Le voyage d’un curé, par la campagne sombre et claire

| sam, 01. déc. 2012
Son nouveau livre, "Entre diable et bon Dieu", sort ce week-end. Il présente une galerie de portraits avec, en creux, un peu le sien. Son regard et sa franchise continuent de marquer les esprits.

Par Yann Guerchanik

Lorsqu’il raconte ses souvenirs, Gilbert Perritaz conjugue ses verbes au temps où il pleuvait des prêtres dans les paroisses. Au temps des curés de campagne, des médecins de campagne, des bouchers de campagne… Un temps qui nous semble révolu. De nos jours, les prêtres sont aussi rares que des genoux sur un prie-Dieu. Quant aux curés, aux médecins et aux bouchers, ils existent toujours… Mais la campagne a la saveur d’un rêve lointain.


L’abbé Perritaz a 82 ans aujourd’hui. Au home d’Humilimont, depuis le balcon de sa chambre, il la voit encore, cette campagne sombre et claire par laquelle il a fait un long voyage. De Villarlod à Marsens, en passant par la Gouglera, le pensionnat Saint-Charles à Romont, le grand séminaire de Fribourg, la paroisse fribourgeoise de Saint-Pierre, Châtel-Saint-Denis, la paroisse Saint-Jean à Vevey, Vuippens, Echarlens, Sâles, Vaulruz et Avry-devant-Pont.


Du syllabaire aux pages de La Gruyère (lire dessous), du latin au français. De la chair de renard, apprêtée par sa mère pour les repas d’hiver, à la volaille insipide de la maison de retraite, plus saine, à ce qu’il paraît. «Mais je vais m’asseoir encore autour de quelques bonnes tables, où je déguste des mets savoureux», rassure l’abbé Perritaz, l’appétit dans ses yeux rieurs.


On l’a parfois qualifié de bon vivant. Il est avant tout l’un et l’autre. Ses qualités, que tant de gens lui reconnaissent, transparaissent dans un nouveau livre aux Editions La Sarine. Près de neuf ans après L’infanterie du bon Dieu, Gilbert Perritaz tire de nouveau une salve de tendresse et de piquant dans un bouquin intitulé Entre diable et bon Dieu.


Sagesse populaire
Sous sa plume, une farandole de portraits, dont quelques-uns sont parus les semaines dernières dans les colonnes de ce journal. Mais ce sont les incises de l’auteur qui donnent sans doute sa vraie valeur à l’ouvrage. «J’ai eu beaucoup de contacts avec les gens des villages. Je ne parlais pas beaucoup, j’écoutais surtout. Ceci, depuis que je suis tout gamin. A l’époque, il n’y avait pas de home, tous ces vieux assis sur les bancs devant les maisons, je les côtoyais souvent.»


Une récolte de sagesse populaire, de commérages aussi, que l’abbé a l’avantage de conserver soigneusement: «J’ai une bonne mémoire. Ça, je ne l’ai pas encore perdue.» Dans ses écrits ou dans ses sermons, l’abbé Perritaz en use comme des piqûres de vie quotidienne. Et ces prêches interpellent.


A ses débuts, un père, professeur d’exégèse, le blâme de trouver son inspiration dans Paris Match davantage que dans la Bible. Si les discours de Gilbert Perritaz vont droit au cœur, c’est qu’il connaît les simples gens et Victor Hugo sur le bout des doigts. «Pour moi, le plus grand roman de la langue française reste Les Misérables», dit-il sans hésiter.


Sa retraite lui a d’ailleurs laissé le temps de relire l’œuvre intégrale du grand poète français. De même, l’abbé s’est replongé dans la lecture de Zola. Comment s’étonner dès lors de trouver sous sa plume, comme naguère dans ses homélies, la passion des gens ordinaires et l’amour des formes littéraires?


L’écriture et la prédication
«Dans ma vie, j’ai soigné deux choses surtout, l’écriture et la prédication. Parce que je les aimais.» Avant de s’éteindre en avril dernier, l’ancien conseiller d’Etat Denis Clerc lui disait à l’oreille: «Tu es l’un des rares curés qui parle encore le bon français.» Aujourd’hui, les propos de l’abbé ont, qui plus est, la franchise de ceux qui savent qu’ils vont vivre moins qu’ils ont vécu.


Dans les dernières pages de son livre, il ne recule devant aucun sujet. Ni l’alcool: «Je carburais au vin rouge», précise-t-il en évoquant une période difficile de sa vie. «Je perds mon “bleu”. Six mois à accomplir mon ministère à pied. J’ai honte. Et pourtant, c’est le silence autour de moi. Pas de reproches, sauf de la part de quelques bigotes: “Vous n’êtes plus crédible. Il vous faut aller voir ailleurs.”»

Ni la politique: «Je vote PDC. C’est le parti de ma famille. Néanmoins, je panache – c’est le drame du centre – et je choisis aussi des gens de gauche. Il m’arrive même de mettre sur un bulletin des UDC dont j’ai béni le mariage et baptisé les enfants.»

Ni les femmes: «Je n’ai rien d’un tombeur. Je me suis trouvé dans des visites de famille, face à des femmes seules, qui se lamentaient d’être battues ou abandonnées. Elles pouvaient se montrer aguichantes. Je ne restais pas de bois, même si elles n’avaient pas les courbes de Brigitte Bardot ou la plastique de Marilyn Monroe.»


Ni l’argent: «Je meurs les mains nues. Ma bonté m’a perdu. Je pense à ces milliers de francs que j’ai glissés dans les mains des gens du voyage, les gitans et les nécessiteux aux portes des cures.»


Dans sa chambre d’Humilimont, l’abbé Perritaz ne s’offusque pas davantage face à la mort. «J’ai vu beaucoup de gens mourir, confie-t-il. Et ce qui me frappait, c’est que ceux qui ne croyaient en rien du tout mouraient de façon assez sereine finalement. Les personnes qui avaient le plus peur de mourir, c’était les bigotes.»


L’hiver est une belle saison
L’hiver de sa vie, Gilbert Perritaz l’appréhende avec confiance. Cette confiance dont il se dit si dépourvu et qui marque chez cet homme un paradoxe. «Le drame de ma vie», répète-t-il souvent. On dit même que cela lui a fermé les portes d’une «carrière» ecclésiastique. Mais comment le croire vraiment, lorsqu’on l’entend discourir si brillamment?


Vendredi encore, à l’occasion du vernissage du livre, Gilbert Perritaz prononçait un discours émouvant sans rien laisser transparaître. Sauf peut-être dans cette manière de baisser les paupières un peu plus souvent qu’un autre. Des paupières derrière lesquelles il cache les fenêtres d’une très belle âme.

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Sous un pseudonyme haut perché


La Louise du perchoir. C’est sous le pseudonyme d’une femme que l’abbé Perritaz signe ses chroniques dans ce journal. Dans son livre, Entre diable et bon Dieu, il éclaire la lanterne de ceux qui ignorent ce qui se cache sous ce doux nom d’oiseau.


«Cette Louise a vécu en chair et en os. Il s’agit d’une vieille femme à qui je portais la communion chaque premier vendredi du mois. Elle me recevait les jumelles autour du cou. Pipelette elle l’était, brave aussi. “De ma petite maison près du Gibloux, qu’elle me disait, je vois tout, je suis comme une poule sur son perchoir.”»


Le nom d’emprunt est tout trouvé. L’abbé l’adoptera dès 1987, à chaque fois qu’il transcrira le regard chaleureux qu’il porte «sur l’Eglise et la vie des humains de ce pays». Ces billets, tendres et mordants, Gilbert Perritaz les a d’abord écrits dans le bulletin paroissial du secteur de la Part-Dieu. Jusqu’au jour où sa prose lui vaut des ennuis.


Ancienne conseillère d’Etat PDC, Roselyne Crausaz prend en grippe un passage qui ne donne pas cher de ses chances, sous les couleurs de l’UDC cette fois, lors des élections au Conseil national de 1995. L’abbé s’étonne aujourd’hui «qu’une pipette de vinaigre» ait ainsi débouché sur une plainte pénale. On ne veut plus de ses chroniques dans le bulletin paroissial. «Six mois après, Patrice Borcard (n.d.l.r..: alors rédacteur en chef de La Gruyère) m’a proposé de les écrire pour le journal.» YG

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Des protagonistes heureux


A l’occasion du vernissage vendredi à Echarlens, l’éditeur Jean-Bernard Repond est ému en écoutant l’abbé Perritaz remercier tendrement son monde. «Il a été un observateur privilégié des mutations qui ont marqué le canton de Fribourg dans les années 1950 et 1960. Homme d’une ouverture d’esprit à nulle autre pareil, il a fait de son analyse à la fois critique et tendre sa marque de fabrique.»


Il y a deux ans, l’éditeur a su tendre ce nouveau défi d’écriture à Gilbert Perritaz. Celui-ci rejoignait alors le home d’Humilimont au lendemain du décès subit de son assistante pastorale Anita Schnegg. Cette femme occupait une place centrale dans la vie de l’abbé. Le 27 avril 2010, la Louise du perchoir écrivait dans La Gruyère: «Chère Anita, mon cœur est lourd de tristesse, un peu comme les pas sont lourds derrière le cercueil de quelqu’un qu’on a aimé, côtoyé.»


Dans ce livre, qui «ne vaut pas grand-chose» répète trop modestement l’abbé Perritaz, on trouve des protagonistes heureux. Chacun d’entre eux pourrait à son tour écrire, ou du moins conter, les frasques de l’abbé. Carol Rich rit encore de la messe de mariage qu’il célébra en 2008. «Les convives nous demandaient tous la copie du discours. On en a tiré plus de 400 exemplaires», se souvient la chanteuse. Parmi tant d’autres, les anciens tenanciers de l’Hôtel de Ville de Vuippens, Raymonde et Bernard Piccand, se souviennent qu’une messe de l’abbé Perritaz était gage de salle pleine à l’apéro qui suivait. YG

Gilbert Perritaz, Entre diable et bon Dieu, Editions La Sarine.

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