, bien sûr. Je suis français, alors je vais citer Sylvain Chavanel. Il a prouvé que sur une étape de moyenne montagne il avait les moyens de s’imposer. On a vu lors du Giro que Sandy Casar pouvait l’être. Il y en a encore plein d’autres.

Devient-on baroudeur par choix, ou par dépit de n’être ni un grimpeur ni un sprinteur?
De mon côté, j’ai toujours couru comme ça. A 14 ans, pour des courses de 30 km, je partais dès les premiers mètres. Quand on prend le départ du Tour et qu’on n’est ni un grimpeur ni un sprinteur, il faut prendre ses chances de victoire où elles sont. Aujourd’hui, le peloton ne laissera jamais une échappée prendre vingt minutes d’avance. Ou alors c’est que le gars est vraiment un mauvais grimpeur. Par contre, en fin de Tour, un baroudeur pourra se replacer au classement général au terme d’une belle course en solitaire.

Quelles qualités faut-il pour devenir baroudeur?
La première est de ne pas avoir peur du lendemain. Forcément, quand on se lance dans un rallye en échappée, on sait qu’on va avoir les jambes lourdes le jour suivant. Il y a aussi un risque d’abandon. On raisonne donc au jour le jour. La stratégie de l’équipe se prépare le matin. Mais il faut savoir s’adapter aux circonstances sur le terrain, en fonction des adversaires, du vent, et de quelle équipe prend le contrôle de la course. Un baroudeur doit être opportuniste. Et puis, bien sûr, il faut les jambes. On peut partir avec de grosses ambitions et souffrir après vingt kilomètres.

N’est-ce pas un peu cruel, de voir ces coureurs se faire presque systématiquement avaler par le peloton à quelques centaines de mètres de l’arrivée?
Oui, mais dès que ça a fonctionné une fois, et si on estime qu’il y a une toute petite chance pour que ça marche, il faut essayer. Les deux fois où j’ai gagné une étape au Tour, c’était le lendemain du contre-la-montre individuel. Tout le monde avait envie de souffler. Moi, ma stratégie avait été de rouler le contre-la-montre à 80% pour pouvoir partir à l’offensive dès le lendemain. C’est le genre d’étape que j’inscrivais dans mon agenda.

Comment s’organise-t-on en échappée?
Il y a des discussions, bien sûr. Un jeune coureur aura tendance à demander conseil à son directeur de course. Quand on a un peu de métier, on sait qui a des ambitions et qui n’en a pas. C’est un travail permanent de gérer son effort par rapport au peloton. En général, tout le monde joue le jeu. Il faut plutôt canaliser les coureurs qui ont peu d’expérience et qui veulent prendre trop d’avance tout de suite. C’est une erreur! Car si ça part trop vite, le peloton réagit immédiatement. Le but est donc de gérer son avance pour le faire réagir le plus tard possible. Le spécialiste pour ça, c’était l’Italien Fabio Roscioli. Il voulait toujours rouler à fond. Le gérer était parfois difficile.


Vous ne deviez pas vous faire que des amis, à partir à l’offensive dès le kilomètre zéro…
Oui, ça énerve. Mais bon, une fois que la course est partie, c’est parti. Tout le monde a droit à sa chance et les autres le comprennent. Paradoxalement, on croit souvent que j’attaquais dès le kilomètre zéro, mais c’est faux. Parce que la première échappée n’est jamais la bonne. C’est plus efficace après une heure de course. Tout le monde en a un peu marre, le peloton veut souffler et beaucoup en profitent pour satisfaire un besoin naturel. C’est le moment que je choisissais pour partir.

 

 

«Avec Richard Virenque, on se chambre tout le temps»

Cycliste professionnel de 1989 à 2004, Jacky Durand a marqué son époque par ses échappées au long cours, ses victoires en solitaire et sa gouaille sympathique. En plus de sa victoire surprise au prologue 1995 du Tour de France, qui lui a permis de porter deux jours le maillot jaune, il a remporté deux étapes, à Cahors en 1994 et à Montauban en 1998. Son tempérament d’attaquant était tel que le magazine Vélo publiait le «Jackymètres», pour s’amuser à comptabiliser la distance que le coureur passait seul en tête. «Ils ont tenu les comptes un moment, puis ils ont fini par abandonner!» sourit le retraité établi à Grenoble.
Quel est son plus beau souvenir en course? «Sur le Tour, c’est ma victoire d’étape à Cahors, avec le maillot de champion de France sur les épaules. Parti en échappée dès le départ, j’ai fini en solitaire et j’ai pu savourer ma victoire. Sinon, mon plus beau succès est ma victoire au Tour des Flandres, en 1992. Avec le Suisse Wegmüller, on était partis à 217 km de l’arrivée. Je l’ai lâché dans la dernière ascension.»
Son rôle de consulant pour Eurosport l’occupe 120 jours par année. Une nouvelle fonction qui lui plaît? «Je n’ai pas vraiment l’impression de travailler, je suis dans mon élément. Et puis, dans la cabine de commentateur, je suis toujours au contact du groupe de tête. Ce qui était rarement le cas quand j’étais coureur (rires)!»
Le duo qu’il forme avec Richard Virenque est apprécié des téléspectateurs, notamment pour le ton résolument léger utilisé par les anciens cyclistes. «Cela s’est fait naturellement. Quand on regarde la télé pendant quatre heures, on a envie de passer un bel après-midi. Alors, même si ça reste un sport sérieux, il faut délirer un peu. Avec Richard, on n’a pas forcément les mêmes idées. Alors on se chambre tout le temps dans la vie de tous les jours. Il n’y a pas de raison que ça change.»
«Traquer ceux qui trichent en 2012»
Une fois de plus, le Tour de France se trouve au cœur d’un scandale. Les anciens coéquipiers de Lance Armstrong présents sur le Tour seraient sous le coup d’une suspension dès la fin de la compétition. Et L’Illustré a publié cette semaine la preuve qu’Alexandre Vinokourov a bien acheté sa victoire à Liège-Bastogne-Liège en 2010 (150000 euros versés au Russe Kolobnev).
Qu’en pense le retraité Durand? «Des arrangements ont toujours existé. Que deux coureurs en échappée se mettent d’accord pour que celui qui deviendra maillot jaune laisse la victoire d’étape à l’autre me semble normal. Même si cela peut choquer le public. Quant à l’affaire Vinokourov, c’est surtout l’ampleur du montant qui m’étonne! On a toujours entendu parler d’arrangement. Mais il me semble que c’était à une époque où les coureurs étaient nettement moins bien payés. Aujourd’hui, quand on sait toutes les retombées que cela peut avoir, il faut avoir une vision à bien court terme pour renoncer à une victoire dans une classique.»
Et concernant les ex-coéquipiers d’Armstrong? «Les cyclistes, on traîne un long passif derrière nous question dopage. Mon seul regret vient de ce que me disent les jeunes coureurs. Ça leur est complètement égal de savoir qui a triché il y a dix ans. Eux, qui courent proprement, voudraient surtout que les instances dirigeantes traquent ceux qui trichent encore en 2012.»

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