A 90 ans, Alfred Helfer fait toujours cap vers l’avenir

| sam, 24. nov. 2012
Alfred Helfer est un capitaine d’industrie parti de rien. Son entreprise est implantée en Gruyère par la maison sœur Leva Corbières SA. Le Fribourgeois fête cette semaine ses 90 ans et les 60 ans de sa société.

Par Yann Guerchanik

 

Sur la nappe blanche du temps, il étale 90 ans de souvenirs. Alfred Helfer convie son interlo-cuteur à un festin de mots et d’images qu’il brode au fil de sa mémoire. L’œil vif et l’esprit clair. Ses mains ont monté et démonté des machines sans relâche. Lorsqu’elles se posent délicatement sur sa canne, on reconnaît pourtant l’élégance de certains patrons d’antan. Capable d’emporter une négociation avec ferveur et de s’obstiner de même pour donner sa seconde chance à un employé.


«L’envie, dès le départ, c’était de se faire indépendant.» Chose surprenante chez cet entrepreneur: rien ne commence par une découverte ou un produit. A la base, il y a l’envie et une vision. Alfred Helfer imagine d’abord la voie qu’il veut tracer, il s’occupe ensuite de trouver la charrue pour faire le voyage.


Une vie dans le béton
«On oublie ce qui a été fait, on va de l’avant.» Aujourd’hui, Alfred Helfer est le président du conseil d’administration de la société A. Helfer SA. Sa fille Sylvia y siège également, son épouse Denise a été la première secrétaire de la société, tandis que son fils Eric en est l’actuel directeur général. L’entreprise élabore et fabrique toute une gamme de produits en béton dans ses usines de Corpataux, de Saint-Ours (Singine) et de Corbières.

Dans les ateliers gruériens, une nouvelle machine rugit. «En 2011 et 2012, on a mis au point une nouvelle chaîne de fabrication pour dalles monocouche», explique le patriarche avec fierté. Si aujourd’hui le terrazzo (lire ci-dessous) constitue un produit phare de la société, tout a commencé avec de simples briques de ciment.

Né en 1922, l’enfant de Cormérod (district du Lac) est devenu mécanicien-constructeur. «Au sortir de l’apprentissage, j’ai travaillé dans différentes fabriques de machine en Suisse. J’avais un peu plus de vingt ans. Il faut dire que la guerre, en 1939, m’avait fait perdre une année.» Alfred Helfer trouve un poste dans un petit atelier mécanique lausannois. «On réparait pas mal de machines pour une entreprise de béton. J’allais souvent leur rendre visite dans leurs locaux, j’observais attentivement.» Et d’ajouter avec malice: «En somme, j’espionnais!»

Sa première machine
Durant son temps libre, Alfred Helfer s’échine à dessiner sa propre machine à fabriquer des briques. Jusqu’au jour où les plans sont prêts. «J’ai arrêté de travailler pour le patron le samedi et je me suis lancé le lundi suivant. J’ai commencé à travailler pour moi.» Pendant presque deux ans, il met au point sa machine et les moules qui vont avec, dans une forge du village natal. «Jour et nuit!» insiste-t-il. Avant d’ajouter, le regard embué: «Je vivais aux dépens de ma famille en ce temps-là.» Ses parents paysans lui apporteront un soutien indéfectible.


«Quand j’ai eu fini de cons-truire la machine, il me restait dix mille francs. En 1952, je l’implantais à Givisiez. Dans un hangar que j’ai fait construire sur un terrain de 400 m2. J’avais payé 7 fr./m2. Pour le stockage, je louais encore 2500 m2 juste devant, à 20 centimes le m2 par an. Je m’en rappelle comme si c’était hier.» Les dix mille francs s’envolent. «Ils sont passés dans les briques, des tas de briques devant l’atelier, qui ne partaient pas. Alors bien sûr, on essayait d’obtenir quelques sous à la banque. Comme le domaine était une hoirie, il fallait l’accord de toute la famille. Nous étions huit et tout le monde a signé.»

Les premières années sont difficiles: «Au moment de la paie, il n’y avait plus d’argent. Dans les années 1950, rien ne se faisait, c’était une période misérable.» A la tête de trois employés, il parvient tant bien que mal «à éloigner les difficultés». «On vivotait, on ne pouvait rien se permettre. Quand on livrait de la marchandise, c’est à peine s’il ne fallait pas la donner. Ça a tourné dans les années 1965-1968.»

L’ascension de l’entreprise
A force de «décourber les clous» avant d’en acheter des neufs, l’entreprise se dresse. La brique, le pavé, le tuyau et la pierre de taille profitent d’une demande grandissante. Les prix suivent. La construction va, tout va. Des machines plus performantes prennent place dans de nouvelles halles, sur de nouvelles parcelles. Après son extension à Saint-Ours et Corpataux, Alfred Helfer reprend, en 1998, la société Leva Frères SA à Corbières. Aujourd’hui, le bateau Helfer occupe 82 personnes, dont 42 à Corbières.


Alfred Helfer parle d’un temps où les grands entrepreneurs se réunissaient, où les capitaines d’industrie se reconnaissaient. «Marcel Sudan, Angel Grisoni, Albert Leva et les frères Pasquier: on partait visiter les foires à l’étranger. En rentrant, on voulait tout casser. Mais le lundi, il fallait se replonger dans le travail quotidien. On ne pouvait pas innover aussi vite qu’on le voulait.»

Le ton est chaleureux. Il est parfois plus sec et sonnant. Sur telle entreprise trop préoccupée d’agrandir ses bureaux plutôt que ses installations: «Ça rapporte quoi, des bureaux?» Ou sur les grandes banques qui l’ont amèrement déçu.
 

Vers le cap du centenaire
Le regard, lui, ne change pas. Il est braqué sur l’avenir. Lors-que sa première machine, celle qu’il a fabriquée de ses mains et qui a produit tant de briques, a rendu son dernier souffle, elle est passée directement à la ferraille: «Pour toucher quel-ques sous», explique Alfred Helfer en souriant. «Notre entreprise a 60 ans, nos efforts doivent tendre à lui faire passer le cap des 100 ans.»

 

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Brique par brique


A 90 ans, Alfred Helfer se rend dans ses usines presque quotidiennement. Si aujourd’hui il a tendance à garder une veste de costume, il n’y a pas si longtemps encore il enfilait son bleu de travail dès son arrivée à l’atelier. L’entrepreneur a mis la main à la pâte toute sa vie, il a dirigé chaque brique qui sortait de la maison Helfer. Pour l’Exposition nationale de 1964, la société livre son pavé «Roma», qui s’imbrique facilement grâce à sa forme en «z» et qu’elle est la première à fabriquer en Suisse.

En 2011, l’usine de Corbières, dirigée par Gonzague Bugnon, accueille une nouvelle machine pour fabriquer des dalles monocouche (photo). Un gros investissement dans les livrets du responsable financier Blaise Rey qui prend la forme d’une longue chaîne de montage pour la production du terrazzo. «Ce sont des carreaux en pierres reconstituées, expliquent le directeur technique de l’entreprise Robert Jaquet. On peut les composer avec des mélanges variés de minéraux.» Pressée à sec puis polie, cette dalle, connue depuis l’Antiquité et très populaire dans les années 1970, revient sur le devant de la scène.


Aujourd’hui, un nouveau système de drainage permet à la maison Helfer de produire le terrazzo de manière exclusive. Ces dalles appelées «Garda» sont utilisées pour le revêtement de sol et de façade, pour des écoles, des surfaces commerciales et bon nombre d’autres bâtiments publics. YG

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