La nouvelle et belle vie de Dany Walker, loser magnifique

| sam, 20. jui. 2013
Bien connu à Fribourg, ancien tailleur lessivé par la vie, Dany Walker a toujours su rebondir pour plonger dans le théâtre à l’heure de la retraite. Rencontre.

PAR JEAN GODEL

On ne sort pas indemne d’une rencontre avec Dany Walker: une gueule à la Julien Guiomar, une élégance de port autant que d’esprit, une dérision douce qui, de thérapeutique, est devenue prophylactique. Entre deux bouffées de rire et d’émotion, l’homme distille une leçon de survie. De bonheur aussi. Ancien commerçant devenu comédien, ce Fribourgeois pur sucre est à voir dès le 25 juillet dans Molière toujours au château de Vuippens (La Gruyère y reviendra dans une prochaine édition).
Né à Fribourg un 8 novembre (comme Alain Delon!), en 1947, Daniel Walker se fait aussitôt appeler Dany: «Mes parents attendaient une fille, ils étaient ennuyés! Mais ils admiraient Danny Kaye. Ça me va.» De père uranais (Anton, dit Tony, comme quoi…) et de mère veveysanne (Yvonne Beaud, de La Verrerie), Dany passe une enfance heureuse en bas de la rue de Lausanne où son père a ouvert la boulangerie de la Grappe. «Il avait commencé comme garçon boucher, mais à 12 ans, il s’était pris les doigts dans la machine à saucisses!» Du coup, Tony, les doigts d’une main en moins, deviendra une pointure dans la pâtisserie: chef pâtissier au Suvretta de Saint-Moritz, puis au Bürgenstock et au Caire, à l’époque des grands palaces.
Dans le quartier du Bourg, Dany a connu le paradis à jouer au foot sur le «Bletz», le toit des Arcades, ou à jeter des pétards sous les roues du tram. A l’école pourtant, il souffrira l’enfer. «En répétant le syllabaire, ma maîtresse voulait que “papa fume la pipe”. Or papa fumait des Laurens Orange par boîtes de 500! J’ai compris qu’on voulait m’embobiner…» Le gamin devient champion de l’école buissonnière. «J’attendais les copains à la ruelle des Maçons. C’était mon monde.»
L’école secondaire terminée – à force de répéter, il ne fera qu’un an et trois mois – il se fait vite virer par un patron photographe qui le surprend à développer des photos coquines. S’ensuivent divers travaux nourriciers jusqu’à ce que son oncle Fernand l’emmène chez Vestita confection hommes, à Pérolles. «Mon premier costume, je l’ai vendu le premier jour, à un Italien. Je parlais la langue grâce à une ancienne conquête.» Il termine son apprentissage de vendeur. «Mais je ne sais toujours pas coudre un bouton.»


Vedette au Twenty Club
En 1967, Bulliard pantalons lui offre l’occasion de monter la première boutique de mode de Fribourg, le Twenty Club. «Je faisais la vedette en vendant des robes de Carnaby Street!» Dany Walker devient une figure en organisant des défilés de mode et des concerts. Un jour que lui et Michel Ritter sortent un peu «tordus» du Fujiyama (l’ancêtre du Gambrinus), ils se décident pour un tour du monde. «On ne savait pas de quel côté partir, mais on avait vu dans L’Echo illustré qu’il y avait une expo universelle à Osaka. Alors on a pris la route de l’Asie via Martigny.»
Dany tient jusqu’à New Dehli et rentre fauché. «Un leitmotiv dans ma vie.» C’est alors qu’il rencontre Marianne sur une terrasse de Fribourg: coup de foudre, puis mariage en 1973. Ils auront trois «merveilleux gar-
çons». Il devient son propre patron dans le textile, montant des boutiques dont une à son nom, Walker, en 1985 sur Pérolles. Serré par les banques, il ferme en 2000 et passe à la Grand-Rue où son atelier Walker Tailleurs tient jusqu’à la faillite en 2006. «J’avais une bonne cote auprès de patrons de grandes boîtes en Suisse. J’avais même l’archiduc d’Autriche comme client! Mais je n’ai jamais été bon financier.»


Pour trente ans de bonheur
Dany Walker marque une pause avant d’évoquer, le regard perdu, la mort de son fils Julien en 1998. Fauché en scooter par une voiture. «On a passé une semaine à l’hôpital pour lui dire au revoir et faire don de tous ses organes.» Julien est mort cinq jours avant ses vingt ans. «L’étalon de la vie change…»
Et puis, en 2006, son couple vole en éclats. «A la faillite, ma femme a compris que j’étais un “serial loser”. Je ne lui en veux pas: j’allais mettre des cierges pour qu’elle trouve quelqu’un de mieux que moi. Mais je suis aussi un “serial enthousiaste”, un “serial rêveur”…» Il dort dans sa voiture et devient porteur de La Liberté. «Je la livrais chez mes anciens concurrents», dit-il aujourd’hui dans un grand éclat de rire. C’était pourtant l’époque où il se promenait, la nuit, sur les ponts de Fribourg. «Pour choisir lequel»…
Et puis il y a eu Odette. Une Gruérienne de Cerniat, veuve d’un mari vaincu par le cancer à 44 ans la même année que Julien. «Avec Odette, j’ai signé pour trente ans de bonheur. Elle m’a accepté tel que je suis.» Et puis il se fait engager par les Buissonnets comme chauffeur, puis responsable de la cafétéria, jusqu’à sa retraite en 2012. «Le bonheur de voir ces enfants qu’on dit handicapés et faibles alors qu’ils m’ont fait crocher à la vie! Leur monde est sans méchanceté.»
Aujourd’hui, après une vie passée à rebondir, Dany Walker se dit apaisé. Et puis il y a ses enfants qu’il a vus s’épanouir: «Avec moi, ils ont appris que, dans la vie, on peut louper. Mais rien n’est jamais fini. Et ça, ça ne se trouve pas dans les livres.»

 

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Les émotions d’une vie
Dany Walker ne vient au théâtre qu’en 2005: c’était au Festival du Vully où Jean Winiger jouait Gabin. Il s’inscrit à son cours, contracte le virus et fait ce constat: «Toute ma vie j’ai joué la comédie: devant mes clients ou mes banquiers, je faisais l’homme d’affaires.»
Puis il court les castings et signe son premier contrat à l’Arsenic de Lausanne pour une figuration dans une pièce sur Marcel Imsand: «J’ai adoré jouer les inconnus magnifiques.» Ensuite, tout s’enchaîne: figurations, petits rôles, au Poche à Genève, puis, pour le Schiller thriller de Massimo Furlan, aux Schillertage de Mannheim, à la Bâtie et à Malley. Il se frotte au monologue sur la scène de l’Oxymore à Cully, sur des textes de Guy Foissy, pour se tester.
Dany Walker tourne aussi des télés et des pubs. Dont une en Salvador Dali (évident!) pour un chocolat ou cette autre pour le 144: «On ne voit que mes trous de nez! L’ego en prend un coup, mais j’adore ça.» Il rêve secrètement de faire une pub pour le Credit Suisse: «Je leur dois tant…»
Mais étant paresseux, son «délire», c’est le cinéma: «Qu’est-ce que tu t’emmerdes à faire du théâtre?» lui a dit Benoît Poelvoorde sur un récent tournage – La rançon de la gloire de Xavier Beauvois (sortie en 2014). On l’a vu dans Opération Casablanca de Laurent Nègre, Cyanure de Séverine Cornamusaz. Cet automne il sera à l’affiche de Mary’s ride de Thomas Imbach.
Mais aujourd’hui, le théâtre l’a repris. Ce sera Molière toujours, à Vuippens, puis Barbe bleue, avec le Nouveau Théâtre, qui représentera la Suisse au Festival mondial du théâtre amateur à Monaco, fin août. Suivra une master class avec Michel Galabru cet hiver à Paris et puis… cap sur Lyon, où des occasions s’offrent à lui.
Dany Walker savoure chaque goutte de ces nouveaux bonheurs. A cet homme qui se dit sans instruction, les galères ont tanné un cuir épais qui lui confère une densité bluffante: «Les émotions que j’exprime, je les puise dans la bibliothèque de ma vie.» JnG

Commentaires

Pièces extraordinaires ... Hors du temps et dans le temps .... A voir absolument ... Un pur moment de bonheur !

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