Patrice Borcard: «Il m’a fallu devenir un personnage public»

| mar, 23. avr. 2013
En novembre 2011, Patrice Borcard était élu préfet de la Gruyère. Premier bilan après seize mois au château de Bulle.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Par le passé, on vous a connu comme un fin observateur de la vie politique, au travers de vos activités d’historien ou de journaliste. Comment êtes-vous devenu un acteur de la vie politique dans ce rôle de préfet?
Entre l’observation et l’action, il y a encore eu le passage à la Direction de l’instruction publique, où j’ai participé au fonctionnement de la machine gouvernementale. A la préfecture, je me suis tout à coup retrouvé sur le devant de la scène, avec l’obligation de représenter la région. Cette fonction réclame beaucoup d’investissement, mais elle apporte pas mal en retour. Avant, j’étais dans l’ombre de la conseillère d’Etat Isabelle Chassot. Le travail était très intéressant, mais il n’avait rien à voir avec l’énergie que j’emmagasine aujourd’hui dans le contact avec les gens. J’apprécie le fait de lancer des projets et de pouvoir définir ma ligne propre. C’est l’avantage par rapport au Conseil d’Etat où la collégialité est parfois lourde. Le préfet a une liberté très intéressante.

Qu’est-ce qui a le plus changé en vous?
Il m’a fallu devenir un personnage public. Je suis frappé que les gens saluent systématiquement «Monsieur le préfet». La fonction possède une certaine aura et j’ai dû m’y habituer. Un protocole entoure les manifestations officielles. Je constate que le préfet est d’abord le représentant de l’autorité. Il m’a fallu un moment pour entrer dans le costume, sachant qu’il faut être équitable, sinon on perd toute légitimité.

Après seize mois à la préfecture, on sent en vous le côté moteur de la région, votre aptitude à lancer des idées…
Le district est à une période charnière. Il n’a jamais connu une telle effervescence démographique et économique. Entre 1910 et 1960, la population du district n’a augmenté que de 1000 habitants. Aujourd’hui, elle croît de 1000 habitants par année… On n’a jamais connu pareille évolution, avec les conséquences que cela implique, notamment au niveau de l’engagement des communes.

En amont de votre action, on sent votre envie de mettre les gens autour d’une table pour susciter les réflexions sur l’Etat, sur la gouvernance…
Faire de la politique sans réfléchir est complètement improductif. Il faut avoir une vision à moyen et long termes. L’aménagement du territoire ou la mobilité sont des thèmes qui évoluent lentement. Mieux vaut avoir une idée très claire de ce qu’on souhaite avant de prendre une décision. Le niveau de la préfecture convient bien pour mener ces réflexions.

Après la mobilité, envisagez-vous d’autres assises?
Le prochain sujet sera l’aménagement du territoire. Il y a une inquiétude dans la région quant à l’avenir, comme l’ont indiqué les dernières votations. Les communes craignent de devenir des villages d’Indiens. Je souhaiterais également traiter de sujets sociaux, comme l’intégration. Pas forcément celle des étrangers, mais surtout celle des Suisses venus d’autres cantons pour s’installer ici. Des forces de travail qui ne s’investissent pas toujours pour la région. On doit trouver les moyens de les mettre en connexion.


Comment comptez-vous concrétiser ces projets?
La commission transports de l’ARG cogite sur le thème de la mobilité. On en parle aussi beaucoup dans les communes. Mon rôle est d’orienter les sensibilités, dans la direction d’un développement plus durable, vers un meilleur équilibre entre le centre et les périphéries. C’est une tâche de longue haleine. Les communes ont toutes des moyens différents, des visions différentes, des histoires différentes. J’ai essayé d’initier un nouveau contact avec la conférence des syndics. Pour les intégrer aux discussions dès le début des projets. La régionalisation des sports a été un peu acquise ainsi. Avec cette volonté de construire ensemble. J’ai l’impression que les syndics y sont très favorables.

Vous ne provenez pas du sérail politique. Comment vous sentez-vous dans ce monde?
La politique, c’est l’intérêt pour la cité et la défense de l’intérêt général. Qu’on soit journaliste ou historien, si on fait bien son travail, on témoigne d’un grand intérêt pour la cité. La grande différence, c’est que j’ai maintenant un pouvoir de décision et que je représente une autorité. J’essaie de me nourrir de tout ce que j’ai fait auparavant. J’ai dû un peu me forcer pour assumer le rôle de gendarme du district, qui doit taper sur la table quand c’est nécessaire. Mais j’aime beaucoup ce travail. Naturellement, je ramasse des refus et des critiques, mais j’ai le cuir suffisamment dur. Le préfet a connaissance de ce qui se passe dans le district. On peut être plein de compassion envers les problèmes des gens, mais on ne peut pas les porter jour et nuit. J’avais sous-estimé cette dimension sociale. J’imaginais bien les activités au niveau des permis de construire, des CO ou de la santé, mais pas les accidents mortels, les incendies au milieu de la nuit, le fait de devoir signer des mandats d’assistance pour interner quelqu’un à l’hôpital de Marsens. J’ignorais également l’important travail social de la police. La réalité m’a très vite rattrapé.

Quel rapport entretenez-vous avec le PDC et le PLR, les partis qui ont soutenu votre campagne?
Je me sens aussi indépendant qu’un préfet soutenu par un seul parti, même si je n’appartiens à aucun de ces deux partis. Un préfet partisan n’aurait rien compris ou ferait mal son travail. J’entretiens de très bonnes relations avec tous les partis politiques. J’en ai besoin. Ce sont des relations surtout humaines, d’individu à individu.

On a connu votre affinité pour la figure de François Mitterrand, cette distance avec laquelle il gouvernait… Est-ce un modèle pour votre action?
Comme de Gaulle, Mitterrand avait cette caractéristique d’allier l’action à la pensée. Sans faire de comparaison osée, je conçois difficilement mon rôle sans ces deux éléments. Aux yeux de certains, je peux apparaître comme un intellectuel perdu dans une préfecture. Mais je pense qu’il est nécessaire de mener une réflexion sur notre manière de fonctionner, sur nos lois, sur leur application.

On dit de vous que vous avez hérité du bon sens terrien des paysans de Grandvillard…
Si on ne travaille pas avec bon sens en Gruyère, on est éjecté au bout de six mois. Cela nous ramène à la question: faut-il être juriste pour être préfet? Je continue à penser que ce n’est pas nécessaire. Oui, il faut disposer de juristes dans les préfectures. Mais il convient d’intégrer d’autres dimensions à l’heure de prendre des décisions, dont certaines que j'ai prises auraient fait ricaner des juristes! Mais elles me semblaient politiquement justes et elles n’ont d’ailleurs pas fait l’objet de contestations.

Qu’en est-il de ce poste de juriste?
Nous avons une juriste à mi-temps pour les permis de construire et un stagiaire. Ça marche bien. Nous avons signé près de 600 permis de construire en 2012. C’est très limite. Nos forces n’ont pas augmenté en fonction de la population. Les ordonnances pénales sont en hausse de 57% en cinq ans. L’équipe est efficace et organisée de manière à éliminer les goulets d’étranglement.

Avant d’arriver au château, imaginiez-vous la lourdeur de la tâche?
Je savais que la première année serait particulièrement lourde. Il faut apprendre, se mettre à niveau, travailler les dossiers, répondre aux invitations. Il y a dans cette fonction un petit côté sacrifice, acceptable si on est convaincu de la défense de la région, de l’intérêt collectif. Je dois souvent dire non aux sollicitations. On ne m’a pas poussé à la préfecture (rires). La fonction est passionnante et je viens tous les matins au travail avec beaucoup de plaisir. Aucune journée ne se ressemble. Aucune autre fonction à l’Etat n’est aussi large. Je trouve formidable cette approche globale de la vie d’une région, cette conception large des choses.

Avez-vous encore le temps de lire, de vous intéresser à l’histoire?
J’essaie de lire. Si je n’avais plus un pied dans l’histoire, ce serait un problème pour mon équilibre. J’ai donc gardé la présidence de la Société d’histoire. Pareil pour la musique, même si ma fréquentation aux répétitions est faible… Je veux garder des contacts avec les gens pour qui je ne suis pas préfet. Ça me ressource.

Commentaires

pas un mot sur les nuisances nocturnes, les déménagements à répétition à cause de Globull ou autres établissements de ce genre, sur le manque d'effectif policier???

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