De beaux Grecs à La Roche

| mar, 02. jui. 2013
Une soixantaine de soldats grecs, réfugiés en Suisse, ont vécu une année à La Roche. Où ils ont fait découvrir le théâtre et le cinéma aux gamins, se sont battus avec des Rochois et liés avec des Rochoises. Des enfants sont nés de leurs amours.

PAR KARINE ALLEMANN

es soldats grecs arrivés à La Roche en 1944, Charly de la forge s’en souvient très bien. Ce fils Brodard logeait dans la maison familiale, la forge donc, située juste en face du Café du Lion d’Or, où une soixantaine de soldats ayant fui l’Italie du Nord avaient été placés. Ils dormaient sur la paille, dans la salle communale du premier étage. «Je les revois encore se laver à la main et au savon, torse nu, en plein hiver. Longtemps, quand on faisait sa toilette sans lavette, on appelait ça se laver à la grecque.»
Charly Brodard avait 14 ans. Les «Grecs de La Roche», il les a beaucoup côtoyés. «Il y en avait toujours quelques-uns qui chantaient devant la maison, sous nos fenêtres. A nous, les gamins, ils vendaient 10 centimes les paquets de cigarettes qu’ils recevaient chaque jour. Et puis, deux d’entre eux étaient tailleurs. Comme ma maman faisait des travaux de couturière, elle leur permettait d’utiliser une machine à coudre pour s’occuper de leurs uniformes. Ils m’ont même confectionné un beau paletot.» Le Rochois, serrurier à la retraite, sait encore dire «bonjour» en grec: kalimera. «Et kalispera, c’est pour le soir.»
Marcel Théraulaz, lui, avait 20 ans en 1944. Comme il habitait une ferme en dehors du village – l’agriculteur y habite toujours – les contacts étaient moins réguliers. Comment les Rochois de l’époque s’accommodaient-ils de ce régiment étranger? «Oh! on entendait un peu de tout. C’est comme pour les requérants aujourd’hui. N’empêche que ces Grecs étaient plus à plaindre qu’à blâmer. Ils étaient coincés là alors qu’ils avaient sans doute de la famille au pays. Et puis, question éducation, ils n’étaient surtout pas en retard sur nous.»
«Nous, on était des rustres. Leur éducation était même supérieure à la nôtre», assure Charly Brodard qui, adolescent, a fait bien des découvertes grâce aux soldats. «Il y avait les repas qu’ils préparaient dans de grandes romaines, comme à l’armée. C’est avec eux que j’ai mangé pour la première fois des champignons. Alors que, chez nous, on croyait que c’était poison.»


Fidèle Lassie au cinéma
Les soldats ont aussi apporté un peu de culture à La Roche. «Ils ont monté une pièce de théâtre dans la salle communale, j’y étais, se souvient l’ancien serrurier. Il y avait également un prestidigitateur. C’était incroyable. Et puis, de temps en temps, un bonhomme venait passer des films: Charlot, Fidèle Lassie ou encore Abott et Costello. Les films étaient en grec mais, ce qui nous intéressait, c’était les images. Je n’avais jamais vu ça…»
Surtout, ce dont se souviennent les deux octogénaires rochois, c’est l’allure impeccable, la chevelure bien peignée et le physique avantageux de ces Grecs de passage. De quoi enamourer les jeunes femmes du village. «C’était vraiment de beaux garçons et ils ont eu un succès du diable, sourit Charly Brodard. D’ailleurs, à leur arrivée en Suisse, ils avaient d’abord été installés à Estavayer-le-Lac. Je me souviens, le dimanche, des jeunes filles d’Estavayer qui venaient en bus jusqu’à La Roche pour les revoir.»


«On a surpris un couple»
Puis ce sont quelques dames du village gruérien qui ont succom­bé… «Les maris étaient au service militaire. Elles avaient besoin de tendresse. Ceci dit sans leur faire de reproches!» précise l’ancien gamin de la forge.
A 14 ans, le jeune garçon de l’époque s’amusait même à suivre les soldats grecs le soir, quand ils avaient rendez-vous avec une dame. «Un jour, on a surpris un couple et je ne me souviens plus de ce qu’on leur a dit. Mais on était vraiment rosse et demie, en plein dans l’âge bête. La femme a crié et elle a réussi à me donner un coup!»
Des enfants, peut-être six, sont nés de ces unions. Soit de jeunes célibataires, qu’on appelait les filles-mères, soit dans des ménages. «C’était un sujet un peu sensible mais, au village, on savait tous de quels enfants il s’agissait, souffle Marcel Théraulaz. De par la physionomie, parce qu’ils ne ressemblaient pas du tout aux autres. Je ne sais pas ce qui se passait à l’intérieur des maisons. Mais je n’ai pas souvenir que cela ait créé des problèmes dans les familles. Sauf que tout le monde savait. Et puis, ça a donné de beaux enfants, très calés, très intelligents.»
Un garçon et une fille, nés de deux Rochoises célibataires, se sont même mariés. «Aujourd’hui, ils vivent du côté de Lausanne, précise Charly Brodard. Il y a bien eu quelques critiques envers ces da­mes, notamment quand elles marchaient dans l’église. Mais il y a aussi eu de jolies histoires. Comme cette femme, qui avait un défaut de prononciation et qui vivait toute seule. Elle a eu un enfant d’un Grec et son fils s’est occupé d’elle toute sa vie. Le papa, un médecin de formation, chantait souvent devant la forge. Adulte, le fils m’a demandé d’aller en Grèce avec lui pour retrouver son père. Je l’avais bien connu, bien sûr. Mais le retrouver aurait été  impossible.»


Des promesses et des pleurs
Les beaux soldats sont restés une année environ à La Roche, jusqu’à la fin de la guerre. Puis ce fut le retour au pays. Si des liens s’étaient tissés, aucun d’eux n’est resté et personne n’est revenu. «Une femme que je connais bien avait eu un enfant avec un Grec, confie Charly Brodard. Il lui avait dit qu’il reviendrait mais, plus tard, elle a appris qu’il était déjà marié là-bas. Elle n’était pas la seule dans ce cas. Il y a eu beaucoup de promesses, et bien des pleurs.»

 

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La bagarre du Vieux-Nouveau
Pendant presque une année de présence à La Roche, la cohabitation avec les Grecs a été bonne. Même si l’inactivité forcée des soldats faisait batailler. «Ils n’avaient pas le droit de travailler, souligne Charly Brodard. Contrairement aux Polonais placés à Riaz, qui bossaient sur les routes. D’ailleurs, au-dessus de Riaz, on appelle ça la route des Polonais. Mais les Grecs ne pouvaient rien faire de leurs journées. Et, même si je me souviens d’eux comme de gens polis et propres, parfois, l’oisiveté est mère de tous les vices...»
La grande bagarre entre Grecs et Rochois a fini par éclater. L’ancien fils de la forge s’en souvient bien, il a tout vu depuis la maison familiale située en face du bistrot. «C’était le soir du Vieux-Nouveau. Traditionnellement, la société de musique allait boire un verre au Lion d’Or après sa répétition. Ce soir-là, toute une tablée de Grecs chantait des chants langoureux de leur pays. Mais, chez nous, ils aimaient bien chanter aussi. Alors, un Rochois est allé mettre une pièce de 5 centimes sur la table des Grecs pour les faire taire. Et ça a dégénéré.»
Plein à craquer ce soir-là, le café est dévasté. «Les chaises et les tables ont giclé jusque sur la route, les fenêtres étaient brisées. Il y a eu des coups de couteau, des ambulances… Les gardes militaires chargés d’encadrer les réfugiés sont arrivés, mais c’était de vieux soldats suisses pas habitués à faire la police. Ils tiraient en l’air, mais c’est eux qui avaient bien peur.»
Un Rochois se retrouve avec un coup de couteau à la cuisse, un autre à la tête. «Mais le plus astiqué, ça a été un Grec. Heureusement, au final, personne n’a été handicapé par un mauvais coup.»
Pour Charly Brodard et Marcel Théraulaz, les soldats étrangers ne sont pas plus à blâmer que les autres pour cette bagarre.
«A La Roche, il n’y avait pas besoin de Grecs pour que les gens se bagarrent, assure l’agriculteur. Il y avait toujours une bande de terribles artistes qui cherchaient la rogne.»


«Les choses ont changé»
Reste que, depuis ce soir-là, les choses ont changé au village. «Cette bagarre a tout cassé, regrette pour sa part Charly Brodard. Après ça, les Grecs ont vécu en vase clos. Alors, à la fin de la guerre, quand ils sont repartis, ça n’a pas tellement dérangé.»
Sauf peut-être les gamins du village, qui s’amusaient de ces étranges gaillards et de leurs cigarettes bon marché. Et quelques jeunes femmes en pleurs, qui ont longtemps guetté un retour... KA

Commentaires

Très ému - et pour cause - par ce récit, je serais très heureux de rencontrer ce Monsieur. spygavros@hotmail.com
Je suis intéressé de connaître la raison pour laquelle cet article à paru maintenant et s'il existe d'autres documents relatifs aux Grecs qui ont séjournes à Treyvaux notamment et à cette époque soit entré 1944 et 1946. Mme Allemann peut me joindre au 079 4749626 merci d'avance

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