Je rêvais d’un autre monde

| mar, 18. déc. 2012
Nos souvenirs sont tronqués, car notre mémoire nous ment. Dès lors, chacun de nous vit dans une réalité fantasmée, dans laquelle son passé n’est qu’une représentation de son cerveau. Eclairages et perspectives de la recherche.

PAR KARINE ALLEMANN


Drôle de faculté que la mémoire. La mémoire au sens général, c’est-à-dire les souvenirs de notre propre vie, est la dernière à se former dans notre cerveau. Jusqu’à l’âge de deux ans, un enfant ne garde aucun souvenir de ce qu’il a fait. Et, avec le vieillissement ou la maladie, comme Alzheimer, c’est la première qui s’en va. La personne atteinte saura toujours faire du vélo, mais elle ne reconnaîtra pas ses enfants.
Autre constat: durant toute notre vie, notre mémoire passe son temps à nous mentir. On croit se rappeler un événement, mais le souvenir n’est pas conforme à la réalité. Chercheur aux Universités de Fribourg et Lausanne et spécialiste des neurosciences comportementales, le professeur Pierre Lavenex donne une conférence sur le sujet jeudi. Il explique le fonctionnement de la mémoire, pourquoi celle-ci nous ment et comment la manipuler.

Fabriquer des souvenirs
Pour comprendre comment la mémoire nous ment, le professeur Lavenex effectue une expérience. Il fait défiler une liste de 45 mots autour d’un même thème (les mots sont jaunes sur fond bleu). Il faut en retenir un maximum. Toute personne testée va se souvenir d’une partie des mots. Elle va également en inventer qui n’ont jamais défilé, mais qui sont liés au thème. Dès lors, même si le mot «football», par exemple, ne faisait pas partie de la liste sur le sport, la personne testée se fabriquera une image mentale du mot football en jaune sur fond bleu.
«Notre cerveau travaille par association, il met en lien des informations, rappelle Pierre Lavenex. Cela se passe dans la vie de tous les jours. On discute d’un événement avec un groupe de personnes. Si elles sont plus convaincantes que vous, elles seront capables d’implanter leurs souvenirs dans votre tête. Vous étiez sûr que tel invité n’était pas à la fête, après cette discussion vous serez convaincu du contraire. Tout le monde est de bonne foi, tout le monde pense avoir un souvenir absolument fidèle à  la réalité. Mais ce n’est pas le cas. Ce nouveau souvenir commun sera une construction, le résultat de la combinaison de votre mémoire et de celle des autres.»
Résultat: nous vivons tous dans une réalité qui est la nôtre, mais qui n’est pas conforme à ce qui s’est passé. «Non seulement on ne se souvient pas de tout, ce qui n’est pas bien grave. Mais une simple expérience comme celle de la liste de mots démontre qu’en plus on se fabrique des souvenirs. On est constamment en train d’interpréter des informations. Du coup, notre perception du monde extérieur n’est qu’une représentation de notre cerveau. Et ce n’est pas une représentation conforme à la réalité.»
Effet collatéral dans la vie quotidienne: dans une conversation, deux personnes entendent la même chose, mais ne vont pas retenir les mêmes infos. D’où les problèmes de communication…


Entraîner sa mémoire par le sport!
Certains se souviennent de tous les anniversaires, de toutes les dates importantes et de tous les titres de films. Au grand désespoir de ceux qui en sont incapables. Malheureusement, les hommes ne naissent pas égaux face à leur mémoire. «En effet. De la même manière que certaines personnes courent plus ou moins vite, on naît avec des prédispositions au niveau de ces capacités-là.»
Peut-on entraîner sa mémoire? «La garder active est important, oui. Et un des meilleurs moyens d’entraîner ses fonctions cognitives, c’est de faire du sport! Aller marcher trente minutes a plus d’effet que les mots croisés. Cela permet une meilleure maintenance des fonctions physiologiques, à tous les niveaux et à tout âge.»
Est-ce vrai que l’on perd la mémoire avec les années? «En général, il y a un déclin vers l’âge de 60 ans, mais il est faible. Là aussi, les variations sont grandes d’une personne à l’autre. Après, il y a les cas pathologiques de dégénérescence des neurones, comme avec la maladie d’Alzheimer. La région du cerveau la plus sensible est l’hippocampe, celle qui est liée aux souvenirs de notre propre vie. C’est pourquoi les premiers symptômes d’Alzheimer sont les troubles de la mémoire.»
Pourquoi l’hippocampe est-il spécialement fragile? «Pour mémoriser une information, on doit la graver dans nos synapses, qui sont les connexions entre nos neurones. Cette région du cerveau est très malléable, très plastique. Mais cela la rend plus sensible. C’est donc la première touchée en cas de perturbation.

Effacer des souvenirs: science-fiction ou réalité?
La littérature et le cinéma fantasment beaucoup sur cette capacité d’agir sur le mémoire. A la fin de Shutter island, Leonardo Di Caprio choisit la lobotomie pour ne plus souffrir de la perte de sa famille. Dans Inception, le même di Caprio implante des idées et des souvenirs dans le cerveau des gens. Et dans Eternal sunshine of the spotless mind (un titre improbable pour un film brillant), Jim Carrey fait appel à un professeur fou pour effacer de son cerveau le souvenir de Kate Winslet.
Fantasme absolu ou réalité envisageable? «Des recherches travaillent là-dessus, mais surtout en ce qui concerne des mémoires négatives, comme les stress post-traumatiques. Si on laisse un souvenir tranquille, il sera relativement stable et va s’ancrer dans notre cerveau. L’idée est donc de réactiver ces souvenirs, puis de les perturber pour empêcher leur stabilisation. On peut le faire au niveau expérimemental avec des animaux.»
Comment «activer, puis effacer» un souvenir? «Il y a différents cas de figure. Les expériences qui fonctionnent sur les animaux consistent à les remettre en situation pour faire appel à ce qu’ils savent faire. Une fois qu’ils ont activé cette mémoire, on va les perturber en leur donnant certaines substances pharmacologiques, qui vont bloquer le fonctionnement normal de ces régions du cerveau. Par analogie, on pourrait essayer de faire la même chose chez l’homme. Après, c’est une question de spécificité. Est-ce qu’on utilise les électrochocs, la pharmacologie? Et dans quelle mesure est-ce fiable? Qu’est-ce qu’on va effacer de plus et comment ne réactiver que les souvenirs qu’on veut effacer? Sans oublier la question de l’éthique.»
Pour résumer, cette idée d’effacer des souvenirs n’est donc pas de la pure science-fiction. «Pas tout à fait, non. La question sera aussi de savoir dans quelle mesure on efface un souvenir ou on apprend à vivre avec. Un cas de stress post-traumatique est plus intéressant qu’un chagrin d’amour, car justement on n’arrive pas à vivre avec. Des changements neurologiques fondamentaux peuvent intervenir au niveau du cerveau. C’est dans cette voie qu’il faut explorer. Et là, les chercheurs ont encore bien du travail.»


Conférence du professeur Pierre Lavenex sur le thème «Notre mémoire n’est qu’une illusion», jeudi 20 décembre à 18 h 30, à l’auditoire de biologie végétale, Uni-Pérolles à Fribourg

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