En 1928, la Gruyère «inventa» son costume traditionnel

| jeu, 17. oct. 2013
Intitulés A la mode, les 9es Cahiers du Musée gruérien ont été présentés mercredi. On y apprend l’histoire du bredzon et du dzaquillon. Ces recherches historiques préfigurent l’exposition Dress code, visible dès le 8 novembre à Bulle et à Fribourg.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Non, le bredzon et le dzaquillon ne sont pas portés depuis toujours par les Gruériens! Pour tordre le cou à cette idée reçue, les Cahiers du Musée gruérien ont publié hier leur 9e numéro, consacré en partie à l’histoire de ces vêtements traditionnels, dont «l’invention» remonte à 1928.
Cette année-là, l’Association gruérienne pour le costume et les coutumes (AGCC) est fondée le 13 mai, dans un Hôtel de Ville de Bulle comble pour l’occasion. Cheville ouvrière de ce projet, le conservateur du Musée gruérien Henri Naef «part en croisade pour défendre – ou réinventer – les traditions gruériennes», explique l’historienne Anne Philipona Romanens, nouvelle responsable des Cahiers. Les membres de l’AGCC sont en effet «des militants de la tradition, inspirés par des motivations plus patriotiques et politiques que scientifiques».
Durant cette période de l’entre-deux-guerres, on se rend compte que «les paysans cessent de porter le vêtement de leur région d’une manière spontanée». L’habit devient alors costume, symbole d’identité régionale, que l’on exhibe en représentations, ce que les Gruériens faisaient déjà depuis la Fête des vignerons de 1819, puis à l’Exposition nationale de Genève en 1896.
Dès sa constitution, l’AGCC porte son choix sur le bredzon, ce vêtement de travail, cet habit rural, que Léon Savary juge ainsi dans les colonnes de La Tribune de Genève: «On ne voit pas bien un bourgeois de Bulle ou de Gruyères endosser le bredzon des pâtres pour sacrifier à l’amour du pays.» D’ailleurs, à sa fondation en 1934, le Chœur-Mixte de Bulle refuse d’entrer dans l’AGCC, car les hommes ne veulent pas le bredzon…


Un honneur
Henri Naef porte lui-même le bredzon (photo) et milite pour que les hommes se vêtent du complet d’armailli le dimanche. En revanche, «il est interdit aux dames et aux messieurs de revêtir le costume dans les mascarades et en toute circonstance incompatible avec la dignité qu’il mérite», rappelle-t-on à l’époque. Car le fait de porter le bredzon est considéré comme un honneur, faut-il le rappeler.
A l’inverse, les premiers groupes féminins de l’AGCC portent pour costume des robes du dimanche, généralement en soie noire. Mais ce vêtement, cher et peu codifié, n’est pas adapté pour vêtir tout un groupe. «En plus, il s’accorde mal avec le bredzon, habit de travail qui symbolise le patriotisme et l’amour du travail de la terre.»
Rapidement, l’AGCC a la volonté de trouver un habit plus adéquat. On recherche alors des estampes et des récits de voyageurs qui décrivent les paysannes gruériennes. On finit par dessiner un costume de faneuse, le jaquillon ou dzakiyon en patois, avec «ses étoffes anciennes et ses couleurs chatoyantes».
La commission des costumes de l’AGCC donne des règles et des patrons pour uniformiser les robes et en faire un authentique costume national. A l’école ménagère, les jeunes filles confectionnent leur propre dzaquillon. Pour les convaincre de le porter, on les appelle «les gracieuses» (grahyajè en patois), en opposition à ces femmes frivoles de la ville… «Notre costume fribourgeois redonne à la jeune fille la réserve et la décence d’autrefois que la mentalité et la mode actuelles lui ont si désastreusement fait perdre», lit-on dans un article très pudique de La Liberté en 1930.


Tacitement codifié
Depuis moins d’un siècle, le bredzon est tacitement codifié: sa taille est droite, non cintrée, avec un dos d’une seule pièce. Unique liberté: certaines couturières arrondissaient son angle inférieur pour éviter qu’il «rebique», explique Isabelle Raboud-Schüle, directrice du Musée.
Aucun document ne décrit toutefois la forme du «vrai» costume. «Le Musée conserve des bredzons de 1900 qui portent des décors foisonnants, une chaudière sur la poche, des bouquets de fleurs sur le devant et même au milieu du dos.» Décorations qu’Henri Naef jugeait par ailleurs excessives. Il n’est nulle part dit que le bredzon ne devait pas être porté par les femmes, ni qu’il fallait privilégier la chemise edelweiss, populaire depuis l’ouverture de Ballenberg, en 1978. Là encore, la tradition n’est de loin pas aussi vieille que l’on pourrait croire.

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Le bredzon en péril?

Durant le XXe siècle, le tissu qui servait à confectionner les bredzons – le triège – était fabriqué dans plusieurs usines alémaniques. Puis, il ne fut plus tissé qu’au pénitencier de Thorberg, dans la campagne bernoise. Son épaisseur exigeait force, expérience et endurance. La tâche fut donc réservée aux condamnés aux plus longues peines. Depuis quelques années, la prison a cessé cette activité, reprise par d’autres ateliers qui ne tissent le triège que sur commande spéciale. Commandes qui nécessitent un lourd investissement pour le tailleur qui coupera ses patrons durant plusieurs années dans le même rouleau. Après l’interdiction de certains colorants, le pénitencier avait déjà connu des problèmes de vieillissement de ses couleurs, certains bredzons virant carrément au violet, d’autres ne pouvant plus être nettoyés… Alors qu’il reste aujourd’hui une poignée d’artisanes capables de confectionner des bredzons, l’arrêt de la fabrication de triège pourrait, à terme, mettre en péril la fabrication du costume traditionnel gruérien. CD
 

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