Le Grand-Hôtel Moderne, patrimoine longtemps refoulé

| jeu, 03. oct. 2013
Entreprise cet été, la rénovation du Moderne ambitionne de donner un nouveau lustre à ce bâtiment vieux d’un siècle, longtemps mal-aimé des Bullois et objet de virulentes polémiques.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Pour de nombreux Bullois, il semble que le Moderne ait toujours existé. A deux pas du château, l’hôtel Art nouveau était l’un des fleurons de l’architecture touristique du début du XXe siècle, au moment où la Gruyère s’ouvrait au monde et découvrait les atours de la Belle Epoque.
Déjà commanditaire de l’immeuble de la rue de Gruyères 64 (l’actuel Trace-Ecart), le ferblantier d’origine allemande Henri Finks achète la propriété Chappaley au tournant du siècle. Sur cette parcelle qui peut accueillir quatre bâtiments le long d’une nouvelle route (la future rue Victor-Tissot), il décide de bâtir un hôtel et mandate les architectes Georges Chessex et Charles-François Chamorel-Garnier, qu’il a rencontrés sur le chantier de l’usine Cailler à Broc et qui dessineront ensuite les plans du Lausan-ne Palace.
«Finks investit toute sa fortune dans son rêve de grand hôtel», écrit Aloys Lauper dans un article des Cahiers du Musée gruérien*. Il fait face aux oppositions de ceux que la bâtisse va «priver de la vue du Moléson», d’autres qui jugent son style peu approprié au voisinage d’un château médiéval. Appelé Hôtel Continental au début de sa conception, le Grand-Hôtel Moderne ouvre ses portes le 4 février 1906 dans l’indifférence de la presse locale.
Peu de Bullois «goûtent à cette folie architecturale jugée prétentieuse et baroque». Sous ses parures luxuriantes (notamment les ferronneries aux formes végétales et animales), le complexe compte en effet un café-restaurant, un jeu de quilles au sous-sol, une grande salle où se donnent des spectacles, des salons huppés et 21 chambres prêtes à accueillir les touristes fortunés dans ce qui demeure aujourd’hui l’unique palace jamais construit dans le canton de Fribourg.


Utopie évaporée
Malgré les espoirs qu’a fait naître la création des Chemins de fer électriques de la Gruyère, la clientèle est insuffisante. L’hôtel de luxe est mis en faillite après dix-neuf mois d’exploitation. L’utopie d’Henri Finks s’évapore, tout comme ce qui reste de sa fortune.
Dans La Gruyère du 7 décembre 1907, on apprend que l’Hôtel Moderne (notez qu’il a déjà perdu son attribut de Grand-
Hôtel) a été racheté par la Ban-que de l’Etat «pour le prix de 250500 francs» et «qu’on trouvera, à ce chiffre, le moyen d’exploiter sans perte». La banque ouvre d’ailleurs une de ses succursales au rez-de-chaussée.
Six mois plus tard, l’établissement rouvre ses portes sous la gérance d’Alfred Luthy et propose en guise de récréation trois représentations d’opéras comiques dans sa «salle de théâtre». Malgré la morosité économique, ces dernières années avant-guerre offrent les prémices d’une certaine vie mondaine et culturelle à Bulle. La grande salle accueille en effet aus-si bien des projections du cinématographe, des œuvres lyri-
ques, des matches de lutte libre ou des combats de femmes à la poitrine dénudée.
Mais l’industrie du tourisme s’effondre durant la guerre et la commune achète le bâtiment au printemps 1921 pour y loger – provisoirement, espère-t-elle – le futur Musée gruérien, malgré les réserves de l’architecte cantonal Léon Jungo: «Nous ne pouvons concevoir l’installation du Musée Tissot (sic) dans les locaux très modernes et si peu adaptés de l’Hôtel Moderne.»


Moins «dissonant»
De 1923 à 1978, le musée et la bibliothèque demeureront toutefois à l’étroit dans l’hôtel, qui subit déjà des modifications architecturales en 1933. La grande enseigne disparaît très tôt du toit, tout comme les gueulards en forme de dragon et plusieurs tourelles au niveau des cages d’escalier. Les toits raffinés des lucarnes sont simplifiés, tant par soucis de sécurité, que pour rendre son style moins «dissonant».
La construction du nouveau Musée gruérien, au milieu des années septante, semble condam-
ner définitivement le Moderne. La commune a besoin de finances et le Conseil général accepte sa vente le 21 septembre 1973. Le permis de démolir est délivré – sans opposition – dans la foulée, car l’édifice ne bénéficie alors d’aucune protection patrimoniale.
Mais, sous l’impulsion de citoyens, les Bullois se réveillent. Etienne Chatton, responsable du premier recensement des biens culturels immobiliers, écrit que «cette démolition serait plus tragique encore que le fut, en 1805, l’incendie qui ravagea Bulle».
En 1979,  Massimo Baroncelli et Raoul Fleury exposent leurs dessins de l’hôtel à la Galerie des Pas-Perdus. Dans la foulée, 584 signataires d’une pétition se battent pour sauver le bâtiment. Dans ce «charivari anachroni-que», la voix de Gérard Glasson tonne dans un de ses célèbres Billet de GG. «A son origine, le Grand-Hôtel Moderne s’apparentait à une énorme pièce de pâtisserie. C’était le style munichois en honneur sous le règne de Guillaume II. Lors de sa réfection, on supprima quelques corniches et clochetons parfaitement superflus, voire ridicules. Ce qui reste n’est pas d’une beauté transcendante. C’est une curiosité. Parler d’un ouvrage d’art qui est à la proue du plus grand quartier 1900 du canton est une facétie. Ailleurs, ce sont précisément les quartiers de cet acabit que l’on rase.»
Sa diatribe attise la polémique et un comité provisoire crée un «groupement pour la défense des intérêts de la ville». Il réussit à faire plier la sentence. En 1983, l’homme d’affaires Bernard Vichet rachète l’immeuble et le restaure. «Il aurait été dramatique de détruire ce magnifique bâtiment non protégé pour construire des immeubles d’habitations», se souvient-il en 2005.


Francos et meubles
Depuis lors, le Moderne est inscrit à l’Inventaire fédéral des sites construits à protéger en Suisse. Tant bien que mal, l’ancien café du Musée se transforme en brasserie du Moderne, puis en Sherlock’s pub, en Memphis bar et, aujourd’hui, en Taverne. Quant à sa grande salle, elle sert d’écrin aux premiers concerts des Francomanias en 1985. Après avoir été un garde-meuble, elle est aujourd’hui occupée par Novex, une société active dans les meubles de bureau.
A la fin de la rénovation en cours, le Moderne aura retrouvé sa beauté d’antan. Les nouveaux appartements garderont sans doute un petit peu de cette odeur des années folles où Bulle se prenait pour un petit Montreux.


*A lire à ce sujet les contributions d’Anne Philipona Romanens, Carmen Buchillier et Aloys Lauper dans différents Cahiers du Musée gruérien, ainsi que divers articles parus dans La Gruyère

 

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Symbole du «mal-développement»
Depuis le début du XIXe siècle, les touristes commencent à découvrir la Gruyère. En 1851 déjà, les radicaux évoquent la possibilité d’aménager un hôtel à la Part-Dieu et des chambres d’hôtes au chalet du Gros-Plané. «Si mon rêve pouvait se réaliser, avec quelle rapidité nous verrions grandir encore la prospérité de la Gruyère!» écrit alors Auguste Majeux. L’Hôtel de Jaman à Montbovon (1854), le petit Hôtel des Bains de Montbarry (1883), puis le Grand-Hôtel du Sapin à Charmey – cabaret devenu hôtel en 1843, puis agrandi en 1898 – deviennent les fleurons de cette industrie naissante.
Mais la clientèle huppée a d’autres exigences. «Les lieux qu’elle fréquente doivent flatter son goût de l’ostentation et favoriser le jeu subtil et codifié des fréquentations, avec leurs espaces de représentations, leurs salons réservés et leurs lieux dérobés», décrit l’historien Aloys Lauper. Avec ses boiseries Art nouveau, l’Hôtel de la Gare, à Montbovon, vise une nouvelle clientèle à son ouverture en juin 1905. Au même moment, on projette d’édifier un hôtel de 300 chambres aux bains des Colombettes «avec, dans le voisinage, un lac qui servira de réserve à poissons en été et de patinoire en hiver». Rien ne semble trop beau pour attirer les touristes fortunés.


«La maladie de la pierre»
Entre 1870 et 1910, le tourisme en Gruyère vit cependant «le temps d’un mal-développement», selon le terme de l’historien Laurent Tissot. «Bulle a la maladie de la pierre», écrit Le Fribourgeois en 1906. Alors que l’ouverture du MOB, en 1899, donne un avantage au Pays-d’Enhaut, les Chemins de fer électriques de la Gruyère ne desservent ni Charmey ni le Moléson, ce qui leur est vivement reproché.
«Attirer les touristes étrangers et les retenir, voilà ce que partout on cherche actuellement, lit-on dans La Gruyère en 1908. Et, pour atteindre ce but, on innove, on crée des divertissements hygiéniques, on favorise les sports, on transforme quelquefois même la nature pour la rendre plus attrayante. Pourquoi ne ferait-on pas de même chez nous?»
Dans le même temps, des voix critiquent les méfaits sociaux et esthétiques de ce «grand hôtel fréquenté par une société élégante qui apporte, avec ses bagages, les odeurs de Paris, de Vienne, de Londres et de New York, et ces odeurs se combinent mal avec la saine senteur des foins coupés et des sapinières» (Georges de Montenach).
«La faillite du Grand-Hôtel Moderne est à l’image de l’échec du développement touristique de la Gruyère au début du XXe siècle», analyse aujourd’hui Christophe Mauron, conservateur au Musée gruérien. Le tourisme ne s’en relèvera qu’à l’aube des années 1960, lorsque Charmey et Moléson construiront enfin leurs remontées mécaniques. CD

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