Comme un éloge de la différence

| jeu, 22. aoû. 2013
A l’occasion de la Fête internationale des patois, qui se déroule ce week-end, balade à travers les dialectes francoprovençaux.

PAR ERIC BULLIARD

Ils viennent de Suisse romande, de la France et de l’Italie voisines. Point commun: ils parlent patois. Leur patois. Ce week-end, quelque 1600 participants à la 15e Fête internationale des patois seront réunis à Bulle, à Espace Gruyère. L’occasion de s’interroger sur ces langues différentes, mais proches. Pour en observer les particularités, les responsables de chaque délégation ont accepté de traduire une phrase d’Alexis Peiry. Spécialiste de la question, Christelle Godat met en lumière quelques caractéristiques.

Le francoprovençal
Dès le Moyen Age, on a distingué en France la langue d’oïl au nord (celle des trouvères, dont est dérivé le français) et la langue d’oc au sud (celle des troubadours), selon la manière de dire oui (oïl ou oc). S’ajoute à l’est le francoprovençal, qui inclut la Suisse romande, le Val d’Aoste et une petite partie du Piémont. C’est dans cet espace-là que se sont développés les différents patois représentés ce week-end à Bulle.

Deux exceptions
Rédactrice au Glossaire des patois de la Suisse romande, Christelle Godat précise d’emblée: «Tous ces patois sont francoprovençaux, à l’exception de ceux du Jura et de la région de Belfort-Montbéliard, qui sont issus de la langue d’oïl. Ils appartiennent au même groupe que le français et sont donc souvent plus faciles à comprendre.»

Des différences évidentes
Dès le premier mot de la phrase présentée à Christelle Godat, la différence entre les patois du Jura, de Belfort-Montbéliard et les autres saute aux yeux: tous les francoprovençaux traduisent «quand» par kan, can, quan (variantes du même mot), alors que les Jurassiens disent tiaind. De même, «couler» se dit kolâ ou colâ à Fribourg, Vaud ou Savoie, colô à Lyon, mais couêre dans le Jura. A noter que, dans le patois de Savièse, le «l» s’est transformé en un «ou»: cóoua. «Terre» est aussi différent dans les deux groupes: têra, terra ou tarra en francoprovençal, mais tire et tiere dans les deux patois issus d’oïl.

A flots, en ruisseau…
Tirée du roman d’Alexis Peiry (1905-1968) L’or du pauvre, publié en 1968, la phrase choisie comprend des termes littéraires peu usités en patois. «C’est intéressant par exemple de voir comment a été traduite l’expression “foins luxuriants“», souligne Christelle Godat: des foins qui foisonnent à Fribourg (ke fojenâvan), sont foisonnants à Belfort (foûej’naints), riches dans le canton de Vaud (retse), drus en Savoie (drus), «à regonfler» à Lyon (à regonfla)…
De même pour «couler à flots: le lait coule en ruisseau à Fribourg (kolâ a ryô), comme une puissante rivière dans le canton de Vaud (pucheint riau), comme une inondation en Valais (a grou bran). Mention spéciale à Belfort-Montbéliard, où le lait ressort de la bouche tellement elle est pleine… ou quelque chose comme ça: coûere è r’bousse meûté. Au passage, Christelle Godat signale une curiosité: «lait» se traduit partout par un mot de la même famille, bisyllabique: lathi, laicé, laci, lafé, lassée… Tous sont issus du diminutif latin lacticellu. Seule exception: le patois lyonnais a tiré son mot de lacte, qui a donné le français «lait».

Des patois distincts
Tous ces patois ont pour caractéristique de s’être développés dans une région, l’Arc alpin, où les habitants ont longtemps vécu en petites communautés, quasiment en autarcie. Ce qui explique que les dialectes sont fortement individualisés. En Valais, par exemple, où les échanges ont longtemps été plus rares qu’ailleurs, les patois se différencient même profondément d’un village à l’autre. Dans l’exemple qui lui a été soumis, Christelle Godat a immédiatement reconnu le patois de Savièse. «Celui d’Hérémence ou d’Evolène serait très différent.»

Le déclin
La disparition des patois a ainsi à voir avec le développement de la vie moderne. «Tant que les gens restaient dans leur village, ils parlaient patois. Dès qu’ils sont allés plus loin pour travailler, il leur fallait une langue commune, le français.» Ce qui explique, par exemple, que Neuchâtel et le Jura bernois ont vu leur patois disparaître avant les autres de Suisse romande, en raison notamment de leur développement industriel, horloger en particulier.
On note aussi une différence entre cantons protestants et catholiques: en Valais, Fribourg et Jura, le patois reste plus vivant que dans les cantons de Vaud ou Neuchâtel. Et pas seulement parce que ce sont des cantons ruraux: «Une des explications viendrait de l’habitude de lire la Bible en français, chez les protestants, qui ont développé plus rapidement la pratique de cette langue. Alors qu’elle restait en latin chez les catholiques.»
A cela s’ajoute cette idéologie typiquement francophone, issue de la Révolution française, qui voulait qu’à une nation corresponde une langue. «Les Alémaniques, par exemple, sont fiers de leurs dialectes. Alors que les francophones se sont persuadés que le patois était la langue honteuse.»

Trop tard?
Dans la première partie du XXe siècle, l’instruction publique a ainsi recommandé de ne pas parler patois.
Il a fallu attendre les années 1960-1970 pour qu’un mouvement inverse s’amorce et que l’on considère ces dialectes comme un patrimoine à valoriser. Trop tard? Peut-être. «Mais on ne sait jamais, ajoute Christelle Godat. L’hébreu nous a donné un exemple de revitalisation réussie.»

 

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Pour que la fête aille au-delà des bredzons

 

Plus de 1600 participants sont attendus samedi et dimanche à Bulle pour la Fête internationale des patois. Au programme: animations musicales et folkloriques, cortège, concours littéraire…

Il ne voulait pas qu’on ne croise «que des bredzons et des dzaquillons» à Espace Gruyère. Puisqu’il s’agit d’une Fête internationale des patois, Marcel Thürler, président du comité d’organisation, l’a souhaitée «multipatois»: chaque région aura la possibilité de se présenter à travers ses traditions, ses musiques et, évidemment, sa langue ainsi que les moyens qu’elle met en œuvre pour la perpétuer.
Organisée tous les quatre ans dans une région différente, la Fête internationale des patois s’apprête à accueillir plus de 1600 personnes. Elles proviennent des cantons du Valais, Vaud et Jura, de la région de Belfort, de Lyon, de Savoie, du Val d’Aoste, du Piémont… La fête est également ouverte à tout le monde, insiste Marcel Thürler: en configuration banquet, la patinoire d’Espace Gruyère peut accueillir au moins 1800 participants.
Cette quinzième édition est la quatrième à se dérouler dans le canton de Fribourg. Bulle l’a déjà accueillie en 1956 et 1989, alors que Treyvaux l’a organisée en 1973. Après avoir hésité à la mettre sur pied à Fribourg, le comité a préféré revenir dans le chef-lieu gruérien. «L’accès est idéal et nous pouvons tout réunir sur un seul site», relève Marcel Thürler.


Lecture et chant en ateliers
Un souci toutefois: Bulle ne suffit pas pour loger quelque 400 participants. «Nous avons préréservé les chambres d’hôtel il y a une année. Et nous utilisons les colonies de Broc et le motel du restoroute», indique Marcel Thürler. Pour les patoisants logeant à l’extérieur, des navettes seront proposées. Au total, environ 200 bénévoles s’impliquent dans l’organisation, avant tout des patoisants fribourgeois.
A leur arrivée à Espace Gruyère, les participants découvriront une vingtaine d’exposants dans un minimarché du terroir. Des ateliers, ouverts à tous, seront proposés samedi après-midi. Ils concernent aussi bien le chant que la lecture en patois. «C’est aussi l’occasion de découvrir ce qui se fait dans les autres régions», souligne Marcel Thürler. Durant la soirée, chaque délégation proposera des animations musicales et folkloriques. Toutes les prestations seront filmées et diffusées sur un écran géant.


De la littérature
Dimanche, la journée débutera par une messe en patois, à l’église Saint-Pierre-aux-Liens, animée par le chœur Intrè No et celui de la Glâne. Suivra un cortège, de l’église à Espace Gruyère, que Marcel Thürler annonce «haut en couleur»: toutes les délégations défileront avec costumes et étendards.
Durant le banquet officiel se déroulera la remise des prix du concours littéraire. Le cœur de la fête, selon Marcel Thürler. Plus de 110 travaux d’une huitantaine de participants sont parvenus aux organisateurs. Ils pouvaient être proposés sous forme écrite ou orale (enregistrement audio ou vidéo) et seront classés selon la provenance et le genre littéraire (prose, poésie, théâtre…).


Le mérite récompensé
Dimanche toujours seront nommés 50 «mainteneurs du patois», répartis dans chaque région. Une manière de reconnaître les mérites des personnes qui «s’investissent pour défendre le patois».
Les organisateurs de la prochaine fête seront également désignés ce week-end: après Bulle et la Savoie (Bourg-Saint-Maurice) en 2009, l’Association vaudoise des amis du patois devrait être chargée de mettre sur pied celle de 2017.


www.patois2013.ch

 

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Tous les patois dans un Glossaire
Comment dire? Un travail titanesque? Ou de bénédictin? De fourmi? Il y a tout ça dans l’entreprise du Glossaire des patois de la Suisse romande, basé à Neuchâtel. Son ambition: rendre compte de manière la plus exhaustive possible de la diversité linguistique romande.
Concrètement, ce travail passe par plus de deux millions de fiches, rangées dans de banales boîtes. Ce qui signifie également plus de deux millions de fiches à déchiffrer pour rédiger un dictionnaire de tous les patois romands.
La publication a débuté en 1924. «Nous en sommes à la lettre G», relève Christelle Godat, une des rédactrices de ce Glossaire. Les fascicules 115 (gonze – goulée) et 116 (frònyi – fuser) sont parus en 2011 et 2013. Chaque article du dictionnaire présente aussi bien les variantes phonétiques du mot que son sens et son étymologie. A ce jour, les 6486 pages publiées contiennent 25234 articles, enrichis de 564 illustrations, planches et cartes linguistiques, annonce le site internet.
Cette entreprise démesurée débute en 1899, à l’initiative de Louis Gauchat, dont le portrait se trouve toujours en bonne place dans les locaux du Glossaire. Fondateur de l’institution, ce linguiste a présenté en 1891 une thèse de doctorat sur le patois de Dompierre, à la Faculté des lettres de Zurich. Un travail qui lui permet de se rendre compte qu’il vit une période charnière, le dernier moment «pour sauver ce qui pouvait l’être», indique Christelle Godat.


Un réseau dans les villages
Avec deux autres spécialistes (Jules Jeanjaquet et Ernest Tappolet), Louis Gauchat lance une idée un peu folle: il crée un réseau de quelque 150 correspondants patoisants à travers toute la Suisse romande. Chacun reçoit des fiches à remplir sur des sujets de la vie quotidienne. Il s’agit souvent d’instituteurs, mais aussi de paysans, d’artisans, d’ecclésiastiques… Ils inscrivent chaque mot sur une fiche, en précisant la signification et en donnant un exemple d’utilisation. Pour faciliter le tri et le classement, une couleur différente est attribuée à chaque canton: bleu pour Fribourg, rose pour le Valais…
La récolte a duré onze ans, jusqu’en 1910, et sert toujours de base pour la rédaction du Glossaire. «C’est une photographie des patois au début du XXe siècle», résume Christelle Godat. Suivent, jusqu’en 1924, des enquêtes complémentaires sur le terrain, le dépouillement d’archives, d’articles de journaux…
Installé depuis 1972 à Neuchâtel (après avoir pris place à Berne, puis à Lausanne), où s’est créé un Centre de dialectologie et d'étude du français régional, le Glossaire des patois de la Suisse romande emploie actuellement une dizaine de personnes. Il est rattaché depuis 2008 à l’Université de Neuchâtel. A noter que le même type de projet, soutenu par la Confédération, se déroule dans les quatre régions linguistiques suisses. EB


www.gpsr.ch

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