Les filles du pensionnat

| mar, 24. sep. 2013
Les couloirs se vident, la maison paraît plus vaste. Plus que quelques mois et les dernières religieuses de l’Institut Sainte-Croix à Bulle auront définitivement quitté leur bâtiment de la rue du Marché. Parfums de nostalgie.

PAR JEAN-BERNARD REPOND


Après la fermeture de l’Ecole normale en 1986, une nouvelle page se tourne. Vingt, quinze, dix… Ces dernières semaines, les unes après les autres, les sœurs de Sainte-Croix font leurs valises. Direction, les maisons de retraite de leur congrégation. Cédée à la commune de Bulle, leur propriété se tournera vers de nouvelles vocations ces prochaines années. Avec cette recommandation qu’évoque Sœur Françoise Rouiller: «Il a été demandé que ce lieu mette en valeur des projets à caractère social, scolaire ou administratif. Du reste, l’architecte de ville nous a emprunté une partie de nos archives. C’est donc un signe que notre intention sera respectée.»


Filles et postulantes
Les garçons au boulot, les filles au fourneau. Ainsi pourrait-on résumer le rôle dévolu à la gent féminine jusque tard dans le XXe siècle. N’oublions pas que l’école secondaire généralisée pour toutes et tous est une réalité vieille de seulement quarante ans! Auparavant, l’école obligatoire revêtait pour la très grande majorité des enfants les couleurs du cycle primaire d’une durée de neuf ans… avec répétition à trois reprises de la sixième année.
En ce sens, l’Institut Sainte-Croix, ouvert à Bulle en 1899, a été la première école à offrir des perspectives de formation complémentaire à des jeunes filles du sud du canton. Rapidement, elle a étoffé ses prestations. Sœur Françoise et Sœur Bénédicte Delacombaz, de concert, parlent de leurs premières années dans l’institution: «L’internat réunissait plus de cent jeunes filles. Ces dernières fréquentaient soit les deux années d’école secondaire, soit les cours de langues ou encore la filière de commerce. A cela s’ajoutait bien sûr l’Ecole normale, avec un effectif moyen d’une quarantaine d’étudiantes. Jusqu’à la fermeture de la filière de formation des institutrices, Sainte-Croix aura ainsi formé près d’un demi-millier de jeunes filles à l’enseignement.»


Les filles à chapeau
Marie-Hélène Allaman, née Corboz, est encore tout imprégnée de la mémoire de cette maison singulière. «Il y régnait une ambiance chaleureuse. Certes, la discipline, dans l’air du temps, était rigoureuse, mais on s’y accommodait, car elle était de mise aussi dans nos familles. Je suis rentrée à Sainte-Croix juste à la fin de la guerre, en 1945. Les postulantes étaient généralement issues de grandes familles paysannes. Souvent, une fille accédait à la vie religieuse pendant qu’un fils se destinait à la prêtrise. C’était une des rares possibilités de formation supérieure pour des jeunes dont les parents disposaient de moyens financiers modestes. Laïques et postulantes à la vie religieuse se côtoyaient et fréquentaient les mêmes classes.»
«Les filles du pen-pen», comme aimait à les désigner la population, avaient bonne presse. Leurs sorties en ville étaient particulièrement visibles lors d’événements comme la Fête-Dieu. «Ce jour-là, explique Sœur Françoise, les filles de l’internat arboraient un costume bleu marine, des chaussettes et un chemisier blanc, ainsi qu’un chapeau.» Un chapeau fourni par le commerce spécialisé Biner-Pinaton et dont la forme variait chaque année. Un brin de fantaisie!
Marie-Hélène Allaman n’a pas souvenir d’avoir porté un costume spécial: «De la part des externes, on exigeait cependant un habil-
lement sobre et impeccable. La longueur de la robe était strictement imposée et pas question de se présenter aux cours avec des manches trop courtes.» Quant à la morale, elle était à la fois enseignée et vivement recommandée. Pourtant, la jeune Marie-Hélène de la fin des années 1940 avoue ne pas avoir trop souffert de ces «standards» qui ont pu rebuter d’autres jeunes filles.


La sœur gymnaste
Les religieuses enseignaient la totalité des branches. Celle qui était en charge de la gymnastique n’était pas habilitée à laisser tomber la robe. C’est dire que sa démonstration au « saute-mouton » était aléatoire… Seule concession accordée par ses consœurs : elle avait le droit de porter des baskets. A l’époque de Marie-Hélène, un seul homme avait charge d’enseignement. Mais il portait tout de même la bure puisqu’il s’agissait d’un capucin venu en voisin.
Dans son livre Dans le temps en Gruyère… le temps de la vie, Danielle Aeby-Magnin évoque le fait que seules quelques jeunes filles en provenance des villages fréquentaient les classes de l’Institut Sainte-Croix, les autres étant issues des bonnes familles de la ville. «L’une d’entre elles, écrit-elle, a le souvenir qu’elle se sentait stigmatisée par son accent: «La leçon de français incluait un cours de diction. Les filles des villages étaient parfois mises sur la sellette pour réciter “lundi matin, à Verdun, un malin coquin vendait du pain bien brun” ou “les sons longs des violons montent jusqu’au plafond”. Nous sentions bien que c’était un défaut d’avoir un accent, et les filles de l’Intyamon étaient particulièrement visées.»


Les mariées à la maison
Marie-Hélène Allaman, à sa sortie de Sainte-Croix en 1951 – elle avait 18 ans – a été nommée à Bulle. «La première année, je me suis retrouvée à la tête d’une classe de 48 élèves. Mon oncle André Corboz m’avait donné ce conseil: “Tu seras jugée sur la discipline”. Un précepte que j’ai suivi, mais par la suite je me suis dit que j’aurais mieux fait de miser sur la tendresse, ça m’était plus naturel.»
Ses premiers élèves ne lui ont toutefois pas tenu rigueur. Lors de leur soixantième anniversaire, ils ont invité leur première maîtresse. «Quarante-six étaient présents!» s’exclame avec bonheur Marie-Hélène Allaman.
Le sort des institutrices laïques était implacable. Soit elles demeuraient célibataires et pouvaient poursuivre leur carrière, soit elles se mariaient et elles avaient l’obligation de quitter leur classe.
Ce qui est advenu à Marie-Hélène Allaman en 1956. «J’avais tout de même le droit d’effectuer des remplacements», explique-t-elle. Plus tard, et jusqu’à la fermeture de l’Ecole normale de Sainte-Croix, elle a retrouvé le chemin de l’Ins­titut où elle a enseigné la métho­dologie, inspirée de sa longue expérience et de sa curiosité pédagogique toujours en éveil.

 

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Les profs laïcs ont pris le relais
Moins de vocations, plus de professeurs laïcs, la fermeture des Ecoles normales du Sacré-Cœur, à Estavayer, des Ursulines et de Sainte-Agnès, à Fribourg: autant de raisons qui ont provoqué la fermeture de l’Institut Sainte-Croix, à Bulle.
«Nos consœurs, de moins en moins nombreuses, ont quitté progressivement les petites communautés qu’elles formaient dans nombre de villages, précise encore Sœur Françoise. Les dernières ont officié à Sorens.»
Le phénomène a été identique dans les soins. Là où les religieuses ont assumé pendant des décennies la conduite des «hospices», les laïcs, sous la responsabilité enfin reconnue des pouvoirs publics, ont pris le relais. L’époque des congrégations engagées dans la vie sociale prenait fin. «Notre moyenne d’âge est aujourd’hui de plus de 80 ans», précise Sœur Bénédicte qui, pas du tout désabusée, admet que «les temps ont changé…» JBR

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