L’eldorado franc-comtois des fromagers de Cerniat

| jeu, 21. mar. 2013
Une conférence éclaire l’émigration en Franche-Comté de nombreux fromagers originaires de Cerniat.

PAR JEAN GODEL


Bien sûr, il y a eu Nova Friburgo. Mais le Brésil n’a pas été la seule destination des émigrés fribourgeois. La France voisine en a accueilli beaucoup, notamment la Franche-Comté vers la fin du XIXe siècle. Des fromagers avant tout. Plus surprenant, Cerniat a fourni à lui seul une importante contribution à cette émigration-là. C’est le thème de la conférence de l’universitaire français Stéphane Kronenberger, ce soir au Musée gruérien, à l’invitation des Amis du Musée.
«Ces migrants sont absents des sources utilisées habituellement en histoire sociale», explique le trentenaire qui s’apprête à défendre une thèse de doctorat sur le sujet à l’Université de Nice. Le contre-exemple des Italiens dans le sud-est de la France est éloquent: «Eux travaillent avant tout dans un milieu industriel et urbain, donc de confrontation. Par conséquent, au moment des grèves, les rapports de police sur ces ouvriers sont bien plus nombreux.»
Perdus dans les campagnes, les fromagers suisses sont très discrets. Dès lors, l’ultime recours du chercheur est la prosopographie. Soit la reconstitution des biographies d’un groupe social pour en établir la trajectoire. C’est dans les archives de la Première Guerre mondiale, qui recensent les étrangers sur sol français, que Stéphane Kronenberger trouve régulièrement Cerniat comme lieu d’origine. Après plusieurs séjours en Gruyère, des échanges avec l’historien Francis Python, mais surtout de longues recherches, l’universitaire a pu reconstituer 239 trajectoires de fromagers suisses établis en Franche-Comté. Sur ce nombre, 129 proviennent
du canton de Fribourg, dont… 59 natifs de Cerniat!


Guerre de Trente Ans
Ce champ migratoire remonte à la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui a laissé une Franche-Comté dévastée. Des Fribourgeois ont contribué à la repeupler. Dès la fin du XVIIIe siècle, cette émigration envoie surtout des fromagers, les écoles de fromagerie n’arrivant dans la région que dans les années 1880. Voilà pour le côté attractif de la destination. Reste à comprendre la face répulsive du lieu d’origine. Contrairement à l’émigration vers les Amériques, ce n’est pas l’extrême pauvreté qui joue ici un rôle. «C’est un mode d’organisation qui va chercher l’argent dans l’émigration. Un phénomène de pluriactivité qui per-met d’aider la famille restée au pays.» D’ailleurs, les émigrants cerniatins nés avant 1850 (souvent des fils, des frères ou des beaux-frères mal intégrés au village) meurent majoritairement en Gruyère: «La preuve qu’ils contribuaient, depuis l’étranger, au bien-être de la famille.»


Décollage de Charmey?
Stéphane Kronenberger en tire une autre conclusion, insoupçonnée: «Je me demande si l’argent récolté n’a pas permis le développement du tourisme à Charmey dont le décollage, fin XIXe, est concomitant au pic d’émigration… Il faudrait lister les institutions financières, nombreuses alors à Charmey, qui collectaient cet argent.» Il manque encore une explication à cette vigueur des liens entre la Gruyère et la France. Selon l’historien, elle trouve ses racines dans la vieille tradition du commerce de fromage, démontrée entre les deux espaces dès la fin du XVIIIe siècle. Sans doute l’origine de la vigueur de cette «bande» cerniatine.
Enfin, Stéphane Kronenber-ger situe une autre rupture vers le dernier tiers du XIXe siècle: «La montagne préalpine connaît alors une crise de l’élevage avec le développement des laiteries de plaine. Et le tressage de la paille, qui jusque-là procurait un revenu aux familles paysannes, périclite.» Dès lors, l’émigration devient plus définitive. La preuve: «Dès ce moment-là, les fromagers meurent plus en France qu’en Gruyère.»

Bulle, Musée gruérien, jeudi 21 mars, 20 h 30
Les personnes dont les ancêtres ont été fromagers en France peuvent contacter Stéphane Kronenberger: krsteph@gmail.com

 

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«Tous sur la liste!»
La Première Guerre mondiale est la seule période sur laquelle les archives françaises recèlent des rapports en plus grand nombre sur ces fromagers suisses. Certains ne sont pas mobilisés du tout par leur patrie d’origine, a pu déterminer l’historien Stéphane Kronenberger, d’autres ne le sont que quelques mois, surtout entre août-septembre 1914 et février-mars 1915. Ensuite, ils rentrent en France.
Il est pourtant une population qui inquiète les Renseignements généraux (RG): celle des fromagers suisses alémaniques installés en Franche-Comté, essentiellement des Bernois. Ils ont pour ainsi dire tous les défauts: ils parlent un dialecte allemand, vivent souvent dans des fermes isolées et sont protestants! Une enquête menée dans le Doubs s’est intéressée à tous les citoyens qui recevaient des journaux en langue allemande. «Or, la plupart de ces fromagers étaient abonnés à la Schweizerische Milchzeitung, un journal professionnel, sourit le chercheur. Ils sont tous sur la liste des RG!» JnG

Commentaires

Vous pouvez ma contacter à l'adresse mail suivante : krsteph@gmail.com
Très intéressant.Je recherche les anciens fromagers du Doubs et de la Haute-Saône issus de Suisse...
Très intéressant.Je recherche les anciens fromagers du Doubs et de la Haute-Saône issus de Suisse...

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