Pour retrouver le temps de cuisiner

| mar, 26. nov. 2013
Pour la première fois, Slow Food est invité d’honneur du Salon suisse des goûts et terroirs, dont la 14e édition ouvre demain à Espace Gruyère. Entretien avec son coprésident suisse, l’ancien conseiller national vaudois Josef Zisyadis.

Par Eric Bulliard
Lors de la présentation à la presse du Salon des goûts et terroirs, vous avez déclaré que Slow Food serait un «enfant terrible» de la manifestation: qu’entendez-vous par là?
Josef Zisyadis: Dans le monde de ceux qui défendent la biodiversité, nous avons une parole originale: nous ne nous battons pas pour des interdits, mais pour le droit au plaisir de l’alimentation. Nous estimons que c’est par l’exemple que les choses peuvent changer. Souvent, on nous voit comme des festifs et on se dit que ces militants de l’alimentation ont un discours étrange…

Le terme Slow Food est assez connu, mais pas toujours ce qu’il recouvre: le nombre et la diversité des actions que vous menez ne nuisent-ils pas à la lisibilité du mouvement?
Je ne crois pas. Nous ne pouvons pas nous focaliser sur un type de projets. Nous avons des actions de préservation: nous répertorions des produits en train de disparaître, qui entrent dans une arche internationale. Parfois, on réussit des sauvegardes réelles. Je pense par exemple au chantzet, une saucisse vaudoise entre la saucisse aux choux et le boudin. Il n’y a plus qu’un seul producteur-boucher, mais, petit à petit, le produit revit.

Il y a aussi des actions de type enseignement. L’université du goût, créée il y a plus de quinze ans, compte chaque année huitante étudiants qui, ensuite, irriguent dans leur coin. Slow Food estime aussi que chaque école devrait avoir un jardin potager, qui est un lieu d’éducation et d’apprentissage de l’alimentation. Et nous créons de nombreux liens avec des associations comme Via Campesina, qui regroupe plusieurs millions de paysans, ou, en Suisse, Pro Specie Rara, la Semaine du goût…

La création de Slow Food a été une manifestation contre le premier MacDo à Rome, mais peu à peu les choses sont devenues plus sérieuses. Aujourd’hui, ce mouvement international parvient à réunir tous les deux ans 10000 agriculteurs de l’ensemble de la planète. Pensez aussi que près de mille jardins potagers ont été créés en Afrique.

Slow Food a vu le jour en 1989: en 25 ans, avez-vous le sentiment que l’idée du «bon, propre et juste» a fait son chemin?
C’est en demi-teinte:  d’un côté, il y a plus de gens conscients des problèmes, attentifs à ce qu’ils mangent. Mais, de l’autre, par rapport à l’industrie agroalimentaire, il n’est pas évident qu’on avance. C’est un rouleau compresseur et chaque fois que l’on fait un pas, il est presque anéanti, parce que les gens vivent comme des fous et ne prennent pas le temps de se demander: «Est-ce que l’alimentation est importante dans ma vie ou est-ce que c’est moins important que mon portable?»

Vous prônez les produits de saison et locaux, mais aussi le «fait maison». Que répondez-vous à ceux qui affirment: «Je n’ai pas le temps de cuisiner…» 
S’ils n’ont pas le temps de cuisiner, c’est que leur vie est triste! Il ne suffit pas d’aller chercher une barquette au supermarché et de la réchauffer. Si on le fait, on provoque inévitablement d’autres types de problèmes dans ses relations familiales, par exemple. Le temps de cuisine n’est pas à prendre à la légère: c’est un temps de ressourcement, de bricolage, où on refait des choses avec ses mains. C’est un temps de connaissance de l’environnement, du goût, du territoire, du terroir… Nous sommes devenus des incultes et il faut réapprendre: Slow Food fait par exemple des Disco Soupes, qui s’adressent aux jeunes. Ils prennent des invendus des magasins et créent des événements festifs, pour simplement réapprendre à couper et râper des carottes.

De plus, dans la situation où nous nous trouvons, du point de vue énergétique, de la disparition des paysans dans le monde, du surplus de viande, du gaspillage alimentaire (un tiers de la bouffe qui est fichu loin!), il vaut la peine de se poser des questions sur notre rapport à la nourriture.

Cet intérêt pour la cuisine, l’avez-vous eu dès votre plus jeune âge?
J’ai l’impression que oui. Je crois que c’est le lot de tous les immigrés: on emporte avec soi sa nourriture d’origine, parce que la perdre signifierait perdre une partie de soi-même. Quand je suis parti de la maison, à 17 ans, mon plus grand souci était que ma mère me fasse un carnet de recettes. Il m’a accompagné au début, parce que je voulais absolument savoir faire la moussaka, les feuilles de vigne farcies, les boulettes de viande, les lentilles, pour ne pas perdre ce qui était le propre de la famille. Et j’ai toujours été intéressé par le lien entre nourriture et politique: parce que, sans s’en rendre compte, on vote trois fois par jour avec ce qu’on mange!

Salon suisse des Goûts et terroirs, Bulle, Espace Gruyère, du 27 novembre au 1er décembre. www.gouts-et-terroirs.ch

 

Vers un guide Slow Food Suisse

Réseau d’environ 100000 membres de quelque 150 pays, Slow Food a vu le jour à la fin des années 1990, en Italie. Comme son nom l’indique, il s’agissait au départ de lutter contre l’uniformisation et le fast-food. Le mouvement prône une alimentation selon trois principes: bon, propre et juste.

Au niveau suisse, Slow Food est coprésidé par Andrea Ries (pour la partie alémanique) et Josef Zisyadis (pour les Romands), depuis juin dernier. «En six mois, nous avons réussi à créer des groupes dans tous les cantons romands, se réjouit l’ancien conseiller national vaudois. Le dernier, le Valais, va être relancé dans deux semaines.»

Le nouveau coprésident de Slow Food, par ailleurs fondateur et président de la Semaine du goût, entend également mettre sur pied «un événement d’envergure européenne, du type Slow Fish, qui se déroule à Gênes et qui aborde toute la problématique du poisson en Méditerrannée. J’espère que nous arriverons à faire la même chose l’année prochaine, mais au niveau des lacs et rivières.»

Autre objectif de Josef Zisyadis: augmenter le nombre de membres romands. «Dans l’association, nous sommes très minoritaires, ce qui est paradoxal, parce que les producteurs originaux sont plutôt en Suisse romande.» Il souhaite atteindre les 5000 membres, contre 3500 actuellement, «ce qui donnerait un autre poids auprès des pouvoirs publics».

Enfin, dans les années à venir, Slow Food Suisse devrait publier un guide des restaurants qui utilisent des produits locaux, de saison, équitables. «Il en existe en Italie, en Allemagne, en Autriche et on a commencé à Saint-Gall et au Tessin. Je pense que dans trois à quatre ans, on aura ce guide suisse, qui aurait toute sa place aux côtés des grands guides gastronomiques.»

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question est pour tester si vous êtes un visiteur humain et pour éviter les soumissions automatisées spam.

Annonces Emploi

Annonces Événements

Annonces Immobilier

Annonces diverses