Face aux "orgueilleux" de Bulle

| mar, 12. nov. 2013
Le 27 mars 1974, le Conseil communal de Bulle interdit une œuvre monumentale de Jacques Cesa exposée sur une façade de la Grand-Rue. «La peinture pouvait choquer. Mais ce qui dérangeait, c’était moi», raconte l’artiste.

 

Par Karine Allemann

 

Nous sommes en 1974. Les femmes n’ont le droit de vote que depuis trois ans en Suisse et la Gruyère n’a pas vraiment succombé aux aspirations libertaires de Mai 1968. «A l’épo­que, la politique était dominée par une droite catholique dure et intransigeante. Moi, je sortais des beaux-arts et, avec des amis, dès qu’on remettait quelque chose en cause, on passait pour des révolutionnaires dangereux», présente Jacques Cesa.

L’histoire date de presque quarante ans, mais la plaie n’est pas totalement refermée pour l’artiste bullois. Tranquillement installé dans son atelier et désormais loin de cette polémique, il a bien voulu nous la raconter.
Le 27 mars 1974, au terme d’une énième discussion au sein du Conseil communal de Bulle, celui-ci passe au vote et la sanction tombe: son œuvre monumentale L’adieu à la terre, exposée sur la façade de la Grand-Rue 30, est interdite. La commune ordonne son retrait. «Quand on vous enlève une œuvre, vous pleurez. Je l’ai considéré comme une violence qu’on me faisait. J’ai été publiquement dénigré. Il m’a fallu des semaines pour m’en relever.»
L’époque était à la controverse et Jacques Cesa n’en était pas à sa première passe d’armes avec l’autorité. «C’est vrai. Un autre sentiment se liait à mon immense tristesse. A un autre endroit de mon ego, cette interdiction pouvait devenir une flatterie. Parce que, au fond, ce qui dérangeait vraiment dans cette peinture, c’est qu’elle était de moi.»
Et l’artiste bullois aujourd’hui installé à Crésuz de revenir sur la genèse de l’histoire: «L’architecte Roger Baudère, propriétaire de la maison, n’avait pas respecté le permis de construire à la lettre.» Selon les PV des séances du Conseil communal de l’époque, cela concernait deux fenêtres non ouvertes que l’architecte refusait de mettre aux normes. Celui-ci avait alors proposé de les couvrir par une œuvre d’art. L’autorité communale avait accepté, à la condition que l’œuvre lui plaise. C’est sur les conseils de Gérard Kolly, gérant du tea-room au rez de la maison, que Roger Baudère a passé commande auprès de Jacques Cesa.
L’artiste a choisi le thème de la paysannerie de montagne (lire ci-dessous). S’il convient que les formes et les couleurs ont pu choquer, pour le Bullois le problème était ailleurs: «Cette œuvre était-elle à ce point laide qu’elle faisait comme une verrue dans la Grand-Rue ou l’interdiction avait-elle été décidée pour d’autres raisons?
Moi, je suis persuadé qu’ils ne pouvaient pas supporter que cette œuvre soit de moi.» Par «ils», Jacques Cesa entend les autorités de l’époque. A cause d’une histoire qui remontait à 1972. «Cette année-là, j’ai démissionné de mon poste d’enseignant à l’école secondaire de Bulle. Mes divergences de vues étaient trop grandes avec le directeur. Mes options d’expression artistique étaient jugées révolutionnaires, parce que j’évoquais avec les enfants des thèmes brûlants comme la guerre au Vietnam ou la faim dans le monde. La goutte d’eau a été l’interdiction de jouer le spectacle que nous avions monté avec les élèves: Vision du monde 2024. Il a été interdit alors que personne ne l’avait vu! C’était burlesque.»
Pour le Bullois, qui a ensuite travaillé à l’école autogérée de Bouleyres, la décision quant à son œuvre découle de ses anciens démêlés. «Il y a eu une campagne de dénigrement redoutable, notamment de la part de Gérard Glasson, ancien rédacteur en chef de La Gruyère.»

Un jour, peut-être…
C’est en été 1974 que l’œuvre est démontée de la façade. Une manifestation de soutien à l’artiste est prévue dans la rue en ce lundi après-midi. Alors employé au Service industriel de Bulle, un ami de Jacques Cesa raconte. «J’ai appris le vendredi qu’ils allaient avancer le démontage au matin pour que la manifestation arrive trop tard. Alors, le dimanche, je suis allé au garage du SIB et j’ai provoqué une panne dans l’élévateur. Le camion roulait, mais impossible de monter l’échelle.»
Dès lors, le retrait prend plus de temps que prévu et les employés communaux doivent avoir recours à l’échelle des pompiers. La scène est immortalisée par… le chanteur fribourgeois Gabby Marchand, qui passait là par hasard. La peinture est rapportée chez son auteur, à Montbovon. Aujourd’hui encore, Jacques Cesa ne dé-sespère pas de la réexposer dans un lieu public un jour.
S’il tient à rester anonyme, l’ancien employé atteste la thèse d’une mise au pas de l’homme plutôt que de l’œuvre: «Jacques avait voulu bousculer les “orgueilleux de Bulle”, comme on les appelait. Les autorités de l’époque, c’était vraiment la fable de la grenouille qui voulait devenir plus grande que le bœuf. Enfin, à Bulle, c’était plutôt les crapauds…»

 

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«Mon œuvre la plus moderne»
La montagne et la paysannerie occupent une place prépondérante dans l’œuvre de Jacques Cesa. De 1990 à 2000, il y consacrera deux expositions. Les prémices de ce travail datent de 1974 avec L’adieu à la terre. «C’était un hommage à un vrai paysan de montagne, André Pernet, l’oncle de mon épouse, explique-t-il. J’ai passé des mois à ses côtés à Sonlaville, au-dessus de Montbovon. Cet homme extraordinaire m’a appris le métier de paysan et m’a ouvert les yeux sur une réalité. Je pressentais que l’on se dirigeait vers la fin de la petite paysannerie de montagne. Au départ, je voulais intituler mon œuvre La dernière traite.»
Sachant que la peinture (4 m sur 2,2 m) devait être validée par la commune, Jacques Cesa décide néanmoins de l’installer à ses «risques et périls». «Avec du recul, je me rends compte que le thème ne convenait pas dans un pays qui, par tradition folklorique, sublime l’armailli. Il n’était pas de bon ton d’annoncer le pire: la fin de la paysannerie. Et puis, le chaud-froid des couleurs ainsi que les formes pouvaient choquer. En termes d’écri­ture, cette œuvre était une des plus modernes que j’aie faite. Par contre, elle n’était pas triste du tout.»


Café noir chez GG
L’artiste se réconciliera avec ses anciens détracteurs. En 1982, Auguste Glasson, syndic au début de l’affaire, lui commande une peinture monumentale pour son bureau intitulée Les Ferrailleurs. «J’ai compris que cette histoire lui était restée en travers de la gorge. Sans y revenir, il m’a juste glissé que, finalement, il ne me considérait pas comme un si mauvais peintre», sourit Jacques Cesa.
Et, en 1984, la commune de Bulle lui commande officiellement les mosaïques de l’Hôtel de Ville. «Je me suis toujours engagé pour la communauté. Alors, que la ville reconnaisse mon travail a été un moment fort.» D’autres commandes suivront, notamment pour la gare et le Jardin des souvenirs.
Même avec le féroce Gérard Glasson, la réconciliation aura lieu. «Il faut reconnaître qu’il était un polémiste redoutable. Ça m’a pris dix ans, mais nous avons fait la paix au Café de la Promenade. Avec quatre amis, il nous a même invités à un café noir chez lui!»

 

 

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«Affaire de minables»
Au début des années 1970, les démêlés de Jacques Cesa se sont joués en trois actes: sa
démission de l’enseignement, l’interdiction de sa peinture et, dans la foulée, l’affaire des tags sprayés sur plusieurs immeubles. Fin juillet 1974, un jeune évadé de Bochuz, 18 ans, est abattu par la police alors qu’il tente de franchir un barrage. Jacques Cesa et deux amis, outrés, sprayent «Flics, tueurs, fascistes» sur les murs de lieux considérés comme de droite. Une des façades n’est autre que le bâtiment de La Gruyère, ce qui rend furieux Gérard Glasson. Dans un pamphlet, l’ancien rédacteur en chef utilise des mots impossibles aujourd’hui: «Un pseudo-artiste qui a tenté d’imposer dans la Grand-Rue, à Bulle, sa “peinture d’expression”. Heureusement le Conseil communal a mis bon ordre à cette aventure. La croûte a disparu (…). C’est une affaire de minables, d’impuissants, de révolutionnaires en peau de lapin (…). Ces petits cons qui ont passé une nuit blanche à faire de la peinture rouge (…).»
Jacques Cesa l’avoue volontiers aujourd’hui: «C’était une attitude de colère et de vengeance parce que je considérais que ce qu’ils m’avaient fait était violent.» Comment a-t-il vécu ces insultes et le dénigrement répété? «Douloureusement, parce qu’il faut toujours restituer les insultes à sa famille.
Ça fait mal. A l’époque, les gens changeaient de trottoir. Mais, on était dans les années 1970. Et c’était les risques d’un métier public.»
 

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