Le défi du futur consistera à «imaginer l’imaginable»

| sam, 26. Jan. 2013
Directeur depuis trente ans de la Maison Saint-Joseph, Claude Ecoffey est le témoin privilégié d’un fait unique dans l’histoire de l’humanité: la cohabitation de quatre générations. L’avènement d’une nouvelle réalité des âges.

PAR MARIE-PAULE ANGEL


Coïncidence. La veille de notre rencontre, Claude Ecoffey, venait tout juste d’entrer dans le club des fringants sexagénaires.  «Je réalise que j’ai passé un peu plus de la moitié de ma vie à Saint-Joseph et que, dans cinq ans, je serai retraité», s’étonne-t-il, en souriant avec tendresse et gravité à l’évocation de Vieillir, la chanson de Jacques Brel, mort, ironie du sort, d’un cancer à l’âge de 49 ans.  «Mourir, cela n’est rien / Mourir, la belle affaire! / Mais vieillir… Oh! vieillir.»
Vieillesse. Un mot, pour Claude Ecoffey, qui commence par «vie» avant d’être «un décès par petits morceaux», comme l’écrivait cruellement (ou prophétiquement?) Albert Cohen.
«Je suis devenu le premier directeur laïc de la Maison Saint-Joseph 109 ans après sa création en 1873.  Faute de relève, la Congrégation des filles de la charité de Saint-Vincent de Paul, qui dirigeait jusqu’alors cette institution, dénonça son contrat  avec la commune.  J’ai postulé. On m’a engagé. Les sœurs parlaient déjà de “maison” pour Saint-Joseph. C’est pourquoi je réfute le sigle EMS, sans écho pour nos valeurs et notre philosophie. De même, nous parlons d’habitants et non de résidents.»
«Au début des années 1980, se souvient Claude Ecoffey, Saint-Joseph était le “Futuroscope de la gériatrie” dans le canton de Fribourg! Un nouveau bâtiment, audacieux pour l’épo-que, venait de sortir de terre. De quoi permettre au jeune directeur que j’étais de continuer à rêver par rapport aux valeurs auxquelles je crois».
Expositions, théâtre, peinture, voyage à Paris en avion, rêves fous exaucés une certaine Année de la personne âgée, œuvres d’artistes de la maison remarquées par le Musée de l’art brut à Lausanne…  Dans les années 1980-1990, Saint-Joseph et sa maisonnée créaient plus souvent l’événement que les jardins d’enfants… «Grâce à Yves-Alain Repond, animateur de la maison et premier diplômé en art-
thérapie de Suisse romande, St-Joseph s’est ouvert au monde et à la créativité.»


Toujours plus âgés
Et Claude Ecoffey de rappeler le temps, c’était il y a trente ans où – les soins à domicile n’ayant pas leur niveau actuel de développement – sexagénaires et septuagénaires étaient  majoritaires à Saint-Joseph. Actuellement, ils ne représentent plus que 6,5% de la population en institution. «Les aînés qui arrivent aujourd’hui dans nos maisons sont de plus en plus âgés, ils ont 80 ans et plus.»
Mais, surtout, ils sont en mauvaise santé, la moitié d’entre eux souffrant de la maladie d’Alzheimer et de démences.


Unique dans l’histoire
«Dans les années 1980, les autorités se déplaçaient pour l’anniversaire des personnes qui fêtaient leurs 70 ans. Aujourd’hui, elles ne se déplacent plus pour un octogénaire ! L’augmentation de la longévité est un fait unique dans l’histoire de l’humanité. En trente ans, on est passés de la cohabitation de trois générations à quatre, la cinquième étant en devenir. Lorsque nos petits-en-fants entreront à l’école primaire, la moitié des élèves de leur classe aura une espérance de vie supérieure à 100 ans.»
Volontairement, Claude Ecoffey ne nous bombardera ni de chiffres ni de projections sur Alzheimer ou d’évidences sur les progrès de la médecine et l’amélioration des conditions de vie. Une certitude: cette nouvelle réalité des âges est et sera «un des grands défis futurs en matière de santé publique».
Pour Claude Ecoffey, le défi du futur n’est pas tant dans les chiffres, d’ailleurs, que «dans les choses que nous ne savons pas». Lesquelles? «Les retombées de Mai 68, les conséquences des comportements à risques des années 1980 – consommation de drogues, nouvelles maladies– les conséquences psychiques de l’usage abusif d’internet et autres pratiques qui nous étaient inconnues… En trente ans, le cerveau humain a quadruplé sa capacité à gérer des informations. Le défi du futur c’est d’imaginer l’imaginable, et même l’imaginaire».
L’imaginaire? On en est tout près, selon Claude Ecoffey. C’est l’intrusion des télécommunications dans les soins. «Cela peut aller très loin et poser des problèmes éthiques. Une infirmière pourra avoir, dans son smartphone, toutes les informations sur un patient, suivre ses faits et gestes par géolocalisation. Je crains qu’un jour le chronométrage et le wifi ne l’emportent, au détriment de l’humain, sur la main de l’infirmière. Face à cela, je m’imposerai toujours en résistant. Je me battrai avec force contre la “macdonaldisation” de la prise en charge de la personne âgée», conclut Claude Ecoffey, à la manière d’André Gide: «Quand je cesserai  de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse.»

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