«On ne peut pas garder deux maternités avec nos effectifs»

| mar, 11. juin. 2013
Face aux critiques, l’HFR réplique. C’est la pénurie de médecins qui a conduit à la fermeture de la maternité. Pour les responsables de l’HFR, la maternité fonctionnait en vase clos.

PAR JEAN GODEL ET JEROME GACHET

L’annonce, le 28 mai, de la stratégie de l’HFR a provoqué de vives réactions. Dont celle du Dr Philippe Bracher (La Gruyère du 1er juin), lequel estimait qu’il y avait moyen de sauver la maternité de Riaz. Il proposait le maintien d’une structure de base, répondant à l’immense majorité des cas. Bernard Vermeulen, directeur médical de l’HFR, et Philippe Menoud, président du conseil d’administration, contre-attaquent.

Vous voulez élever la maternité de l’HFR en catégorie A: cela n’a-t-il pas condamné celle de Riaz?
Bernard Vermeulen: Il y a confusion. Riaz ne sera jamais qu’une maternité de catégorie C. Et pendant longtemps, elle ne l’était même pas, car elle n’avait pas de médecin attitré, mais des gynécologues agréés qui y assuraient aussi les gardes. En 2009, pour diverses raisons d’ordre personnel, notamment du surmenage, nous avons dû envoyer du renfort à Riaz, des chefs de clinique de Fribourg à qui nous avons payé entre 60000 et 70000 francs d’heures supplémentaires chacun. Par ailleurs, en 2011, au départ du prof. David Stucki, médecin-chef de la clinique de gynécologie et obstétrique de l’HFR Fribourg - Hôpital cantonal, les nouvelles directives pour maintenir un centre de formation à Fribourg haussaient déjà les exigences.

Quel rôle ont joué les deux doctoresses qui ont succédé au prof. Stucki?
BV: Il a été décidé, à la demande de la Dr Verena Geissbühler et de la Dr Monika Bamert, qu’elles deviennent les cheffes de service non seulement de Fribourg, mais aussi de Riaz de manière à ce que les deux sites travaillent ensemble. Avec, à Riaz, un médecin-chef adjoint responsable localement, le Dr Philippe Bracher. Seulement, la Dr Geissbühler a très vite identifié la problématique dans laquelle on se trouve maintenant. Résultat: elles sont parties.

Quelle problématique?
On ne peut pas garder deux maternités avec nos effectifs. A l’arrivée de leur remplaçant, le Dr Anis Feki, les relations n’ont pas été au beau fixe avec Riaz et la jonction avec le Dr Bracher ne s’est pas faite – je précise que ce dernier, qui était médecin-chef adjoint responsable du site de Riaz, n’était pas intéressé par le poste que nous lui avions proposé sur le site de Fribourg et avait préparé depuis longtemps la reprise d’un cabinet à Lausanne. Durant cette période difficile, les médecins agréés de Riaz ont fait des gardes, mais à des conditions financières qui n’étaient pas en rapport avec le faible taux d’activité et insupportables à long terme pour l’HFR. Dernière remarque: amener la maternité de Fribourg en catégorie A2 (offre complète mais non universitaire) était déjà la volonté du prof. Stucki.

A son départ, le Dr Bracher vous aurait proposé trois anciens chefs de clinique du CHUV pour le remplacer. Pourquoi ne pas avoir retenu l’un des trois?
BV: L’un était ici et, au vu du contexte, est parti à Morges. L’autre avait fini son assistanat et n’était pas encore chef de clinique: nous ne pouvions pas lui confier une maternité. Quant au troisième, je n’en sais rien. Je n’ai vu aucun de ces dossiers.
Philippe Menoud: Je les ai très officiellement demandés et j’attends encore ces dossiers…

On a l’impression que les médecins font ce qu’ils veulent…
BV: Je passe mon temps à gérer des conflits, y compris entre médecins. Or, l’évolution actuelle de la médecine oublie les «mandarins» de l’époque et privilégie la transversalité, le «travailler ensemble». Les maternités sont partout un thème de discussion. Que l’on songe au Jura, à Neuchâtel, au Valais (Martigny a fermé), à Berne (deux maternités mettent la clé sous le paillasson, dont Riggisberg)…

Pour faire venir le Dr Feki, l’HFR lui a-t-il promis une Rolls (une maternité A2), ce qui aurait précipité la fermeture de Riaz?
BV: En 2011, la situation était critique: les discussions avec le Daler n’avaient pas abouti pour organiser une suppléance alors que nous n’avions personne à l’HFR. Dès lors, le directeur médical que je suis a dit à la présidente d’alors du conseil d’administration, Anne-Claude Demierre, que s’il ne pouvait pas assurer la sécurité des patientes, il devait arrêter la maternité. Ensuite, on a cherché, dans toute l’Europe. Certes, un médecin était prêt à revenir, mais il exigeait 800000 francs par an et 2 millions en cas de départ dans les cinq ans… Nous avons refusé. Alors oui, nous avons promis au Dr Feki, qui est venu avec toute l’équipe de spécialistes dont nous avions besoin, de travailler ensemble à la mise sur pied d’une structure apte à attirer les gens en formation.

Est-ce que la fermeture de la maternité de Riaz en est la conséquence?
BV: Non, Fribourg serait de toute façon demeuré le centre de référence. Par ailleurs, les nouvelles directives médicales posent des conditions toujours plus strictes pour la formation des médecins-assistants. La seule manière pour la maternité de Riaz de survivre, c’était de devenir une structure privée, ne prenant que les cas rentables et transférant sa patientèle dès le moindre problème.

Et pourquoi pas? La démographie du Sud le justifierait…
BV: Il y a autre chose. Les gynécologues agréés de Riaz laissaient une grande autonomie aux sages-femmes, ce qui était normal vu leur faible nombre. Avec le Dr Feki, les médecins sont beaucoup plus présents, ce qui change par rapport à l’ancienne logique de Riaz. Mais cette médicalisation de l’obstétrique est nécessaire, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité.
Philippe Menoud: Dans un service uniformisé, la moindre des choses serait qu’il y ait les mêmes procédures à Riaz qu’à Fribourg. C’est une logique évidente qui n’a pas été comprise. On a préféré brandir la fameuse «liste négative» (n.d.l.r.: interventions délicates rapatriées à Fribourg) qui a été vue comme une entrave à la liberté des médecins agréés. Mais est-ce leur porter ombrage que de faire accoucher à Fribourg en cas de risque? C’est la patientèle qui doit être au centre des préoccupations! Les médecins devaient se rendre compte que le temps où l’on prenait un hôpital public pour une clinique privée est révolu.

Le 28 mai, vous annonciez la fermeture de la maternité de Riaz dont les 400 accouchements ne suffisent plus: confirmation d’un travail de sape qui consiste à démanteler avant de fermer?
PM: C’est un raccourci. L’automne passé, la situation sécuritaire était si délicate que j’ai été jusqu’à donner l’ordre d’engager des mercenaires pour garantir les gardes. Car il était exclu d’envisager quelque mesure que ce soit avant que l’étude stratégique n’ait abouti. La fermeture de Riaz est la conséquence de tout le processus décrit plus haut, elle n’est pas simplement due au nombre de naissances.

 

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«A Billens, notre décision a été saluée»
Ne risquez-vous pas de perdre aussi des recettes vu que toujours plus de patients iront se faire soigner ailleurs?
PM: Pas sûr! Notre modèle prévoit certes des pertes de patientèle de l’ordre de 12 à 15% du fait de la centralisation des soins aigus. Mais il prévoit aussi des retours de patients grâce, précisément, au renforcement de Fribourg.
BV: Au sud, Vevey et Montreux vont fermer – il faudra aller jusqu’à Rennaz – au nord, la maternité de Riggisberg ferme…

D’autres cantons font passer bien plus de frais sous les prestations d’intérêt général payées par l’Etat. Pourquoi ne pas plus y recourir?
PM: Ce serait kamikaze. D’abord, les assureurs ne vont plus fermer les yeux longtemps. Et puis les cliniques privées vont dénoncer une distorsion de concurrence avec le retour de ce vieux système où l’Etat couvre les déficits.

Le retour de Billens à Fribourg de la réadaptation cardiovasculaire ne pourrait-il pas être évité?
BV: Les exigences médicales ont évolué depuis vingt ans, quand les réflexions sur l’avenir de Billens ont eu lieu. Les DRG prévoient un laps de temps pour les patients traités au CHUV ou à l’Île, au terme duquel ceux-ci sont renvoyés. Aujourd’hui, les hôpitaux universitaires nous envoient les patients plus vite dans un état plus fragile qu’avant. Nous avons donc formé le personnel de Billens à la réanimation cardiopulmonaire. Cela a permis jusqu’à présent d’éviter tout problème de sécurité, mais le système est fragile. Notre décision a d’ailleurs été saluée par les collaborateurs concernés.
PM: Ça ne cache rien d’autre que les réalités médicales! On ne pense pas à affaiblir Billens pour le fermer.

L’HFR ne court-il pas après les nouvelles exigences induites par les DRG au lieu de les anticiper?
BV: Je le dirais autrement. Le canton a voté en 2006 la création de l’HFR. Or, les structures de ce réseau ne collaboraient pas, mais étaient savamment entretenues pour être en partie oppositionnelles. L’ancienne direction savait que les DRG allaient arriver, mais elle avait d’autres dossiers à régler, par exemple appliquer la planification hospitalière fixée par l’Etat. Mais sur le plan des exigences médicales, je ne crois pas que l’on ait manqué d’anticipation.
PM: Jusqu’à fin 2011, nous étions dans une logique de primauté des coûts et la couverture était automatique. Cela ne pousse pas à la remise en question. Désormais nous sommes dans une logique de ressources limitées. La situation aurait été incontestablement mieux gérée sans ces problèmes structurels à régler en priorité. JnG/JG

Commentaires

Quel gâchis ! Quel gaspillage ! Les communes de la région ont consacré des millions et des millions pour construire ce nouvel hôpital et offrir un meilleur service au sud du canton... Et tout ça pour quoi ? Nous avions un vieil hôpital, c'est vrai, mais qui fonctionnait, qui vivait. Maintenant, nous en avons un tout neuf, mais qui ne servira bientôt plus à grand-chose, semble-t-il... Vive le 21ème siècle et son idéologie du profit à tout prix ! Désolant... Je prends cela comme une trahison.

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