La Gruyère face à l’aménagement de son territoire

| jeu, 14. nov. 2013
Les Etats généraux de la Gruyère sont consacrés, demain, à l’aménagement du territoire. L’occasion d’une définition illustrée de ce concept au cours d’une balade dans le district en compagnie d’un expert en la matière, Pierre-Alain Rumley.

Par Jean Godel

 

La Suisse, par son exiguïté, est condamnée à réinventer l’aménagement de son territoire. S’il en est encore temps. Le réveil a été aussi vif que tardif, avec les récentes batailles autour de l’initiative Weber sur les résidences secondaires et, surtout, autour de la révision de la Loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT). Une loi dont la première mouture date de 1979: avant, on pouvait en gros construire presque n’importe où n’importe quoi. Et on ne s’en est pas privé.
La Gruyère plus que d’autres, elle qui a fait de ses paysages son principal argument de vente, est au pied du mur: sa croissance démographique et l’essor urbain qui l’accompagne commencent à être accusés d’épuiser le filon. Et suscitent «interrogations et inquiétudes», souligne le préfet Patrice Borcard dans son invitation aux Etats généraux de la Gruyère consacrés cette année à l’aménagement du territoire. Une manifestation organisée par l’Association régionale la Gruyère.

Penser à l’échelon régional
Parmi les invités à ce brainstorming ouvert au public, le géographe Pierre-Alain Rumley a dirigé l’Office fédéral du développement territorial de 2000 à 2008. L’ancien chef du Service de l’aménagement du territoire de son canton de 1984 à 1997 enseigne à l’Université de Neuchâtel et à l’EPFL. Il milite pour un élargissement du prisme à l’échelon régional. «Ce n’est pas à Berne que l’aménagement de la Gruyère se décide.» Ni à Fribourg d’ailleurs: si le Plan directeur cantonal fixe les orientations, c’est aux communes de les mettre en œuvre. Or elles sont souvent désemparées face à des enjeux si complexes, avoue-t-il, lui qui a aussi été conseiller communal de Val-de-Travers de 2009 à 2011: «La région est le bon échelon.»
Mais au fait, qu’est-ce qu’un bon aménagement du territoire? La réponse n’est pas simple. Cela peut commencer par l’engagement d’un bureau d’urbanistes. «Pour autant que les communes tiennent compte de leurs avis…» En résumé, un bon aménagement pense compact, à l’opposé de ces zones de villas ou artisanales greffées artificiellement à des anciens noyaux villageois qu’elles balafrent bien souvent. L’expert compare les zones d’habitations récentes à celles des années 1950 et 1960, proches des centres, bien arborées et situées sur de grandes parcelles.
Un bon aménagement, c’est aussi une architecture qui s’adapte au terrain, et non l’inverse. Une sensibilité étrangère aux bâtisseurs à la chaîne et à leurs villas sur catalogue. «Le terrain étant cher, on commence par gratter sur les frais d’architecte. Quand il y a un architecte…» S’ensuit un développement peu harmonieux.

Des goûts et des couleurs
S’ajoute l’éternelle question des goûts et des couleurs. Qu’on le veuille ou non, une maison s’impose au regard extérieur, et pour longtemps. Là, c’est aux règlements d’urbanisme de guider les esthétiques. Pour autant, Pierre-Alain Rumley est favorable à une certaine ouverture, mais canalisée: «Cet argument des goûts et des couleurs n’est pas faux: les gens semblent heureux dans leur villa!» Bref, c’est le résultat d’un jeu subtil entre les règles d’urbanisme, les vœux des ménages et le talent des architectes.
Ces prémices faites, La Gruyère a emmené Pierre-Alain Rumley dans une balade à travers le district non pas historique, mais contemporain. Un choix fatalement subjectif et incomplet de quartiers récents. Non pour stigmatiser, mais pour comprendre.


Bulle, Hôtel de Ville, vendredi 15 novembre,
de 14 h à 18 h. Avec Patrice Borcard,
Maurice Ropraz, Pierre-Alain Rumley,
Bruno Marchand, Alain Beuret, Philippe Gmür
et Pierre-Alain Sydler. Ouvert au public.
A 17 h 15, table ronde «Dessine-moi la Gruyère de demain» animée par La Gruyère.

 

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L’exemple à ne pas suivre


Bulle. Le chef-lieu avait déjà fait fort. Là, il s’est surpassé. Le quartier du Carry vient de sortir de terre en quelques mois. Les nostalgiques se souviennent d’un paysage de carte postale, sur les contreforts champêtres de la Chia, au pied de Cuquerens. Autant de lieux que ce lotissement ultramoderne vient désormais écorcher.
En fait, la densité comme l’architecture (des villas, mais aussi de petits immeubles) sont correctes, constate Pierre-Alain Rumley. Le problème, c’est l’implantation, à l’écart de tout, sans desserte en transports publics ni accès aux services de la ville, à moins d’une ou deux voitures par ménage. «Dans une agglo, on devrait densifier. Là, on est en présence d’un mitage du territoire peu rationnel. C’est d’autant moins compréhensible que Bulle a les moyens d’un aménagement réfléchi…»

Long chemin depuis 1970
Il faudrait savoir à quelle époque cette zone à bâtir a été déterminée, et surtout pourquoi elle n’a jamais été remise en cause, s’interroge Pierre-Alain Rumley. «Mais, typiquement, on aurait dû la déclasser. Bulle aurait dû s’en rendre compte dès son premier plan d’agglomération de 2007.» D’autant plus si ce terrain mal situé n’était pas encore équipé, autant de raisons, aux yeux de la LAT, de le déclasser, et probablement même sans indemnités.
Cet échec démontre le difficile processus depuis la prise de conscience du début des années 1970, date des premiers plans communaux d’aménagement du territoire. Des plans conçus avec les connaissances urbanistiques de l’époque. La LAT, en 1979, puis les plans directeurs cantonaux successifs ont tenté de les corriger, notamment le surdimensionnement des zones. Mais leur mise en œuvre, du ressort des communes, a patiné. Bien sûr, Fribourg ne s’attendait pas à un tel développement. «Reste que ces idées de gestion rationnelle du territoire, le canton les avait déjà émises il y a 25 ans dans son Plan directeur…»

 

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Corbières l’hétéroclite


Corbières. «Oh là!» Cette surprise, Pierre-Alain Rumley l’a eue en découvrant le quartier des Balcons de la Gruyère à Corbières. «Mais où est le reste du village?» En contrebas, de l’autre côté de la route, à 500 mètres. «Là, c’est clair: il faut deux voitures!»
L’avantage de ce quartier bien visible sur les contreforts de la Berra, c’est évidemment sa localisation: vue, tranquillité, exposition idéales. Et son défaut? Sa… localisation, loin du village. La diversité des maisons frappe aussi, leur orientation sans logique, les architectures… «Il appartient sûrement à la catégorie des quartiers les plus hétéroclites.» Enfin, l’absence d’arborisation, utile à l’intégration dans le paysage, est flagrante. Pierre-Alain Rumley repère aussi l’absence de panneaux solaires et s’interroge sur la présence de chemins piétons ou de places de jeux.

«Les gens veulent ça»
«Les gens veulent ça. L’aménagement du territoire est démocratique.» Mais au moins devrait-on prévoir ce genre de quartiers près d’un petit centre régional disposant des principaux services à la population. Car un village ne doit pas être que dortoir: «L’idéal serait d’offrir une telle qualité de vie dans de tels centres. En revoyant la qualité architecturale de l’ensemble.»

Rien ne l’interdit
Cela dit, aucun article de la LAT n’interdit ce genre de zones pour autant que le besoin se justifie – la LAT ne règle que les questions quantitatives. Reste que ce genre de lotissements, que l’on retrouve partout, milite pour une vision régionale de l’aménagement du territoire: «Dans une grande commune fusionnée, un tel quartier ne serait plus nécessaire, car des zones mieux localisées existent en suffisance. Mais il aurait fallu avoir cette vision régionale il y a vingt ou trente ans…»
Alors? Alors ces zones aux larges réserves vont se remplir en dix ou quinze ans, pronostique Pierre-Alain Rumley. «Mais en ouvrir de nouvelles sera difficile.» Une solution consisterait à modifier les règlements pour en augmenter la densité, même si ces zones villas se prêtent mal à l’habitat regroupé. Imposer une densification pourrait même amener à déclasser les plus inadéquates. «En même temps, tempère l’ancien fonctionnaire, agir ainsi pose un problème social.»

 

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Choisir son développement


Enney. La zone artisanale d’Enney, à un jet de pierre de Gruyères, ne dérange pas Pierre-Alain Rumley: «Gruyères est un petit centre local, il est logique d’y installer une telle zone.» Autre motif valable: l’artisan du village doit pouvoir se développer au village. Quant à la distance avec la cité comtale, elle est suffisante et la colline historique est protégée. A améliorer toutefois: la desserte en transports publics. Là, on peut faire mieux, même si la halte d’Estavannens est toute proche. Mais qui l’utilise? Un constat enfin: la zone n’offre pas les emplois du tertiaire que les nouveaux pendulaires de la vallée vont chercher très loin…
Cela dit, les zones industrielles révèlent aussi la nécessité d’une réflexion régionale. Il en va de la protection du paysage comme de l’idée qu’on se fait du développement. Protection du paysage? C’est à la Gruyère et à ses communes de décider quels sites préserver et quelles zones (à bâtir ou industrielle) déclasser: «Berne fixe le maximum constructible. Le minimum, c’est la région qui le décide.» Le district pourrait ainsi choisir d’ouvrir moins de zones, concentrées dans les grandes communes. Donc convaincre les plus petites de céder une part de leur développement contre une redistribution des recettes fiscales. «Mais sans fusion, c’est très délicat.»
 

Enrichissement non garanti
Quant au développement territorial, il faut sortir de l’idée qu’il est fatalement synonyme d’enrichissement, milite Pierre-Alain Rumley: «L’arrivée de nouveaux habitants, c’est d’abord plus de dépenses.» Il faudrait surtout miser sur la péréquation financière plutôt que d’engager la course en avant du développement territorial.
Autrement dit – on l’aurait pres-que oublié – on n’est pas obligé d’ouvrir une zone quand celles existantes sont pleines. «C’est un choix politique. Les communes disposent d’une marge de manœuvre: leur développement est largement celui qu’elles ont voulu.»

 

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Bien, mais peut mieux faire


Gruyères. Le lotissement de Prâ-Dêrê, près de Broc, mais sur la commune de Gruyères, est probablement l’un des quartiers qui a été le plus décrié: maisons serrées, identiques, coincées entre deux routes… Pourtant, aux yeux de Pierre-Alain Rumley, c’est un «essai partiellement transformé» de faire quelque chose d’autre: «Là, on est déjà dans l’urbanisme.»
Bien sûr, l’uniformité est exagérée. Mais ça fait baisser les coûts. Il aurait au moins fallu jouer sur les couleurs. «L’architecture est un peu minimaliste.» Lui regrette qu’on ne sache plus construire comme les artisans du Moyen Age qui donnaient à chaque maison son cachet alors qu’elles semblent toutes pareilles.

Des jeux et de la verdure s.v.p.
Mais au moins, réflexion il y a eu: l’implantation des maisons est bonne, toutes ont des panneaux
solaires et sont proches d’un arrêt de bus ou de train, et surtout des services offert à Broc. Pour être très petites et très serrées, elles ne sont pas plus
entassées que des appartements dans des locatifs ou des maisons en terrasses. Et chacune a son coin de jardin (minuscule pour les unes, assez grand pour les autres). Manquent une place de jeux et, surtout, un effort paysager: les thuyas sont visiblement imposés et soulignent la pesante impression d’uniformité. Verdict: c’est bien, mais peut beaucoup mieux faire!

Commentaires

Les libéraux/radicaux veulent déclasser, construire avec de la main d’œuvre étrangère bon marché, profitent des bénéfices et paient des impôts. Les pdc naviguent à vue et peinent à comprendre la vie. Les socialistes défendent les ouvriers, la plupart souvent venus de l’étranger qui ne paient aucun impôt, ne finançant aucune infrastructures et coûtent chers en subventions. Fribourgeios !, vous êtes en train de vous faire avoir comme d’autres avant vous en romandie !!! Il est grand temps de voter pour la bonne formation politique…

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