Les secrets du dragon

| sam, 09. mar. 2013
Sortie d’un grenier en 2004, une sculpture de Niki de Saint Phalle, un dragon, retrouvera bientôt sa place au musée. Pendant une année, une étudiante l’a étudié sous toutes ses coutures pour en retracer son histoire.

PAR KARINE ALLEMANN

Un jour viendra où les restaurateurs d’art auront leur propre série télévisée. Enquêtes, intuitions, recherches historiques et analyses: les champs de compétence sont divers pour retracer le parcours d’une œuvre. Collaboratrice au Musée d’art et d’histoire de Fribourg (MAHF) à temps partiel, licenciée en histoire de l’art et étudiante à l’Ecole de restauratrice de Berne, Aline Favre s’est pliée à l’exercice pour son travail de bachelor. Son défi: restituer la genèse d’une pièce de Niki de Saint Phalle pour la situer dans l’œuvre de l’artiste plasticienne. Soit un dragon de 1,6 m de long, 1,3 m de large et 0,52 m de haut, retrouvé en 2004 dans le galetas de Rico Weber et appartenant au legs que l’artiste zurichois d’origine a fait à l’Etat de Fribourg. Resté dans une caisse d’entreposage au Musée d’art et d’histoire de Fribourg (MAHF), le dragon en est sorti en septembre 2011.
«Les conditions dans lesquelles il a été gardé chez Rico Weber n’étaient vraiment pas optimales», raconte Aline Favre, rencontrée dans un atelier mis à disposition par le musée pour ses recherches. «Dans un galetas, il y a de fortes variations de température, et donc d’humidité. Ce qui est très mauvais, surtout pour une structure comme le plâtre, qui bouge énormément. Le socle en acrylique vert était tout écaillé, comme une peau de crocodile. Un vrai dragon (rires)!»
Au MAHF, on prenait cette pièce pour une maquette en plâtre de la Maison dragon réalisée par Niki de Saint-Phalle (avec l’aide de son époux Jean Tinguely et de leur ami Rico Weber) dans le jardin du collectionneur belge Roger Nellens, à Knokke-le-Zoute (voir photo). Une œuvre grandiose de 6 m de haut et 33 m de long pour laquelle un certain Keith Haring a réalisé une fresque intérieure. «A l’époque, ils aimaient bien se mettre à plusieurs artistes pour créer un univers fantastique», note, au passage, la Fribourgeoise de 38 ans.
En automne 2011, Aline Favre a donc entamé son travail de recherche par l’étude des photos et des films réalisés par Rico Weber à Knokke-le-Zoute. «En observant le tout, il m’a semblé qu’il ne s’agissait pas forcément d’une maquette. Car un autre modèle très ressemblant apparaissait sur les photos. J’ai donc appelé M. Nellens, qui m’a raconté l’histoire. En fait, il aimait tellement sa Maison dragon qu’il avait demandé à un étudiant de lui en faire un modèle réduit. Niki de Saint Phalle a trouvé cette reproduction vraiment très belle. Elle l’a envoyée aux ateliers Haligon, en France, pour leur commander cinq moules blancs à partir du modèle. On croyait qu’il s’agissait d’une maquette de la Maison, il s’avère que c’est la Maison qui a servi de maquette à cette pièce.»
Nous sommes en 1973. Depuis, l’un des cinq dragons aurait disparu, deux restés blancs appartiennent à la Niki Charitable Art Foundation, un autre modèle peint par l’artiste se trouve à Knokke-le-Zoute et le cinquième a fini dans le galetas de Rico Weber. «Sans doute qu’elle le lui a confié pour le restaurer. L’artiste fribourgeois était son restaurateur attitré.»
Qu’est-il advenu de cette pièce au sortir des ateliers français? «Selon les infos que j’ai pu trouver, ce dragon a été exposé une première fois en 1974 dans une galerie Iolas, peut-être celle de Paris.» Là encore, Jean Tinguely s’est occupé du système interne d’éclairage. «Pour la petite histoire, l’ampoule rouge à l’intérieur fonctionne encore», sourit Aline Favre.


Décor pour un film
Des photos montrent que la pièce devait également être utilisée comme décor pour un projet de film, en 1977. «Niki de Saint Phalle voulait réaliser The travelling compagnon, un conte pour enfants d’Andersen. Mais le projet est tombé à l’eau. On voit sur les photos que le socle du dragon était ocre. Ce qui s’est retrouvé sur les analyses effectuées.»
En effet, en parallèle des recherches historiques, l’œuvre a été analysée de manière scientifique: «J’ai commencé par la placer sur une plaque de plexiglas pour voir l’intérieur. Je l’ai observée sous toutes ses coutures. C’est passionnant de regarder une œuvre de loin et de s’en approcher toujours plus», explique la spécialiste. «Avec les analyses FTIR (n.d.l.r.: spectroscopie à l’infrarouge à transformée de Fourier, énormément utilisée en restauration d’art) et l’observation au microscope, tu finis par comprendre la démarche et tous les ajouts apportés au fil des années.»
Il s’agit de définir avec exactitude la matière utilisée par l’artiste. «A cause du socle et parce qu’on croyait qu’il s’agissait d’une maquette, on pensait que toute la pièce était en plâtre. Or, il s’agit bien de polyester, matière privilégiée par Niki de Saint Phalle pour ce type d’œuvres.»
Aline Favre tente aussi de s’intéresser aux techniques de moulage. Mais là, la jeune femme se heurte à un mur. «Les ateliers Haligon, à qui Niki confiait tous ses moulages depuis ses problèmes pulmonaires dus au polyester et à la fibre de verre, ainsi que l’artiste elle-même, ont tenu à garder leur recette secrète. J’ai montré mes analyses à l’une de mes professeures, à l’école, ainsi qu’à un autre professeur d’Uni. Aucun des deux n’arrive à dire avec exactitude de quoi il s’agit. En gros, c’est du polyester.» Et de poursuivre: «Finalement, je trou­ve qu’ils ont raison de vouloir garder ça secret. Cela restera une spécificité de Niki de Saint Phalle.»
Les analyses effectuées et les conclusions du mémoire de bachelor ont permis de donner des pistes pour le travail de consolidation de l’œuvre. Une pièce, bientôt maîtresse, qui figurera en bonne place lors d’une prochaine exposition à l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle, à Fribourg. Si tout va bien, elle y sera visible dès 2014.


«Sensuel et plutôt gentil»
Comment Aline Favre décrit-elle ce dragon? «Il est rond – Niki avait horreur des angles droits, qui l’oppressaient – sensuel, plutôt gentil. Elle aimait les enfants et eux adorent ses œuvres autant que les adultes. Dans la maison de Knokke-le-Zoute, on voit d’ailleurs que la queue du dragon offre une protection à l’espace où peuvent jouer les enfants.»
Un dragon protecteur, qui a désormais livré tous ses secrets. Ou presque.

 

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«Niki plus connue que Tinguely»
Née à Neuilly-sur-Seine, Niki de Saint Phalle s’est éteinte à San Diego le 21 mai 2002. Plasticienne, sculptrice, réalisatrice, elle était une figure du Nouveau réalisme avec son époux fribourgeois Jean Tinguley, mais aussi Yves Klein, César ou encore Christo. Aujourd’hui, quelle est sa cote d’artiste auprès des marchands d’art? «Elle était plutôt haute de son vivant et elle est restée stable ces dix dernières années», relève Renée Ziegler, galeriste à Zurich, qui propose notamment des gravures de Niki de Saint Phalle et d’importantes pièces de Jean Tinguely. «Une petite sculpture de Niki, unique, peinte et signée par elle, peut se vendre entre 40000 et 50000 francs. S’il s’agit d’une édition avec plusieurs exemplaires, comme c’est le cas pour le dragon, ce sera un peu moins.»
A Fribourg, Niki de Saint Phalle est restée dans l’ombre de son époux. Est-ce le cas partout dans le monde? «Non, pas du tout, assure Renée Ziegler. De leur vivant, on les connaissait en tant que couple, en Europe comme aux Etats-Unis. Mais, demandez à des Américains aujourd’hui lequel des deux ils connaissent. Ce sera Niki. Jean Tinguely reste une figure dans un cercle fermé d’historiens d’art. Mais le public, celui qui visite les musées, connaît davantage Niki de Saint Phalle.» KA

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