Usant, enrichissant, humain: le drôle de travail des gardiens

| sam, 18. aoû. 2012
Ils exercent une profession «usante», mal connue, souvent mal aimée. A Bellechasse, rencontre au-delà des clichés avec quelques gardiens de prison. Dernier volet de trois articles.

PAR ERIC BULLIARD



«Personne n’arrive dans ce métier par vocation… Vous avez déjà entendu des enfants dire que, plus tard, ils veulent faire gardiens de prison?» Mécanicien de formation, Ralph Guillod travaille à Bellechasse depuis dix ans. La profession d’agent de détention, il l’a découverte «par hasard, comme tout le monde. Mais ça me plaît.»
Films et séries TV les ont appelés matons, leur ont donné une image de sadiques, de vicelards. Des clichés loin de la réalité, à en croire ceux que l’on a côtoyés ces quelques jours. Ouverts à la discussion, ils n’évitent aucun sujet: ni les évasions («elles font partie du métier»), ni la sexualité en prison, ni les tensions qu’a rencontrées Bellechasse ces dernières années, qui ont abouti à un audit externe.
Leur motivation: «les contacts humains». Les Etablissements de Bellechasse ont une particularité: la quasi-totalité des 80 surveillants (sur les 130 employés, pour 200 prisonniers) ont une double fonction. En journée, avec les détenus, ils exercent leur profession d’agriculteur, mécanicien, électricien, menuisier, serrurier…. A côté, selon un système de tournus, ils assurent des heures de surveillance. «Cela nous permet d’établir une autre relation», relève Daniel Favre, horticulteur-paysagiste de formation.
Une relation qui allie écoute et distance professionnelle. Méfiance vis-à-vis de l’empathie comme de la rancœur. Et, toujours, ce mélange de fermeté et de politesse. Vouvoiement et «Monsieur Untel» de rigueur. Parfois un mot pour plaisanter, une tape sur l’épaule.
Urs Kaufmann, lui, occupe une place à part: à l’accueil-équipement, il est l’un des premiers surveillants que rencontre un nouvel arrivant. Un lien entre l’extérieur et l’univers carcéral. «Je vois toujours l’être humain avant le délit», relève-t-il. Le plus dur? Quand un détenu arrive sur convocation, avec des membres de sa famille. «On les laisse entrer, pour expliquer comment ça va se passer. Mais, après dix minutes, on doit leur dire de s’en aller…»


Soixante nationalités
Bellechasse, souligne Werner Racine, est «représentatif de la société». Arrivé ici comme menuisier, il apprécie la richesse de ce mélange de cultures et de couches sociales, «du cantonnier à l’avocat». Actuellement, quelque 60 nationalités se côtoient, dont un peu moins de 20% de Suisses. En moyenne, les séjours durent près de trois ans et demi. «Souvent, ils arrivent d’un autre établissement, fermé, pour purger la fin de leur peine», précise le directeur Franz Walter. Une population qui rajeunit (27 à 28 ans de moyenne d’âge) et qui a changé. L’atmosphère, dit-on, s’est durcie.
Outre les visites, les liens des détenus avec l’extérieur sont limités au téléphone (en cabine), au courrier (ouvert avant distribution), aux colis (six par année, de 6 kilos au maximum, passés au scanner). Pas d’internet ni de téléphones portables: ceux qui sont trouvés sont détruits.
Dans ce contexte, «la nourriture, le sport et le téléphone» sont très importants, relève Michaël Schneuwly. Parmi ses attributions, il s’occupe du «magasin»: toutes les deux semaines, les détenus ont le droit de commander pour un maximum de 250 francs de marchandises, choisies dans une liste de 280 articles: biscuits, chocolat, boissons (l’alcool est rigoureusement interdit), produits d’hygiène…


Violence et suicides
Benedikt Python est arrivé à Bellechasse par un biais particulier: l’envie de travailler avec un chien. Depuis deux ans, cet ancien chauffeur poids lourds est garde de nuit. Il enchaîne sept jours de 20 h à 6 h 30, avant de bénéficier de sept jours de congé. Avec cinq collègues, dont un Securitas, il effectue des rondes à l’intérieur et à l’extérieur des bâtiments. «J’écoute s’il y a des bruits bizarres, des cris…»  Des combles au sous-sol, dans tous les couloirs, il vérifie chaque porte, distribue les médicaments du soir, guette d’éventuelles conversations au téléphone portable. Le voici appelé par un détenu qui n’a plus d’électricité, demande à un autre de baisser le volume de sa TV…
Un mot revient dans la bouche des gardiens: leur métier est «usant». «Des fois, à la fin de la journée, je me demande ce que j’ai fait. Un maçon voit son mur s’élever. Moi, j’ai ouvert et fermé des portes», relève Fredi Benninger, gardien-chef. Leur profession n’est pas de celles qu’on laisse de côté dès qu’on rentre chez soi… «Il y a dix jours, nous avons dû nous mettre à trois pour maîtriser un tout jeune homme. Ce sont des moments qui marquent.» En vingt-huit ans de métier, Fredi Benninger a également dû faire face à cinq suicides. Qui ne s’oublient jamais.


Pas pour les Rambo
Ralph Guillod aussi évoque la violence, les crises d’automutilation, les colères. «En prison, tous les sentiments sont multipliés.» «Les détenus sont très impatients et on ne doit pas leur raconter d’histoires, ajoute Werner Racine. Si on s’occupe d’un problème, il faut le faire jusqu’au bout.» Question de confiance. «Jouer les Rambo, ça ne marche pas», souligne Fredi Benninger. A ses yeux, l’équilibre, en particulier familial, est indispensable pour faire ce métier. «Pour celui qui aurait des problèmes en dehors, c’est très difficile.»
«Il faut une certaine expérience de vie, relève de son côté Werner Racine. Trop jeunes, on risque de se griller.» Comme d’autres, il énonce un principe de base: «Les détenus ont déjà été jugés, ce n’est pas notre rôle. Nous, nous sommes là pour leur redonner confiance et faire notre boulot d’éducateurs.» Educateurs, oui, plus que matons.

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