Pour parler d’espoir, rien ne vaut le rire

| sam, 21. sep. 2013
Lionel Baier était à Bulle jeudi pour présenter son film, Les grandes ondes (à l’ouest). Entretien avec un réalisateur qui voit dans la comédie «la forme de politesse du cinéma».

PAR ERIC BULLIARD

Avec Comme des voleurs (à l’est), le réalisateur vaudois Lionel Baier posait en 2006 la première étape d’une tétralogie consacrée à l’Europe et à ses habitants. Les grandes ondes mettent le cap à l’ouest: en 1974, une équipe de la Radio Suisse romande est envoyée au Portugal pour un reportage sur l’aide au développement apportée par la Suisse. Ces deux journalistes (Valérie Donzelli et Michel Vuillermoz) et ce technicien (Patrick Lapp) se retrouvent en pleine Révolution des œillets.
Révélé au grand public par Garçon stupide (2004), Lionel Baier sillonne la Suisse romande pour présenter son film. Il était jeudi au Prado, à Bulle.

Pourquoi avoir choisi la comédie pour traiter de sujets graves comme la révolution au Portugal et l’arrivée de la démocratie?
La comédie est un bon moyen de dire des choses importantes. Lubitsch disait que quand les temps sont vraiment durs, c’est le moment de faire une comédie. Elle est la forme de politesse du cinéma. Quand vous invitez des gens à table, vous n’allez pas les tenir en otages et leur dire des trucs horribles. Vous allez plutôt essayer de faire passer vos idées en essayant d’être agréable. Une comédie, c’est essayer d’être agréable, tout en disant des choses qui ne le sont pas forcément.

Par le style, elle rappelle celles des années 1970: un cinéma qui vous a inspiré?
Bien sûr. Souvent, quand on pense aux films qu’on a aimés, qui nous ont portés, on oublie les premiers qu’on a vus, alors qu’ils définissent beaucoup vos goûts et l’esthétique que vous allez développer. Et les premiers films qu’on voit sont souvent des comédies. Je pense aux films avec Pierre Richard, Louis de Funès ou d’autres plus potaches. Ou encore à des comédies plus anciennes, des Chaplin ou des Buster Keaton, qui ont traversé l’enfance de tout le monde et laissent des traces dans la façon de faire des films. J’avais envie de rendre hommage à ce cinéma, qui forme la base commune de plein de réalisateurs.  

Des comédies qui sont plus contestataires qu’on l’imagine…
Oui, les films avec Pierre Richard montrent des personnages qui désobéissent, qui envoient paître leur patron. Des anars, à la Gaston Lagaffe, qui pensent que la poésie peut gagner sur la finance. Dans les comédies d’aujourd’hui, les héros sont plus policés: ils aiment les douanes, la poste, l’armée…

Il y a aussi un côté mélancolique: le personnage de Cauvin, joué par Michel Vuillermoz, par exemple, est très émouvant…
C’est parce qu’il est Bullois! La complexité des comédies, c’est qu’après quarante-cinq minutes ou une heure de rire il faut que le film retrouve une normalité, qu’il se renouvelle. Souvent, dans les comédies américaines, on tombe alors dans la morale. Je ne voulais pas que ce soit moraliste. La poésie de la perte de mémoire de Cauvin permettait de passer dans quelque chose de plus grave, mais de léger en terme de scénario.
On rit avec d’autant plus de plaisir quand quelqu’un nous a émus. Si le personnage est loufoque du début à la fin, on finit par rire de lui. Gaston Lagaffe, pour reprendre cet exemple, nous touche parce qu’il est dé-sabusé, trompé, incompris. Les pertes de mémoire de Cauvin sont une vraie souffrance, mais il finira par comprendre que c’est aussi une chance.

Ce qui touche également, c’est de retrouver ces utopies révolues, ces rêves disparus…
Le film montre, d’une certaine façon, l’espoir qui était vivace dans les années 1970. A une époque où le monde politique fait son pain et son beurre du désespoir ambiant et de l’angoisse des gens, je dis qu’il y a une façon de croire à demain, d’imaginer que demain sera mieux qu’aujourd’hui, que tout ne va pas à la catastrophe. Le rire et l’espoir peuvent aussi être politiques.

Ces années 1970 étaient aussi celles de la libération sexuelle: quel lien établissez-vous entre ces révolutions?
Le sexe n’était pas sale, comme l’expliquent les personnages à la fin. On le détachait de la morale: c’était une fonction naturelle, même plus que ça, une élévation naturelle de l’être humain. Le personnage de Julie le dit de façon théorique autour du feu de camp: «Mon corps m’appartient et le tabou sexuel ne doit plus exister.» Ensuite, elle le vit réellement, même si le lendemain matin, elle est un peu gênée. Une révolution, quand ça marche, n’opère pas seulement au niveau d’un Etat, mais à l’intérieur des gens eux-mêmes.

Est-ce compliqué de filmer une époque que vous n’avez pas connue, puisque vous êtes né en 1975?
Pas forcément, c’est la reconstitution historique qui est compliquée. Si j’avais fait un film qui se déroulait dans les années 1980 ou 1990, je me serais renseigné de la même façon, parce que souvent nos souvenirs sont trompeurs. La difficulté se situe dans les détails, les paquets de cigarettes qui n’existent plus, le cornet Migros de l’époque, qu’il faut faire fabriquer…

Le film permet de rappeler qu’entre la Suisse et le Portugal il existe des liens étroits…
Enfant, j’allais à l’école avec beaucoup de fils et de filles d’immigrés portugais. Je me rendais aux anniversaires dans leurs familles, je goûtais leurs pâtisseries, j’entendais leur musique. Depuis les années 1980, nous avons des liens, une histoire commune. Beaucoup de Portugais sont rentrés au pays, parfois avec des produits suisses, et parlent le français. Un jour, alors qu’on tournait dans un petit village, un homme s’est approché de Patrick Lapp pour lui dire qu’il adorait l’écouter à la radio, quand il était en Suisse.
De plus, leur nature n’est pas si différente de celle des Suisses: c’est un peuple travailleur, assez austère, pas très expansif… La façon dont ils ont gagné la démocratie et la liberté aurait pu être une vraie leçon pour les Suisses, si on les avait traités avec moins de défiance à leur arrivée à la fin des années 1970. On aurait pu entendre des gens qui nous parlaient de la démocratie, alors que, comme les Suisses, ils étaient peu préparés à faire la révolution.

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