D’incroyables retrouvailles

| mar, 29. Jan. 2013
Établie en Gruyère depuis 1979, Pao Siow vient de retrouver sa mère, dont elle n’avait plus aucun signe de vie depuis le génocide des Khmers rouges, il y a trente-cinq ans. Un récit bouleversant.

PAR JEROME GACHET


Sans nouvelles de sa mère depuis les massacres perpétrés par les Khmers rouges, Pao Siow l’a retrouvée il y a deux ans. Une histoire belle et terrible à la fois. Connue pour être la patronne du restaurant le Trésor des cinq épices, à Bulle, elle accepte de la raconter. «Pour montrer que, même quand on vit des événements douloureux, il faut toujours y croire.» Voici son incroyable récit.
En 1975, Pao a 8 ans. Une enfance heureuse passée avec son frère et sa sœur à Borpaïlen, dans le nord du Cambodge. Autour d’elle, le monde s’assombrit. Cette même année, le Parti communiste du Kampuchéa, plus connu sous le nom de Khmers rouges, prend le pouvoir. Le début de massacres, d’exécutions sommaires, de tortures, de délations. Un cauchemar qui durera quatre ans et qui causera la mort d’environ 1,7 million de Cambodgiens, soit 20% de la population.
La famille de Pao payera un lourd tribut à la révolution de Pol Pot. Sont exterminés les adversaires du régime, mais aussi ceux qui portent des lunettes. Les classes sociales doivent disparaître, dit le régime. Tant le père de Pao, un politicien en vue, que sa mère, propriétaire de mines de saphir, font partie de cette élite dont les Khmers rouges veulent se débarrasser.
La famille se réfugie en Thaïlande. «Mais mon père, qui aimait le Cambodge par-dessus tout, a décidé que nous y retournerions, explique Pao Siow. Des rumeurs affirmaient aussi que les Khmers rouges reculaient et que la situation s’améliorait. C’était faux. Nous avons alors habité dans un petit village en passant pour des agriculteurs.»
Le père de Pao est démasqué. «Il a été dénoncé par une personne qui voulait juste monter en grade dans son travail», soupire-t-elle. Interpellé, attaché, il a juste eu le temps de dire au revoir à sa femme. Plus personne ne l’a revu.
Pao Siow ne se souvient plus de tout cela. Et si elle peut en parler aujourd’hui, c’est que sa mère vient de le lui raconter. Après trente-cinq ans sans signe de vie, elles se sont enfin retrouvées, en 2010.
Pour suivre le fil du récit, il faut revenir au milieu des années 1970, lors de leur dernier contact. Pour la petite Pao, l’histoire se poursuit à l’hôpital. «J’étais très affaiblie en raison de la malnutrition. J’avais aussi reçu un tel choc émotionnel en voyant mon père arrêté que j’ai perdu une grande partie de mes souvenirs d’enfance.»
Elle se rétablit. Comme tous les enfants de plus de huit ans, elle est envoyée dans les camps de travail des Khmers. Sa vie ne tient qu’à un fil. «Comme ma mère est chinoise et que je n’ai pas la peau très sombre, on me suspectait d’appartenir à une famille aisée. Ils m’ont attachée pendant deux ou trois jours, mais j’ai tenu bon. Ma mère m’avait fait jurer de tout renier. J’ai ainsi pu sauver ma peau. Il faut aussi dire que j’ai un caractère fort…»
Le quotidien des camps est terrible: «Nous partions à 5 h avec une pioche sur l’épaule pour aller travailler dans les rizières et nous ne rentrions que le soir. Les enfants de 10 ou 12 ans apprenaient, eux, à se servir d’une arme.»
Sa mère n’en sait rien. Quand elle se rend à l’hôpital pour récupérer sa fille, on lui répond qu’elle est morte. Elle fait le tour des autres établissements de la région. En vain.


Deux ans dans les camps
Pao a vécu deux ans dans le camp. Mais même en enfer, l’espoir ne disparaît pas. Les filles nouent entre elles des relations solides. Et en 1979, quand les Vietnamiens envahissent le pays, les Khmers fuient, laissant sur place les enfants. Sans endroit où aller, sans famille, Pao suit son amie Moun. «Plusieurs filles m’ont proposé de devenir leur sœur. J’ai choisi Moun parce que je l’aimais bien et parce qu’elle avait cinq frères et sœurs. J’ai toujours rêvé d’en avoir beaucoup.»
Les deux filles rejoignent la famille de Moun, les At. Le répit est de courte durée. «Avec l’arrivée des Vietnamiens, tout le monde cherchait à fuir, se rappelle-t-elle. Avec ma famille d’adoption, nous avons traversé la jungle à pied pour rejoindre la Thaïlande.» Ils en sortent indemnes, même si des voleurs les dépossèdent de tous leurs biens. Accueillis par la Croix-Rouge de l’autre côté de la frontière, ils sont envoyés en Suisse. Pao ne le sait pas, mais sa mère passera par le même endroit une semaine plus tard. Mais elle sera orientée vers les Etats-Unis.
La famille At et sa fille adoptive débarquent ainsi au Pâquier, en 1979. Le début d’une nouvelle vie.
Les années passent. «Au fond de moi, j’ai toujours gardé l’espoir que ma mère était en vie. Maligne comme elle était, elle avait forcément dû s’en tirer.» Mais le passé lui fait peur.
Pao vivra longtemps avec ces douloureuses questions. Dans les années 1980, elle tentera sans grande conviction de la retrouver. En 2004, elle se résoudra à retourner au Cambodge avec quelques-uns des membres de sa famille. Un voyage d’une folle intensité émotionnelle, mettant à nu des blessures jamais totalement guéries. Le pas est fait. «En 2010, j’ai mis une annonce sur une chaîne de télévision cambodgienne qui existe précisément pour aider les familles à se retrouver.»


Une chaîne de TV l’appelle
Elle ne se berce pas d’illusions tant ses souvenirs sont imprécis: «Je me rappelais le travail de ma mère, le prénom de mon père, le village où nous avions passé notre enfance… Un peu court pour retrouver quelqu’un après tout ce temps.»
Quelques jours plus tard, la chaîne de télévision l’appelle. «Ils m’ont dit qu’il y avait 80% de chances que mon témoignage coïncide avec celui d’une personne qui avait appelé. C’est le fils de ma sœur qui a vu l’annonce et a alerté les membres de ma famille.» Les histoires se recoupent: la femme qui pourrait être sa mère s’appelle Get, elle est âgée d’une septantaine d’années et habite Fresno, en Californie.
Pao empoigne le téléphone. «Il a d’abord fallu s’assurer que c’était bien elle. Je lui ai parlé d’un médaillon que je portais quand j’étais petite. Mon signe du zodiaque y était gravé et il était serti de saphirs. Ma mère a fondu en larmes: elle avait toujours ce médaillon! Elle m’a aussi envoyé une photo d’elle quand elle était jeune. Pas de doute, c’était bien elle.»


«A côté de mes pompes»
C’est aussi l’heure des questions: «J’ai eu un moment de colère contre ma mère: je lui ai demandé pourquoi elle m’avait abandonnée à l’hôpital. Elle m’a tout expliqué et j’ai enfin compris ce qui s’était passé. J’étais soulagée.» Pao Siow est sur un nuage. «Je travaillais au restaurant ce jour-là. J’étais à côté de mes pompes», rigole-t-elle. Pour sa maman, le choc est plus grand encore: âgée de 72 ans, elle est prise d’un malaise et finit à l’hôpital.
Deux jours plus tard, son frère traverse l’Atlantique pour rejoindre Pao. Mère et fille se retrouvent le 21 juillet 2010 au Cambodge. Un moment incroyable. Les pièces du puzzle s’assemblent, Pao apprend qu’elle a, en plus du frère et de la sœur dont elle se souvient, deux autres frères.
En 2013, Pao et sa mère s’appellent chaque semaine. «Une relation tout ce qu’il y a de plus normal entre une mère et sa fille. Je veux maintenant la faire venir à Bulle dès que son état de santé le lui permettra.»
 

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Retour à la normalité au Pâquier
Arrivés au Pâquier en 1979, les membres de la famille At, accompagnés de Pao, gardent un excellent souvenir de l'accueil qui leur a été réservé. Le début d’une nouvelle vie, d’un retour à la normalité. Après sa scolarité, Pao travaille une année aux Artisanes, à Bulle, avant de trouver une place dans un foyer pour personnes âgées. Puis, elle se lance dans une carrière d’hôtesse d’accueil et voyage. Depuis 2006, elle tient le restaurant le Trésor des cinq épices à Bulle.
A force de patience et de persévérance, en suivant toujours son intuition, Pao a renforcé ses liens avec sa famille adoptive et, depuis les retrouvailles en 2010, avec sa «vraie» famille. Son credo: «Si chaque être humain traverse dans sa vie des moments douloureux, une force intérieure inimaginable l’accompagne.»
C’est cela, dit-elle, qui lui a permis de construire une vie de famille «normale» auprès de Freddy, son mari, et de ses deux enfants. Sa vie a été un combat victorieux. «Un long fleuve qui, loin de sa source, m’a amenée à augmenter l’amour que j’ai en moi.» JG
 

Commentaires

http://www.lagruyere.ch/2013/01/d%E2%80%99incroyables-retrouvailles.html D’incroyables retrouvailles www.lagruyere.ch Établie en Gruyère depuis 1979, Pao Siow vient de retrouver sa mère, dont elle n’avait plus aucun signe de vie depuis le génocide des Khmers rouges, il y a trente-cinq ans. Un récit bouleversant.. J’aime · · Partager · il y a environ une heure · Quel magnifique article. Belle leçon de vie.

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