La lente et difficile conversion de Fribourg à l’agriculture bio

| mar, 03. sep. 2013
Les contraintes de la production biologique ont longtemps freiné les agriculteurs fribourgeois. La demande est pourtant solide et les prix supérieurs. Un plan cantonal d’action pour le bio est sous toit.

PAR JEAN GODEL

Fribourg et son agriculture productive traînent la patte en matière de production biologique: seules 4% des exploitations (environ 140) pour 4% des surfaces disposent du label Bio Suisse (le Bourgeon). Alors qu’à l’échelon national, on a passé l’an dernier la barre des 12% (des exploitations et des surfaces). Le dossier semble pourtant évoluer avec la signature toute récente d’un plan d’action cantonal pour le bio.
Mais pourquoi un tel retard à Fribourg et, plus généralement, en Suisse romande? «La question est simple, mais la réponse compliquée», résume le Glânois Fritz Glauser, président de l’Union des paysans fribourgeois, vice-président de l’Union suisse des paysans et lui-même reconverti au bio.


Marché laitier saturé
Première remarque: si la Suisse alémanique est plus sensible au bio, la Suisse romande est championne des appellations d’origine protégée: la grande majorité des AOP du pays s’y trouve. Les Romands attacheraient donc plus d’importance à l’authenticité d’un produit local qu’à son mode de production.
Ensuite, Fribourg produit beaucoup de lait, dont 60% est transformé en fromage. Or, le prix du lait conventionnel de fromagerie pour des produits AOP comme le gruyère ou le vacherin soutient la comparaison avec celui du lait bio d’industrie, voire le surpasse légèrement.
«En fait, le marché du lait est plus ou moins saturé», juge Nicolas Rossier, de la Station de vulgarisation et d’économie agraire à l’Institut agricole de Grangeneuve. «Les AOP ont une gestion très stricte des quantités», explique celui qui est aussi conseiller bio pour le canton de Fribourg et l’association Bio Fribourg. «Si l’Interprofession du gruyère, par exemple, devait relever les quotas, des producteurs pourraient alors passer au bio.»
Quand bien même un producteur se reconvertirait, encore faut-il que la laiterie où il coule prenne son lait bio en charge. Or toutes ne disposent pas de lignes séparées pour les deux filières. Et la remarque ne vaut pas que pour le lait.
Si le marché de la viande est assez faible, il est en revanche énorme pour celui des grandes cultures, assure Nicolas Rossier. Et les prix excellents. Incomparables même: cette année, pour un blé de première qualité, on peut espérer 106 francs le quintal en bio contre 50 à 55 francs en conventionnel. En matière de paiements directs aussi, des primes intéressantes sont à prendre, de l’ordre de 950 francs par hectare pour les grandes cultures, 200 fr. pour les prairies.
Les céréales fourragères bio connaissent aussi des niveaux de prix proches du double de ceux sur le marché conventionnel, selon Bio Suisse. Qui plus est, la demande est là: seules 40% des céréales fourragères bio écoulées en Suisse sont produites dans le pays. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres – les fruits sont aussi recherchés.


Pas si simple
Tout n’est pourtant pas si simple, tempère Fritz Glauser. L’obligation, pour prétendre à des paiements directs, d’établir une rotation d’au moins quatre cultures (bio ou pas) couplée à l’exigence du Bourgeon d’avoir toute l’exploitation en bio, une particularité suisse, complique la tâche des agriculteurs. «Il faut bien viser, bien choisir ses cultures, résume l’agriculteur de Châtonnaye. Souvent, on plante des pommes de terre, des betteraves et du colza car ce sont des cultures pratiques pour les rotations. Or toutes ne sont pas faciles à produire en bio. Certaines demandent un surcroît de travail et une parfaite maîtrise des processus.»


Plus de main-d’œuvre
Si certaines plantes sont aisées à traiter mécaniquement, d’autres comme les pommes de terre ou les betteraves, nécessitent plus de main-d’œuvre, très chère en Suisse. Nicolas Rossier confirme, en tout cas pour la betterave: «Oui, elle est difficile à désherber sans produits chimiques, la réussite est plus aléatoire en bio et les prix ne couvrent pas les frais.»
Pourtant, des solutions existent. Ainsi, de simples prairies peuvent entrer dans cette fameuse rotation des cultures: «Ce n’est donc pas un problème, même en bio», assure Nicolas Rossier. Qui se veut encourageant: «Il y a de très bons résultats pour de nombreuses céréales qui, par ailleurs, sont toutes cultivables en bio. En plus, elles sont recherchées, la demande est là.» Il ajoute que, de manière générale, le surcroît de travail n’est pas énorme: «Ceux qui font le pas sont contents.»
«Oui, les difficultés sont surmontables», confirme Fritz Glauser, président de la Fédération suisse des producteurs de céréales. Qui voit un dernier avantage à être passé au bio: le défi que la démarche représente. «Je vis une phase intéressante de ma carrière. C’est un peu plus compliqué, mais je découvre de nouvelles techniques de lutte, de nouvelles stratégies. Tandis qu’avant, en cas de problème, je branchais la pompe à traiter.»

 

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Un plan de rattrapage
Fribourg, canton réfractaire à l’agriculture biologique? L’image pourrait bientôt appartenir au passé. Le canton s’est d’abord mis timidement au bio en offrant, depuis quelques années, un conseil gratuit à la reconversion et en finançant le travail d’information au sein de trois fermes bio de référence. Mais la pièce maîtresse, c’est le plan d’action pour le bio signé tout récemment par les parties concernées, avec en tête la Direction des institutions, de l’agriculture et des forêts (DIAF) et l’Association Bio Fribourg, l’une des
32 organisations membres de Bio Suisse (le Bourgeon).
L’accord, fruit d’un an de pourparlers, doit encore être signé par le Conseil d’Etat. «Son but est d’accroître de 50% le nombre d’exploitations bio dans le canton d’ici à 2020», révèle Nicolas Rossier, de la Station de vulgarisation et d’économie agraire à l’Institut agricole de Grangeneuve, également conseiller bio pour le canton de Fribourg et Bio Fribourg. Ce qui correspond à une dizaine de nouveaux producteurs chaque année. «Depuis trois ans, on tient le rythme.»
Ce programme prévoit de nombreux axes: soutiens structurels à la production (aides à l’achat de matériel) et à la commercialisation (via les grands distributeurs ou en encourageant les circuits de vente courts), amélioration des conditions cadres, notamment par une meilleure prise en compte des besoins en travail des exploitations biologiques à travers les UMOS, les unités de main-d’œuvre standard.


«Les temps changent»
Il s’agit aussi de lancer des actions collectives de communication pour améliorer la perception du bio tant auprès des producteurs que des consommateurs. Enfin, sur le plan de la formation, un accent sera mis sur la vulgarisation, la formation continue et la recherche, notamment à l’Institut agricole de Grangeneuve.
Un institut agricole souvent montré du doigt pour son ouverture toute relative (c’est un euphémisme) à l’agriculture biologique. «Les temps changent», assure Nicolas Rossier. Si cela était vrai par le passé, un module de douze leçons d’introduction est désormais obligatoire pour tous les étudiants et la possibilité existe de faire un CFC d’agriculteur avec spécialisation en agriculture biologique. «Elle existe depuis deux ans, mais encore trop peu d’élèves sont intéressés.» Voila donc un plan d’action qui tombe à pic. JnG

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