Saint-Nicolas au repos forcé

| mar, 04. déc. 2012
«Je n’aime pas gronder les enfants, mais il y a sûrement quelque chose à dire. Je laisserai Père Fouettard regarder le livre d’or.» C’est ainsi que l’évêque de Myre rend visite aux enfants d’Albeuve depuis trente-sept ans.

PAR KARINE ALLEMANN

Très occupé à Fribourg ou à Bulle, longtemps, Saint-Nicolas ne pouvait pas venir en personne dans l’Intyamon. C’est que le saint homme n’est pas omnipotent. Alors, dans les années 1960 au village d’Albeuve, les filles de l’institutrice Mme Boschung distribuaient en son nom des cadeaux aux enfants. Puis, un certain Jean-Pierre Cuennet, de Bulle, a usurpé la place de l’évêque de Myre jusqu’en 1974. Date à laquelle Saint-Nicolas, le vrai bien sûr, a décidé d’inclure le village dans sa tournée officielle.
C’est dans la maison de Michel Savary, à Enney, que le patron des enfants prend ses quartiers en cette période chargée. C’est là que nous l’avons rencontré. Le voyage depuis sa terre natale de Lycie (est de la Turquie) est long jusque dans l’Intyamon. Alors il faut reprendre des forces. Un samedi proche du 6 décembre, Saint-Nicolas embrille sa tournée vers 15 h 30. «Une fois par le haut du village d’Albeuve, une fois par le bas, nous explique-t-il. Et nous terminons vers 22 h 30. Soit au bistrot des Sciernes, soit au village. Il y a encore quelques années, le restaurant était plein et tout le monde attendait notre arrivée.»
Si les temps ont changé, Saint-Nicolas n’est pas nostalgique. D’autant plus que, depuis trente-sept ans qu’il côtoie les enfants de l’Intyamon, il y a des choses qui ne changent pas. Comme leurs yeux émerveillés à l’arrivée du cortège et leur voix tremblotante au moment de réciter un poème. «Au début, nous passions dans chaque maison où nous savions qu’il y avait des enfants. Aujourd’hui, les parents doivent s’inscrire auprès de la Société d’intérêt villageois. Et mon Père Fouettard en chef organise la tournée en fonction des demandes.»
C’est que le Saint-Nicolas est devenu une entreprise bien rodée. Avec un Père Fouettard en chef, donc, un deuxième Père Fouettard pour porter la hotte de cadeaux, des Flonflons – «les musiciens de la belle fanfare d’Albeuve/Enney» – et des porteurs d’ânes. Ces derniers finissent rarement la tournée. Pour des raisons disons… contraires à leur volonté. «Comme ils ne peuvent pas rentrer dans les maisons, ils restent dehors, au froid. Alors, pour les réchauffer, les gens leur offrent des verres de vin, voire des alcools forts. A la fin, c’est l’âne qui tire en avant son porteur plutôt que l’inverse», raconte, bienveillant, le Saint-Nicolas d’Albeuve. Qui a tout de même dû clarifier cette histoire d’alcool. «Les gens ont fini par comprendre qu’on ne pouvait pas boire dans chaque maison. C’est moi qui décide si nous acceptons un verre, ou non. Nous avons toujours eu un comportement irréprochable.»


La maladresse du concierge
Depuis le temps qu’il visite les familles de la région, Saint-Nicolas a aiguisé son sens de l’improvisation. Car les situations vont du cocasse à l’émouvant, en passant par le franchement gênant. Quand un enfant lui dit qu’il l’a déjà vu l’après-midi à Bulle, mais avec d’autres habits, il répond que «Saint-Nicolas est comme les dames. Il se change souvent». Il y a aussi eu cette fillette, bravant sa peur pour répondre avec aplomb au Père Fouettard: «J’ai toujours entendu dire que les enfants trop sages n’étaient pas normaux!»
Un jour, le cortège a rendu visite à un père de famille mourant, qui souhaitait voir Saint-Nicolas une dernière fois. «Un moment très fort.» Et puis, il y a eu l’épisode des Sciernes-d’Albeuve. Le patron des enfants ayant entendu que des réfugiés africains se trouvaient au Sanatorium fribourgeois, il a tenu à leur rendre visite. «Le concierge avait eu la maladresse de nous donner des cartons avec écrit en grand Têtes de nègre, comme cela s’appelait dans le temps. Je n’oublierai jamais la trentaine de bambins qui nous regardaient et ma gêne quand j’ai réalisé ce qui avait été mis dans ma hotte.»
Une gêne décuplée quelques années plus tard. Un garçon, totalement ému par la présence du saint homme, bloque sur les paroles de sa poésie. «La Vierge Marie baise… euh… baise… euh… les pieds de Jésus.» Tollé dans l’assistance.
Au fait, pourquoi faut-il à ce point faire peur aux enfants? «Moi, je n’aime pas les gronder. Je laisse faire le Père Fouettard. Mais c’est vrai qu’ils sont souvent impressionnés. Au village, je croise régulièrement un adulte à qui je ne manque pas de rappeler que, enfant, il n’a jamais réussi à aller au bout de sa poésie. Il y a aussi ceux qui restaient cachés sous leur lit ou la table de la cuisine. D’autres font semblant de ne pas croire en moi… Il faut s’adapter aux situations et apaiser ceux qui ont peur. Je leur rappelle à quel point j’ai toujours été gentil avec les enfants.»


Saint-Nicolas pas peu fier
En ce début d’hiver, Saint-Nicolas a connu une alerte au cœur, qu’il a fort grand. Alors, dans la maison de la Ronhlynetta, à Enney, il se remet gentiment de son infarctus. L’ordre de se reposer vient du Très-Haut. Mais pas question d’abandonner les enfants de l’Intyamon. La magie du légendaire évêque fait que l’un de ses enfants – car ils le sont tous, n’est-ce pas? – Marc, reprend le flambeau. Ou plutôt la crosse.
C’est que ce village, Saint-Nicolas l’aime tout particulièrement. «Il fait bon y vivre. Pour preuve le succès de la foire d’Albeuve, pour laquelle toutes les sociétés s’impliquent. S’il y a de bons jeunes, c’est peut-être parce qu’ils ont un bon Saint-Nicolas.»  Le sourire malicieux du saint homme démontre que l’on a beau être canonisé, cela n’empêche pas, parfois, de tomber un peu dans l’autosatisfaction. Trente-sept ans à visiter deux générations d’enfants valent bien un petit péché de vanité.

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