Deux heures en prison seul avec Mandela

| sam, 07. déc. 2013
Le Charmeysan Paul Grossrieder a rencontré trois fois Nelson Mandela. Pour La Gruyère, l’ancien directeur du CICR revient notamment sur sa visite en prison, en 1985. Retour sur la vie de «Madiba».

PAR PAUL GROSSRIEDER*

Avec la mort de Nelson Mandela, jeudi soir à Johannesbourg à l’âge de 95 ans, disparaît le plus grand homme politique du moment. Voilà un Prix Nobel de la paix (1993) qui, à juste titre, ne fut contesté par personne. J’eus le privilège de rencontrer cette personnalité d’exception à trois reprises comme délégué du CICR. La première – et la plus émouvante – de ces rencontres eut lieu à la prison de Pollsmoor, en 1985. Pendant deux heures, je pus m’entretenir avec celui qui, plus tard, allait devenir un monument mondial de la politique. Déjà à ce moment, alors que rien ne laissait présager son destin présidentiel, il émanait de cet homme un rayonnement unique et l’on sentait cette force intérieure hors du commun qui permit que, cinq ans plus tard et après vingt-sept ans de prison, son énergie pour le combat politique resta intacte malgré les nombreuses tentatives des autorités pour le casser. Il avait conservé toute sa détermination à faire sortir son peuple de l’apartheid. L’humour ne l’a jamais quitté non plus. Durant ma visite, il dit au gardien qui nous servait le thé: «Sergent, pour vous remercier de votre bon service, je vous ferai général quand je serai président de la République.»
Mes deux autres rencontres avec Mandela furent plus officielles, car elles eurent lieu quand il était déjà président de la République d’Afrique du Sud (RAS). Je pus cependant me rendre compte que le président n’avait pas oublié le prisonnier politique, ni les visites du CICR. Il répéta à Berne, au cours du repas officiel offert en son honneur, que le CICR lui avait permis de poursuivre ses études (par correspondance) en prison et de se maintenir en santé. Le prestigieux détenu disait déjà aux délégués qui l’ont visité: «Jamais vous ne devez vous mêler de politique. Vous devez exercer tout votre poids moral auprès des autorités pour améliorer la vie des détenus et ainsi leur permettre de conserver intactes leurs forces pour mener la lutte. La politique, c’est mon affaire et pas la vôtre.» C’est un parfait résumé de la mission du CICR auprès des détenus politiques.


Limites de la non-violence
Jusqu’à 36 ans, il a mené son combat contre l’apartheid sur le terrain, en subissant constamment humiliations et arrestations. Au départ disciple de Gandhi et de la non-violence, il modifia sa position en 1959 lorsque les forces de sécurité répondirent à une manifestation pacifique par les armes. Dès cet instant, il s’est convaincu que la non-violence mettait les Noirs en position d’infériorité et qu’il fallait lutter d’égal à égal pour obtenir un changement politique, en ayant recours à une violence ciblée contre le cœur du système de l’apartheid.


La vengeance écartée
La grandeur de Mandela fut d’avoir systématiquement écarté l’idée de vengeance sur les Blancs. Durant mes visites aux 12 prisons de haute sécurité de la RAS en 1985, je perçus la terrible colère des détenus contre les Blancs et un bain de sang me paraissait inévitable le jour où l’apartheid disparaîtrait. Or Mandela réussit à l’éviter en défendant l’égalité des deux populations et non une sorte d’apartheid inversé ni une domination des Noirs sur les Blancs. Seuls sa force de persuasion et son savoir-faire politique ont évité – jusqu’ici – une guerre civile. Mais au sein de l’ANC (African National Congress, parti principal des Noirs) sa persévérance fut mise à rude épreuve, car plusieurs dirigeants de ce parti trouvaient Mandela trop mou.
Ce n’est qu’en 1990 que Mandela obtint une libération sans condition. A plusieurs reprises auparavant, les autorités lui avaient proposé une libération conditionnelle, qu’il refusa chaque fois avec vigueur.
Pour préparer les élections de 1994, l’ANC – inspirée par Mandela – publia un document intitulé Programme de reconstruction et de développement. Dans ses discours électoraux, le leader entreprit une œuvre pédagogique sur le contenu de ce manifeste. Il présenta aux Noirs les avantages qu’ils pouvaient espérer: emploi, habitat, électricité, soins primaires, scolarité. Pour les habitants des misérables townships, ces promesses étaient extraordinaires. Mais Mandela expliqua également qu’il n’y aurait pas de miracle et qu’il faudrait beaucoup de patience.


La vérité sur les horreurs
Pour parvenir à ses fins et éviter que la violence ne l’emporte, le nouveau président  mit sur pied des «Commissions de vérité et réconciliation» (CVR) plutôt que des tribunaux. La fonction des CVR était de révéler au grand public la vérité sur les horreurs commises envers les Noirs par les Blancs sans pour autant déclencher l’incontrôlable et infernale spirale de la haine. Les principaux responsables de l’apartheid vinrent devant ces CVR reconnaître les faits et leur culpabilité dans les exactions commises, mais sans risquer de condamnation. Ainsi, la paix fut préservée.


Une recherche d’équilibre
Durant ses cinq ans de présidence (1994-1999), Mandela dirigea un gouvernement d’union nationale. La nouvelle Constitution reflète cette recherche d’équilibre chère au premier président noir. Cela n’a pas empêché de fréquents tiraillements entre Blancs et Noirs, mais jamais les principes constitutionnels ne furent violés. Mandela réussit également à étendre significativement les droits sociaux à tous les citoyens, mais il laissa la gestion économique quotidienne au vice-président Thabo Mbeki. En politique étrangère, ses différentes offres de médiation sur le continent n’eurent guère de succès.
La grande œuvre de Mandela demeure la réconciliation non-violente espérée de tous et rendue possible grâce à son intégrité et son charisme. Puisse l’Afrique du Sud garder ce précieux héritage intact.


* directeur général du CICR de 1997 à 2002

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