«Aimer les détenus comme Dieu les aime»

| jeu, 24. Jan. 2013
Jean-Claude Ayer est l’aumônier du pénitencier de Bellechasse depuis quatre ans. Il témoigne, ce jeudi à Bulle, de son rôle et de son quotidien aux côtés des détenus.

PAR PRISKA RAUBER

Jean-Claude Ayer, 58 ans, est diacre permanent. Comme un prêtre ordonné pour le sacerdoce, un diacre est ordonné pour le service. En d’autres termes, «on est configuré au Christ serviteur», aime-t-il à dire. Le prêtre, quant à lui, manifeste le visage du pasteur. Appelé sur le tard à partager la bonne nouvelle, Jean-Claude Ayer est marié et père de deux filles. Il s’est formé au diaconat permanent tout en tenant un hôtel à Fribourg. Puis il saute le pas, vend l’hôtel et devient aumônier à la prison de Bellechasse, «grâce à la Providence», en 2009. Il témoigne ce soir de son ministère particulier dans le cadre des Soirées de Notre-Dame de Compassion.

Comment êtes-vous devenu aumônier pénitentiaire?
Grâce à une amende! Un jour je travaillais à l’hôtel où il y avait, au quatrième étage, le service de probation. Je sors et je découvre une amende sur ma voiture. C’était une personne de ce service qui m’avait dénoncé à la préfecture parce que je m’étais parqué sur sa place. J’étais stress un matin et voilà! Nonante-deux balles! J’ai piqué la mouche. Je suis donc monté la voir, on s’est engueulés, mais on a fini devant un café. Dans la discussion, elle apprend que je me formais à l’écoute et pour devenir diacre permanent. Elle me dit: «Ah bon! Nous avons un groupe d’écoute bénévole pour la prison. C’est moi qui suis responsable!» Et voilà comment je suis entré à Bellechasse, en 2007.
 
Et vous y êtes resté en tant que diacre…
Dans le cadre de ma formation au diaconat permanent, je rencontre mon vicaire épiscopal, l’abbé Marc Donzé à l’époque. Je me présente à lui. Je lui parle de l’écoute à Bellechasse et je lui demande si je peux faire un stage à l’aumônerie de la prison. Là, il me regarde en souriant et, finalement, j’apprends que, trois jours avant ma visite, il avait reçu le renoncement de la personne qui devait succéder à l’aumônier Fernando Santamaria. Providence!  

Providence, de travailler entouré de détenus?
Je ne sais pas comment vous dire ça… J’ai reçu dans le cœur l’histoire du bon larron. Celle des deux mecs qui étaient à côté de Jésus sur la croix. L’un dit: «Eh bien, si tu es Jésus, sauve-toi et sauve-nous.» L’autre lui rétorque de ne pas parler comme ça au Sauveur et demande à Jésus de se souvenir de lui quand «tu viendras dans ton Royaume». Jésus lui a répondu: «Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis.»
Le premier homme qui a été sauvé, c’était un malfaiteur repenti. Le premier homme qui est allé au paradis, ce n’est pas un apôtre… Donc quand je rencontre ces hommes, je sais que Dieu peut tout leur pardonner.


Leur parlez-vous de Dieu?
Je ne crois pas être envoyé pour parler de Dieu. Je suis envoyé pour rencontrer, écouter, et aimer inconditionnellement des personnes qui ont été incarcérées. Mais pas seulement elles. Je ne suis pas l’aumônier des prisonniers, mais de la prison. Je suis aussi envoyé auprès du personnel.
Bien entendu, j’ai aussi été ordonné diacre pour évangéliser. Mais comment évangéliser? Comment parler à un athée, un bouddhiste, un musulman (45% des gens que je rencontre à Bellechasse)?  Je crois que je dois juste avoir une présence qui interpelle. Je pense à ce que Jésus a dit à ses disciples: «C’est à l’amour que vous vous porterez les uns les autres que les autres me reconnaîtront.»
Je suis envoyé pour écouter ceux qui veulent bien me rencontrer. Je vois, cela dit, plus ou moins tous les nouveaux arrivants. Pas dans un cadre formel. Je les vois, ils me voient. Je fais en sorte d’être dans le corridor quand ils arrivent! On se dit deux ou trois mots, et ainsi ils savent que je suis là.

Connaissez-vous leur dossier?
Non. J’ai la possibilité de savoir le motif de leur peine, mais je ne le souhaite pas.

Au risque de ne pas pouvoir les aimer inconditionnellement?
Non, cela ne m’en empêchera pas, car, quand je le sais, ça ne change rien. Simplement, je pense que si ce n’est pas eux qui me le disent, je n’ai pas à le savoir.

Et lors de vos entretiens avec eux, visez-vous leur réinsertion?
Ce n’est pas le but premier, car leur vie leur appartient. Je suis là pour les aimer.

Mais, par exemple, imaginons le cas d’un jeune qui ne se rend pas compte de la gravité de son délit ou de l’impact sur sa victime. Ne le lui rappelez-vous pas?
D’autres, qui sont là pour ça, le font. Et c’est très bien qu’il l’entende, mais pas de moi. Je ne suis pas là pour le changer, mais pour l’accueillir, l’accompagner et l’aimer comme Dieu l’aime, pour lui-même, pour ce qu’il est, quelles que soient sa croyance, son histoire.

Evidemment, vous n’en oubliez pas les victimes…
Oh non! jamais! Jamais. Et vous savez, dans les cas de délit, il y a beaucoup de victimes. Claude Ducarroz a écrit dans son livre Un prêtre dans la peau d’un taulard: «Quand un détenu part en prison, il prend en taule toute sa famille.»

Comment supportez-vous cette ambiance, ces drames?
Je ne suis pas seul, vous savez. Je suis envoyé là-bas par toute l’Eglise. Tous les chrétiens. Matthieu dit, dans son évangile, au chapitre 25: «J’étais en prison et vous êtes venu me rencontrer.» En prison, le Christ y est déjà. Mon boulot est d’être le révélateur du Christ qui est en eux.

On imagine que leurs histoires sont parfois lourdes…
Terriblement. Des gars vous racontent ce qu’ils ont vécu comme enfant de la rue à Kinshasa, vous racontent les outrages qu’ils ont subis durant leur enfance, leur vie d’enfant soldat, leur traversée de l’Afrique pour arriver en Suisse et être rejeté. Je vis tout ça. J’accompagne aussi des gens qui ont commis des délits sexuels sur des enfants.

Et comment pouvez-vous voir le Christ en eux?
C’est ce que me demandait un jour un père de famille. Moi, je pose un acte de foi. C’est dans la foi que je crois que Dieu est présent en chaque personne. Parfois, eux-mêmes ont été violés enfants. Evidemment, je ne peux approuver ce genre de délit. Mais moi, je n’ai pas à juger.

Un homme est davantage que les actes qu’il commet.
Absolument. Certains ont subi de telles choses… Qu’ils n’ont parfois jamais racontées à un psy. Des choses tellement lourdes. J’en connais un qui a vu son père se faire zigouiller devant lui en Algérie. Il avait treize ans… Alors tout le monde ne devient pas criminel après, mais voilà. Je ne cherche pas à trouver des excuses à ces gens, ce n’est pas ça. Mais ils ont déjà été jugés. Il n’y a pas de raison de les juger une deuxième fois. Je rencontre des hommes qui ont fait le mal, mais je suis ô tellement capable d’en faire aussi…

Tout ça, au final, vous change?
Oui. Ce qui me fait grandir, c’est le regard sur l’autre. J’ai à être, moi, Jean-Claude, beaucoup plus aimant par rapport à l’autre. Je reste lucide, attention. Je sais qu’ils ne vont pas devenir des saints du jour au lendemain, que la plupart vont replonger, je n’oublie pas les victimes, je n’approuve aucun geste de violence, mais je peux comprendre. Et quotidiennement, je dois toujours apprendre la charité. C’est peut-être pour ça que je suis envoyé en prison…

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