«J’ai appris à écrire à 32 ans»

| mar, 06. nov. 2012
Aujourd’hui encore, il est possible de sortir de l’école obligatoire sans vraiment savoir lire et écrire. C’est le cas de Marco Wüst, dyslexique, qui raconte comment il a vécu quinze ans sans écrire.

PAR KARINE ALLEMANN



Les gens me disaient “ah bon, tu dois réapprendre à écrire?” Je leur répondais “non, je ne réapprends pas. J’apprends.» Marco Wüst a 32 ans quand, contraint d’abandonner son métier de maréchal-ferrant, il entame une formation d’éducateur social. C’était il y a trois ans. Avant cela, pendant quinze ans, le Glânois domicilié à La Magne s’était fabriqué une bulle dans lequel le mot écrire n’existait pas. En tout cas pas pour lui.
Dyslexique, Marco Wüst inverse les lettres et les chiffres. Si son «esprit logique» lui permet de s’en sortir, et même très bien, avec les mathématiques, le français lui pose problème dès son entrée à l’école. Impossible, pour lui, de retenir comment les mots s’écrivent. Six ans de logopédie, des parents éducateurs issus d’un niveau scolaire supérieur et les longues heures passées avec sa mère à répéter, et répéter encore, n’y ont rien fait. «Alors, vers la cinquième ou la sixième année primaire, j’ai bâché. Je me suis dit que j’allais devoir me débrouiller sans le français. Ce que j’ai réussi à faire très bien, pendant très longtemps.»
Conscient de ses autres qualités, Marco Wüst décide de «déléguer les compétences» (rires). «Il ne faut pas avoir peur de demander de l’aide. Je fais partie des dyslexiques qui comprennent ce qu’ils lisent. Mais, quand je devais écrire un courrier, je demandais à quelqu’un de le faire pour moi. Par contre, j’ai dû renoncer à des métiers qui m’auraient intéressé, comme archéologue ou grand reporter. Et, avec mon handicap, impossible de me lancer dans des études, même scientifiques.»
Passionné par les chevaux, Marco Wüst sera donc maréchal-ferrant. Après une formation en Belgique et quelques années de petits boulots, le Glânois a 23 ans quand il se met à son compte. «Ça marchait très bien. D’ailleurs, j’ai lu que 80% des dyslexiques travaillent comme indépendants. Le fait de ne pouvoir compter que sur soi nous oblige à être rigoureux et à trouver un mode de fonctionnement qui nous convient. Moi, j’avais tout en tête: la gestion des stocks, l’argent dont j’avais besoin et ce qui me resterait à la fin de l’année… Je ne me trompais pas. Alors, pendant sept ans, j’ai complètement oublié mon problème.»


«Ils ne m’ont pas cru»
Mais des soucis physiques liés à son activité éprouvante le forcent à changer de voie à 30 ans. Heureusement pour lui, deux ans plus tôt, un déclic avait eu lieu. «Je me suis acheté un ordinateur. Une révélation! Pour un manuel comme moi, l’informatique s’est avérée un bricolage comme les autres. Je n’y connaissais rien. J’ai appris sur le tas. Comme je suis assez borné, je n’en démordais pas tant que je ne trouvais pas les solutions. Aujourd’hui, je peux dire que je maîtrise bien cet outil. Je répare même les ordinateurs des copains.»
Marco Wüst ne le sait pas encore, mais l’informatique va changer sa vie. «Il fallait bien que je travaille. Je me suis rendu compte que la plupart des métiers nécessitent de savoir écrire. Finalement, j’ai trouvé un boulot à La Tuile, à Fribourg, où je faisais les veilles de nuit. Avant de demander à suivre une formation d’éducateur social en parallèle, j’ai expliqué mon problème, mais les gens ne m’ont pas vraiment cru. Jusqu’à ce qu’ils lisent mon premier rapport… Ils ont été d’accord de me donner ma chance, à condition que je prenne en main mon problème.»
Marco Wüst décide alors de suivre des cours d’écriture auprès de l’association Lire et écrire. C’est là que l’ordinateur entre en ligne de compte. «Cet outil me permet d’écrire comme on fait du bricolage. Tu changes les mots de place, tu effaces, tu recommences… Ce que je n’avais jamais réussi à faire. A mon grand étonnement, en six mois, mon niveau d’écriture était supérieur à celui que j’avais à  ma sortie de l’école secondaire.»
Toujours en travaillant à La Tuile, Marco Wüst va attendre une année et demie avant de démarrer sa formation à l’école ARPIH, à Yverdon. «J’avais besoin de bosser, et pas que l’orthographe. Les mots existaient dans ma tête, mais je n’arrivais pas à les mettre dans une phrase. Et, tout à coup, j’ai commencé à aimer écrire.»
En 2011, le Glânois vivra sa première grande fierté: son admission à l’école. Pendant sa première année, le jeune homme a une fois de plus établi son propre mode de fonctionnement. «J’ai dû me battre pour avoir le droit de garder mon ordinateur durant les cours et pour les examens. Parce que j’ai besoin d’écrire en quatre étapes: je pose les mots une première fois comme ça vient, je les change de place pour modifier les tournures de phrases et vérifier que ça veut bien dire ce que j’ai envie de dire. Puis, je contrôle l’orthographe grâce au correcteur de l’ordi et enfin je relis le tout pour la grammaire et les accords. Tout cela me prend beaucoup de temps. Dans certains pays, faciliter le travail des dyslexiques est légiféré. Moi, j’ai dû parlementer avec chaque prof.»
Depuis le début de sa formation, le soutien de son amie Patricia, une férue de littérature, est primordial. En juin dernier, Marco Wüst a passé avec succès ses examens de première année. Ereinté par les efforts nécessaires, mais heureux. «Mon évolution entre 32 et 35 ans est énorme. J’écris toujours plus vite et je deviens toujours plus pertinent dans le vocabulaire. Je n’aurais jamais cru ça possible.»


Lire tous les jours «Le Monde»
Si le plaisir de l’écriture est bien là, ce n’est pas encore le cas pour la lecture. «Je suis passionné par l’actualité depuis que j’ai 20 ans et maintenant je lis tous les jours Le Monde sur mon téléphone. Des romans, par contre, j’en ai peut-être lu cinq dans ma vie.»
Reste que ces progrès lui ont donné une nouvelle confiance en lui. Surtout, ils lui ouvrent des perspectives d’avenir encore impossibles il y a peu. «Toute ma vie, je devrai vivre avec ma dyslexie. Mais la barrière du français commence à sauter. J’ai l’impression de pouvoir me lancer dans plein de choses. Et, qui sait, quand je serai vieux, peut-être que j’écrirai un livre?»

 

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16% des Suisses sont illettrés
Un élève dyslexique est en général diagnostiqué assez tôt, dès son entrée à l’école maternelle. Il bénéficiera alors de mesures logopédiques ou de soutiens pédagogiques. «Si les mesures d’aide ne suffisent pas, l’élève peut être orienté vers une classe de langage dans une école spécialisée, comme le CENSG en Gruyère», explique la cheffe du Service de l’enseignement spécialisé et des mesures d’aides Fouzia Rossier. Pour qui la possibilité, pour un enfant dyslexique, de suivre une scolarité normale dépendra notamment de la précocité du diagnostic, mais aussi de son intelligence et du soutien familial dont il bénéficie.
Si des autorisations spéciales comme l’utilisation d’un ordinateur se définissent au cas par cas, des conseils à l’enseignant peuvent également être dispensés par les logopédistes. «A savoir vérifier que la consigne écrite soit comprise, aider l’élève dans l’apprentissage de la lecture par d’autres méthodes, lui permettre de lire à mi-voix dans sa tête, privilégier l’oral à l’écrit dans les évaluations, ne pas pénaliser l’élève sur l’orthographe, raccourcir la longueur des dictées, etc.», énumère Fouzia Rossier. Des aménagements sont également prévus pour les tests PPO avant l’entrée au cycle d’orientation.
En cas de dyslexie grave qui l’empêche de développer une stratégie d’apprentissage, un élève pourra bénéficier de mesures de formation professionnelle, dont l’octroi dépend de l’office AI du canton. «Ceci dit, la dyslexie n’est pas un obstacle pour accéder à une profession. Il y a des enseignants dyslexiques, des écrivains, des médecins…», précise la cheffe de service.


Une raison parmi d’autres
Reste que la dyslexie n’est qu’une raison parmi d’autres pour expliquer certains échecs scolaires. Selon les statistiques, 16% de la population suisse est illettrée. C’est là qu’intervient l’association Lire et écrire (www.lire-et-ecrire.ch). Dans le canton, elle prend en charge environ 280 personnes par année. Pour la partie francophone, les cours sont dispensés à Fribourg, Bulle, Romont et Estavayer-le-Lac, ainsi qu’à l’établissement pénitencier de Bellechasse. «Notre public cible est les personnes qui ont suivi une scolarité en Suisse, mais qui ont de grandes difficultés avec l’écrit, qu’ils n’ont pas retouché depuis leur sortie de l’école», explique Anne-Chantal Poffet, coordinatrice pour le canton de Fribourg. «Ce public est parfois difficile à atteindre. D’une part, ces personnes ont de la peine à faire connaître leur problème. Et elles croient, à tort, que nos cours ne s’adressent qu’à des étrangers.»
Désormais, l’association Lire et écrire intervient également en entreprise. «C’est quelque chose que nous essayons de développer, poursuit Anne-Chantal Poffet. Les entreprises offrent souvent plusieurs formations continues à leurs cadres, mais rien ne se fait pour le personnel peu formé.» KA

Commentaires

Bonjour, bravo pour votre travail. Je suis une personne qui n'a pas pu faire sa scolarité normale et qui cherche des personnes pour créer un projet sur le sujet. Merci de me contacter. Cordialement. Marielle.

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