La croissance urbaine chasse les paysans

| mar, 12. nov. 2013
Marcel et Frédéric Progin vont quitter leur ferme du chemin de Planchy pour un domaine à Vuisternens-en-Ogoz. Une décision difficile à prendre, mais nécessaire. Les fermes disparaissent les unes après les autres dans le chef-lieu gruérien.

 

Par Angélique RIme

 

Chemin de Planchy 31, à Bulle. Soit entre la rue de Vevey et la route de la Pâla, à deux pas de l’usine Despond, de Liebherr et d’Espace Gruyère. Voilà l’adresse de la ferme de Marcel et Frédéric Progin. Une exploitation emblématique au milieu de la ville, que la famille va quitter pour s’installer sur un domaine à Vuisternens-en-Ogoz. Le bétail a été déplacé il y a un peu plus d’une semaine (lire encadré), tandis que Frédéric, son épouse et leur fille doivent déménager d’ici peu. Ses parents, Marcel et Monique feront le grand saut prochainement.
«Les travaux ne sont pas encore tout à fait terminés dans les nouveaux appartements. Mais peut-être que nous sommes un peu sur la retenue pour partir d’ici, confie Frédéric Progin. Même si on ne s’envole pas pour le Canada, c’est tout de même un déracinement. On a travaillé ici, on a mis sur pied quelque chose. Il y a beaucoup de souvenirs qu’on doit tâcher d’oublier.» Un départ d’autant plus dur pour Marcel Progin, né dans cette ferme que son grand-père avait achetée en 1944. «Pour l’instant, je crois qu’il ne se rend pas encore vraiment compte», déclare son fils.


Terres en majorité louées
Partir a donc été une décision difficile à prendre, qui devenait pourtant nécessaire. Le domaine se compose à plus de 85% de surfaces louées à la commune de Bulle et à l’Etat
de Fribourg. Ces contrats de location doivent être renouvelés chaque année, mettant ainsi la famille dans une situation incertaine.
«Le verdict tombe traditionnellement en avril. Il est arrivé que nous n’ayons plus telle ou telle parcelle. Comment voulez-vous investir dans de nouveaux aménagements agricoles quand vous ne savez pas de quoi demain sera fait? Si nous avions pu avoir des contrats de location pour trente ans, il est clair que nous serions restés», affirme le Gruérien de 33 ans.
Un gage de stabilité que la ville de Bulle, où les immeubles poussent tels les champignons après la pluie, ne peut offrir à la famille d’agriculteurs. «La commune nous a fait comprendre que, à moyen terme, l’exploitation agricole n’était plus viable. Elle est trop imbriquée dans la ville», indique Marcel Progin, 59 ans, qui relève toutefois les bons contacts entretenus avec l’administration communale.
«Nous aurions pu tenir encore quelque temps. Il y a de moins en moins de paysans, nous pouvons donc exploiter certaines de leurs anciennes terres. Mais on entend parler d’agrandissement de certaines entreprises, de nouveaux quartiers. On ne sait pas pendant combien de temps ces surfaces dédiées à l’agriculture seront préservées», complète Frédéric qui, à côté du métier d’agriculteur, travaille dans l’entreprise d’entretien et de déneigement qu’il a mise sur pied.

«On ne sera pas riches!»
En plus des terres louées, la famille Progin exploite également quatre hectares qu’elle possède en copropriété avec le frère de Marcel Progin, Roland, près de leur ferme. Un terrain en zone à bâtir idéalement situé qui n’est pas encore vendu, mais pour lequel des offres ont déjà été faites. «Les gens croient qu’on deviendra riches! s’offus-que Marcel Progin. C’est loin d’être le cas. L’argent que nous gagnerons a été nécessaire pour que nous puissions acheter le domaine de Vuisternens-en-Ogoz. Tout y sera réinvesti.»
Et Frédéric Progin d’ajouter: «Si on avait vraiment voulu gagner de l’argent, on aurait mieux fait de construire des immeubles! Mais c’est un autre style
de vie… D’ailleurs, l’idée que des habitations se dresseront
effectivement sur notre ancien terrain nous attriste. Nous éviterons de passer trop près lors-que nous nous rendrons sur notre montagne, à Gros-Plané.»

Se soucier du voisinnage
Sur leur nouveau domaine, Marcel et Frédéric Progin goûteront aux joies d’habiter dans un village. Car être agriculteur en ville de Bulle se révèle parfois contraignant. «On s’est habitué à travailler avec la circulation, à faire des détours avec les machines lors des manifestations organisées à Espace Gruyère, aux bouchons et à trouver du cheni dans les prés», explique Marcel Progin.
Soucieux du voisinage, la famille adaptait le calendrier des travaux pour occasionner le moins de dérangement possible. «On faisait attention à ne pas puriner un samedi alors qu’il faisait grand beau. On mettait aussi des additifs dans le creux à purin pour que l’odeur ne soit pas trop désagréable», exemplifie Frédéric Progin.
Malgré ses difficultés, Marcel Progin relève toutefois qu’habiter en ville «est parfois pratique. Tous les services sont à proximité. Il n’y a pas besoin de bloquer deux heures pour aller chez le dentiste ou acheter un outil! On verra comment on s’organisera à Vuisternens-en-Ogoz. J’espère, en tout cas, qu’avec les années on arrivera à se sentir chez nous, là-bas.»

 

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Au moins vingt fermes disparues
Né en 1954, Marcel Progin a été témoin de la disparition de nombreuses fermes du chef-lieu gruérien, à la place desquelles se dressent aujourd’hui des entreprises, des centres commerciaux ou des villas. Petit tour d’horizon. «Jusque dans les années 1980, nous étions six paysans dans le secteur de Planchy. Aujourd’hui, nous sommes les seuls, se rappelle l’agriculteur. A la place de l’entreprise Liebherr, se trouvait la ferme de Gros-Planchy, propriété de la famille de Louis Levrat. Il y avait aussi celle de Petit-Planchy, exploitée par les Zillweger. Sans oublier l’exploitation de Jean-Claude Mooser, à la Pâla, la ferme de notre voisin, Georges Morand, à Saucens, et la ferme de Jean Tornare.»
Quadrillant la ville par secteur, Marcel Progin évoque encore la ferme qui appartenait à André Pittet, au chemin des Crêts. Non loin de laquelle se situait celle de la famille Reichenbach. «Le papa était d’origine bernoise et avait toujours gardé les plaques BE», rigole le Bullois. Son fils Frédéric se souvient également de cet homme: «Il avait encore une citerne à purin en bois!» Le quartier de la Léchère comptait également une ferme, celle des Wyssmüller. Les frères Charrière, qui ont exploité jusqu’il y a peu la ferme de Taillemau, ont également arrêté à la suite de la constuction de la route de contournement de Bulle, la H189. Deux fermes se trouvaient également à la route de la Sionge, celle de Gérard Thürler et de Pierre-Michel Buchs.
A la place de l’actuelle Coop du Câro se situait la ferme de Willy Wyssmüller. Dans
le secteur de la rue de Palud, deux fermes étaient implantées, celle du Petit et du Gros-Palud. Marcel Progin cite encore l’ancienne ferme du Terraillet, exploitée par Oscar Dupasquier et celle du fond de la Rietta, tenue par les frères Uldry. En direction de Morlon, l’agriculteur de Planchy se rappelle de la famille Barras, installée dans une ferme à la Pépinière, de la famille Moret, établie au chemin du Coude. Sans oublier la ferme de la rue du Ferrage.
A noter également que les frères Oberson exploitaient la ferme de la Toula. Aujourd’hui, le groupe Mobilière prévoit de construire des immeubles résidentiels, des bureaux et des surfaces commerciales pour 74 millions de francs sur cet îlot de verdure de 12000 m2
en plein cœur de Bulle.

 

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Désalpe vers Vuisternens
Le 26 octobre, les familles de Marcel et Frédéric Progin ont fait ce qu’ils ont appelé leur «désalpe». Ce jour-là, ils ont déménagé leur troupeau, quelque 65 têtes de bétail, de leur ancien domaine à Bulle vers leur nouvelle exploitation à Vuisternens-en-Ogoz. Soit 17 kilomètres à pied, un trajet effectué en trois heures. «J’étais impressionné du monde qui est venu nous voir. Les gens pleuraient au bord de la route. Ils nous mettaient presque la larme à l’œil», explique Marcel Progin. Une émotion partagée par son fils Frédéric: «De nombreux habitants de Vuisternens étaient présents lorsque nous sommes arrivés. On s’est vraiment senti accueillis. Encore aujourd’hui, ils nous envoient des lettres pour nous remercier. J’avais peur qu’ils nous mettent à part. ça a été le contraire. Un paysan du village est même venu faire le tour du domaine avec moi pour me montrer où il y avait les regards.»

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