On l’appelle l’homme dauphin

| jeu, 05. sep. 2013
Après 7300 km au fil de l’eau, Hervé Neukomm a rallié l’embouchure de l’Amazone sur son vélo-bateau. Il raconte son quotidien, entre narco-trafiquants et pirates. L’aventurier dit aussi son bonheur de vivre dans un milieu entre enfer et paradis.

PAR KARINE ALLEMANN


Parler de son périple avec Hervé Neukomm – quatre ans pour descendre l’entier du fleuve Amazone à bord d’un vélo-bateau construit par ses soins – c’est plonger l’espace de deux heures dans un incroyable récit. Tranquillement installés sur une terrasse de Châtel-Saint-Denis, on se laisse embarquer dans le quotidien extraordinaire de cet aventurier aux yeux verts. Avec lui, on part à la rencontre des pirates et des narco-trafiquants qui, allez savoir pourquoi, nous laisseront la vie sauve. Notre bateau sera envahi par des tarentules et on chutera dans une eau infestée d’anacondas. Eux aussi nous épargnerons. Peut-être grâce à l’intervention des dauphins, qui nous sauveront la vie à plusieurs reprises. Mais ceci est une autre histoire. On avance un peu trop vite dans le récit. Alors reprenons tout depuis le début.
Hervé Neukomm a 26 ans quand il décide de partir à vélo pour le Tibet. Nous sommes en 2004, il est agent de voyage. «J’ai eu envie de rendre le voyage plus intéressant.» Alors, pourquoi pas rallier l’Hymalaya à vélo? Sauf que Hervé Neukomm ne verra jamais le Tibet. Freiné par l’hiver turc, il met le cap vers le sud. «En Syrie, j’ai été arrêté par les services secrets. Ils n’ont pas voulu croire que j’étais arrivé à vélo. J’ai passé deux jours dans un centre de détention.»
L’aventurier traverse ensuite l’Afrique jusqu’au sud. En Namibie, «un pays extraordinaire», il travaille comme guide de safari. Le métier paie bien. Après deux ans, il a les moyens de poursuivre l’aventure: direction l’Amérique du Sud, qu’il parcourt toujours à vélo.
Grandit alors cette idée folle: descendre le fleuve Amazone sur 7300 km, à bord d’un bateau dont le seul moteur serait un vélo. «L’idée est née en Namibie. J’en avais marre de pédaler dans le désert, sans ombre, sans eau. Je me suis dit pourquoi pas le faire sur un fleuve?» En Equateur, à Tena, il construit lui-même son bateau pendant deux mois. En septembre 2009, il le jette à l’eau dans le Rio Napo. «Je voulais suivre la route de Francisco de Orellana, le conquistador espagnol qui a découvert l’Amazone par accident.»


Aspiré par l’hélice
Les débuts sont difficiles. «Je me suis retrouvé dans des rapides, j’en ai bien bavé (rires). Les cinq premiers jours, j’ai failli verser deux fois. Je me suis retrouvé dans l’eau, aspiré par l’hélice et entouré de caïmans de cinq mètres. Il n’y avait pas un jour où je ne me demandais pas ce que je faisais là. Puis j’ai appris à me débrouiller avec les moustiques, les piranhas, la jungle… C’est devenu mon quotidien. Avec le temps, on sait reconnaître le silence de la jungle. La nuit, je sens la présence des serpents avant de les voir. Mais qu’est-ce que j’ai galéré avant ça!»
Bien que le milieu soit hostile, sur le fleuve, le plus grand danger reste l’humain: les narco-trafiquants et les pirates des rivières, qui attaquent les bateaux pensant y trouver de la cocaïne. «Une nuit, j’ai dû me cacher, alors que des narcos armés me cherchaient à vingt mètres de moi. J’ai même été emmené dans un de leur camp, avec une arme sur la tempe. J’ai dû apprendre à m’endurcir.»
Si le danger est partout, Hervé Neukomm préfère évoquer les Amazoniens rencontrés en chemin. Des pêcheurs et des Indiens pour la plupart. «Les premiers contacts sont toujours un peu tendus. On peut comprendre qu’ils soient craintifs. Mais ce sont des gens vraiment sympas et humbles. Par contre, ils pouvaient aussi être dangereux pour moi, parce qu’ils ne me connaissaient pas. La jungle, c’est radio Amazone. Des histoires circulaient sur moi. On racontait que j’étais un narco, un trafiquant d’organe, un coupeur de tête… Ou un homme dauphin. Le simple fait que je sois blanc et que je voyage seul était la preuve que j’étais très dangereux. Certains me prenaient pour une apparition, alors ils n’osaient pas me regarder. Plus elles étaient racontées, plus ces histoires prenaient de l’ampleur. Au Pérou, quelqu’un m’a dit: “Tu es Suisse? C’est comme le trafiquant d’organe qui a été tué dans la jungle.” Il parlait de moi.» Et puis, il y a les rencontres avec les animaux. Comme les dauphins roses du fleuve, ses anges gardiens. «On peut croire que je suis fou, mais pourtant, c’est vrai. Un jour, en pleine tempête, je n’avais aucune visibilité. Deux dauphins sont venus à la gauche du bateau, trois sur la droite. Et ils m’ont guidé pendant quatre heures. Quand je me suis amarré pour la nuit, un dauphin a sauté dans les airs, un autre est venu mordiller l’hélice pour me dire au revoir.»
L’homme sait bien que son récit peu laisser perplexe. Lui non plus ne s’explique pas tout. «On dit que les dauphins sont très sensibles. Peut-être qu’ils sentaient ma détresse. C’est magique. Et bizarre.»


De l’enfer au paradis
La magie, Hevé Neukomm l’a ressentie bien souvent pendant quatre ans de voyage, dont deux passés seul sur son bateau. Le 28 juin 2013, il a atteint Macapa, au Brésil, où le fleuve se jette dans l’océan Atlantique. Sa sœur est là pour l’accueillir.
Désormais, c’est dans la jungle amazonienne que Hervé Neukomm veut faire sa vie. «L’Amazonie, c’est comme la montagne. On passe de l’enfer au paradis en quel­ques minutes. Mais j’y suis heureux. Les couchers de soleil sur le fleuve, c’est magnifique. Comme le lever du jour, quand la jungle est la plus active… C’est chez moi là-bas.»

 

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«Le Che y était entraîneur de foot»
Les parents de Hervé Neukomm habitent Châtel-Saint-Denis. Le Vaudois d’origine leur rend visite pendant deux semaines, à l’occasion des soixante ans de son papa. Comment la famille vit-elle ses aventures? «Bien. C’était plus difficile au début. Mais je crois que mes parents sont fiers d’avoir un fils aventurier.» Le voyageur rigole de ce terme. «Aventurier , c’est un peu flatteur. Je suis juste un amoureux de la nature.»
Le Châtelois d’adoption a reçu du soutien de la ville de Vevey et de la fondation One Nature, qui lui ont offert une bourse de 10000 francs pour financer un documentaire qu’il est en train de monter. Il espère aussi publier un livre, par raconter ce qu’il aime tant en Amazonie. Avec son amie Alejandra, une biologiste rencontrée à Leticia, ville colombienne de 50000 habitants, il vit au milieu de la jungle. «On doit faire 2000 km de chaque côté avant de tomber sur une route. Sinon, c’est une vraie ville. Les enfants jouent à la play-station… Par contre, les gens sont coupés du monde et ne se préoccupent pas de l’actualité.» Sauf quand elle concerne le football. Les bars de la ville sont divisés entre les fans de Barcelone et ceux de Madrid. «Che Guevara a même été entraîneur de l’équipe de Leticia, à une époque.»
A Leticia, le couple y a ouvert un hôtel. «On organise des excursions dans la jungle ou sur l’Amazone. Ou alors, j’accompagne des équipes de télévision venues tourner des documentaires.»
S’il a choisi de vivre en pleine nature, Hervé Neukomm n’est pas réfractaire pour autant aux autres styles de vie. Ni à la technologie. Et puis, une bonne fondue à Châtel-Saint-Denis, c’est toujours un plaisir. «Il n’y a pas longtemps, dans un hôtel, j’ai été très étonné de voir tous ces gens avec ces tableaux dans les mains (n.d.l.r.: des iPads). Je me suis dit “aïe! je deviens pire que Robinson Crusoé!” Il était temps que je rentre.» Mais pour quelques jours seulement. Il reste encore tant d’endroits à parcourir. KA
 

Commentaires

Nous avons connu Hervé en Namibie (novembre 2006) alors qu'il était guide. Il nous a raconté son périple depuis la Suisse l'ayant conduit en ce pays. Nous étions admiratifs pour cet exploit mais aussi pour sa connaissance de la faune, de la flore et des ethnies de ce pays alors qu'il n'y était que depuis peu de temps. Nous savions qu'il partirait pour l'Amérique du sud et nous avons suivi ses préparatifs de "vélo-bateau" ou "bateau-vélo". Il nous a laissé un souvenir magnifique d'autant qu'il nous a fait découvrir un pays incomparable, l'un de nos plus beaux voyages.

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