La filière du gruyère AOC met les robots de traite au rebut

L’Interprofession du gruyère a interdit les robots de traite en continu. Les agriculteurs touchés déplorent un «refus du progrès». Les problèmes posés ne sont pas totalement élucidés.

PAR JEAN GODEL


Devant son robot de traite dernier cri (lire ci-dessous), Bertrand Godel, agriculteur à Ecublens, est perplexe. Le 2 juillet, les délégués de l’Interprofession du gruyère (IPG) ont décidé à la quasi-unanimité l’interdiction immédiate de toute nouvelle installation de robot de traite en continu (24 h sur 24) dans la filière du gruyère AOC.
Un délai de dix ans a été accordé à la dizaine d’installations que celle-ci compte. Dans l’immédiat, un intervalle de huit heures entre chaque traite de chaque vache est exigé ainsi que le respect du cahier des charges de l’IPG. Une décision sans appel.
La traite robotisée est apparue en Suisse au début des années 2000. Tout se passe bien jusqu’en 2006, quand un problème de gruyère rance survient à la fromagerie de Ballens, près de Morges. Le robot de traite de l’un des livreurs est pointé du doigt. On découvre que l’agriculteur, de concert avec son installateur, a progressivement réduit l’intervalle entre les traites, le faisant passer de 6 h 30 à 4 h 30. Une intensification fatale au lait dont la matière grasse subit une altération. Cette affaire fait grand bruit. «Elle a été un révélateur pour tout le monde», se souvient Bertrand Godel.


Un moratoire introduit
Pour comprendre le phénomène, l’IPG a commandé deux études successives à l’Agroscope Libefeld-Posieux (ALP) qui ont produit des recommandations. Un moratoire sur tout nouveau robot est introduit dès 2006. En 2011, le rapport d’un groupe de travail rassemblant notamment l’IPG et l’ALP reconnaît que des «interrogations subsistent».
Mais il établit aussi que «l’utilisation professionnelle d’un robot de traite performant et adapté au troupeau permet d’obtenir un lait de qualité» et que le robot de traite «n’est pas synonyme de mauvaise qualité». La machine n’est pas en cause, mais la modification des pratiques qu’elle entraîne.


S’adapter avant tout
Bertrand et Pascal Godel n’ont pas attendu pour s’adapter. Afin de répondre au cahier des charges du gruyère AOC qui prévoit un travail du lait en chaudière au plus tard 18 h après la traite la plus ancienne, ils livrent le lait des six heures problématiques à Cremo pour la fabrication du vacherin. Quant aux deux livraisons quotidiennes, elles aussi exigées, le Glânois s’y est soumis. Mais il sourit: «Le cahier des charges prévoit des exceptions et plusieurs producteurs sans robot ne livrent qu’une fois par jour.»
Son collègue Gilbert Ramuz, de Corcelles-le-Jorat, possède lui aussi un robot. Délégué des producteurs de lait à l’IPG, il était le seul à voter contre l’interdiction le 2 juillet: «Les fromagers et les affineurs jouent la sécurité, c’est compréhensible.»
D’ailleurs, avec Bertrand Godel, il ne conteste pas le fait que la matière grasse du lait issu de la traite en continu est plus fragile. Mais à part l’affaire de 2006, relève-t-il, plus aucun problème n’est survenu. Et des gruyères rances surviennent parfois là où aucun robot n’est en fonction…


Le risque d’arrêter le lait
La suite? Pour l’heure, les deux collègues accusent le coup. Leur faudra-t-il quitter la filière? Revenir à la salle de traite? Acheter d’autres robots qui permettraient deux traites fixes par jour? «On verra, bien des choses peuvent changer en dix ans, anticipe Gilbert Ramuz. Aujourd’hui le lait de fromagerie est mieux payé que celui d’industrie et les producteurs se bousculent au portillon de l’IPG. Mais si l’écart diminue, beaucoup risquent d’arrêter le lait.»


Une vraie révolution
Car le robot a révolutionné la vie des producteurs: moins de stress, plus de qualité de vie (souplesse pour les week-ends et les vacances), suppression de tâches physiques et répétitives… «On nous refuse la modernisation accordée aux fromagers et aux affineurs», dénonce Bertrand Godel. «A l’apparition de la machine à traire, on disait de ses adeptes qu’ils n’aimaient pas leurs vaches… Et puis tous s’y sont mis!» compare, amer, Gilbert Ramuz.
C’est donc la guerre entre anciens et pionniers? Les deux agriculteurs n’ont rien de guerriers. Pour eux, le robot s’inscrit simplement dans la tendance à l’accroissement des structures: «Sans robot, quel jeune voudra reprendre le flambeau?» demande Bertrand Godel. «La Suisse connaît des coûts élevés, ajoute Gilbert Ramuz: il faut jouer la carte technologique.»


La vitrine du gruyère AOC
A Riaz, Cyril de Poret a quitté l’IPG et livre désormais le lait bio trait par son robot à l’industrie. Il dénonce le marketing de l’IPG qui se fait «sur le dos» des producteurs, derniers maillons de la chaîne devenus «à eux seuls la vitrine du gruyère AOC»: «L’image du paysan qui se lève tôt pour aller traire est bonne pour l’AOC…»
Pour lui, il s’agit d’aller de l’avant: «Pourquoi ne pas avoir suivi sur le long terme les dix robots de la filière pour comprendre ces variations du lait. Il faut travailler main dans la main avec les constructeurs. C’est une solution d’avenir qu’il s’agit d’accompagner, pas d’interdire.»

 

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Robot, mode d’emploi
Avec son frère Pascal, le Glânois Bertrand Godel a installé en 2006 un robot de traite dans leur exploitation d’Ecublens. Une soixantaine de vaches viennent s’y faire traire, quand elles veulent, en toute liberté. La seule limite est celle des huit heures d’intervalle entre chaque passage. Lorsqu’une bête se présente au portique, elle est identifiée et dirigée vers la salle de traite si l’intervalle est respecté. Sinon, retour à la stabulation libre.
Une fois la vache au robot, ses trayons sont nettoyés et un bras doté de capteurs fixe les gobelets trayeurs. Les premiers jets sont éliminés, comme il se doit. «Le robot le fait systématiquement. Pour ce qui est de l’homme…» sourit Gilbert Ramuz, agriculteur à Corcelles-le-Jorat, lui aussi propriétaire d’un robot. Une fois la traite terminée, la machine retire les gobelets et l’installation est nettoyée. En tout, six à sept minutes suffisent, le robot trait environ huit vaches par heure.
«En moyenne, nos vaches se font traire 2,1 fois par jour», montre Pascal Godel sur l’ordinateur de commande. Les bêtes semblent donc trouver elles-mêmes leur rythme. D’ailleurs, la nuit, c’est plus calme. Le robot fournit une foule d’informations en décortiquant la qualité du lait de chaque traite. Après un vêlage ou une maladie, ou en cas de qualité insatisfaisante, le lait est automatiquement écarté.
Autre avantage relevé par Gilbert Ramuz: l’attention portée au bétail. «Avant, je trayais. Point. Maintenant, je viens contrôler les vaches, j’ai du temps pour les observer. Je suis beaucoup plus avec elles.» JnG

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