«L’insouciance a disparu»

| mar, 14. Jan. 2014
Didier Castella a survécu à une avalanche, à Moléson. Son ami, lui, est mort, enseveli sous quatre mètres de neige. Il raconte cet accident dont il n’a oublié aucune seconde, pour dire que «ça n’arrive pas qu’aux autres».

PAR PRISKA RAUBER

J’ai eu énormément de chance, une succession de chances, qui m’a permis de survivre.» Trente ans après avoir été happé par une avalanche à la combe des Dieux, à Moléson, Didier Castella n’a oublié aucune seconde du drame. Un drame qui a coûté la vie à son ami. «C’est arrivé à 11 h. Il a été retrouvé à 16 h, sous quatre mètres de neige.» Le Bullois n’est pas homme à larmoyer, mais l’épreuve se décèle dans le flot rapide de ses paroles, dans l’imperceptible nervosité de ses mouvements. Nul doute qu’il aimerait balayer le récit prestement, mais il a accepté de se soumettre à l’exercice du témoignage pour tenter de faire comprendre ce que lui sait aujourd’hui: ça n’arrive pas qu’aux autres. Et la fatalité, dans un accident d’avalanche, n’est qu’un infime pourcentage de la donne.
«Il avait neigé, 20-30 centimètres ce 17 mars. On s’est arrêtés avant de prendre cette combe des Dieux, en hors-piste, après les filets et les bosses de la piste du sommet. Mon pote m’a dit: “Il faut faire attention en montagne, le danger vient toujours de derrière.” Ce sont ses dernières paroles… Je suis parti le premier. Il m’a suivi, en se décalant pour ne pas prendre mes traces et là, j’ai eu le temps d’entendre un gros bruit sourd avant de me retrouver dans une énorme machine à laver.» Didier Castella valdingue, tournoie «quelques secondes qui m’ont paru une éternité. Puis quand ça s’est stabilisé, la neige s’est compressée sur moi.» Dans un dépôt d’avalanche, la masse volumique de la neige avoisine généralement les 500 kg par m3.
Le Bullois, 14 ans alors, est écrasé. Il n’a qu’une idée, se dégager. Mais vers où creuser? «Avais-je la tête en haut ou en bas? A l’époque, nos parents nous disaient que pour le savoir, il fallait cracher ou uriner. La trajectoire du liquide que l’on sent ou pas sur soi donne l’indication. Je m’en suis souvenu et j’ai craché. J’avais la tête en haut, j’ai réussi à me dégager.»
Il évoque alors ses chances. La première: la perte de son matériel durant le "valdingage", contrairement à son ami. Les skis toujours aux pieds, le risque d’être emmené vers le fond est accru, ainsi que celui d’être blessé. Deuxième chance de Didier Castella: la folle dégringolade ne lui a pas causé de traumatismes graves, pas de colonne vertébrale cassée, de cage thoracique défoncée ou d’hémorragie interne. C’est l’un des facteurs déterminants de la survie. Troisième chance: «J’étais dans les bords de la coulée, enseveli qu’à une cinquantaine de centimètres. J’ai survécu…»


Sans téléphone
Mais le combat n’est pas terminé. Extirpé de la masse de neige, il a beau scruter, il n’aperçoit pas son ami. Sans téléphone portable et sans équipement de sécurité – tel que l’ensemble DVA (détecteur de victime d’avalanche), pelle et sonde, aujourd’hui considérés comme indispensables pour tous les randonneurs et les freeriders – Didier Castella doit partir au plus vite chercher du secours. On sait aujourd’hui, pour autant que la personne ne soit pas mortellement blessée, que les chances de survie dans les quinze premières minutes sont de 90%. Elles décroissent ensuite très rapidement pour atteindre 25% après une heure.
«Je connaissais les lieux, poursuit-il. Je savais que si je descendais, j’allais sur la rivière. Que ça allait être compliqué d’avancer, aussi à cause des blocs de neige entassés de l’avalanche, où l’on s’enfonçait. J’ai donc été vers le chemin d’été, qui relie le Gros-Plané à Plan-Francey. Je suis tombé sur un skieur qui a pu donner l’alerte.» L’épreuve continue. Pris en charge, Didier Castella est amené à Bulle pour être remonté sur les lieux, car les sauveteurs – «la colonne de secours était emmenée par Michel Gremaud» – ne parvenaient pas à localiser son ami.
Il a ensuite fallu affronter la famille de la victime, qu’il connaissait bien. «La pire des choses… Qui pense à ça avant de se lancer dans la poudreuse? On considère peut-être un instant le risque d’être pris dans une avalanche, mais rarement tout ce qui suit. Encore moins d’avoir à faire face aux proches de celui qui y serait resté.»
Didier Castella est toujours en contact avec la famille du disparu. «Là encore, j’ai eu de la chance, elle ne m’en a jamais voulu. Il faut dire que la combe des Dieux était – est sans doute encore, je n’y suis jamais retourné – un endroit prisé des freeriders. Même sa maman y avait skié.»
Aujourd’hui, s’il n’a pas renoncé à l’appel des pentes immaculées (il pratique notamment l’héliski), Didier Castella ne skie plus «les yeux fermés». L’époque de l’insouciance a disparu pour toujours ce 17 mars. «Je suis aux aguets, à l’affût du moindre bruit.» Il est aussi adéquatement équipé et formé. «Je sais que je n’aurai pas droit deux fois à la chance que j’ai eue ce jour-là.»

 

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La sécurité par la connaissance
Didier Castella, âgé alors de 14 ans, a été pris dans une avalanche. Un événement qui a conditionné sa pratique du ski et sa conscience. Terminée l’insouciance. Mais il sait qu’il y a «moyen de se faire plaisir, tout en limitant les risques». Lui-même, s’il pratique toujours le hors-piste, sait parfois «renoncer». Comme l’explique Robert Bolognesi dans Estimer et limiter le risque d’avalanche, initiation, ouvrage qui vient de paraître aux Editions Le vent des cimes, «on peut accroître de façon notable sa sécurité en montagne, assez facilement. Cependant, il y a une contrepartie à cette facilité: il faut accepter de réduire sont “terrain de jeu” et son “temps de jeu”. Si l’on accepte cette contrainte, on pourra accéder à la montagne enneigée en prenant beaucoup moins de risque, ce qui permettra de faire ses armes lentement, mais sûrement.» Car il le reconnaît, «s’il faut être expérimenté pour aller en montagne, il faut aller en montagne pour acquérir de l’expérience.» Mais pas les yeux fermés.
«Robert Bolognesi est le pape dans le domaine des avalanches», confie Didier Castella, qui conseille son ouvrage à tous les randonneurs et freeriders. «Il n’est pas cher et très bien foutu. Avec des images et des explications simples sur un sujet vaste et compliqué. Les avalanches dépendent de tant de choses: le vent, les précipitations, le type de neige, les couches, la topographie.» Selon lui, avant de céder à l’appel des sirènes, il faut avoir quelques clés en main. «Certains jeunes ont reçu le 4x4 automatique avec airbag, mais ils ne connaissent pas le code de la route.»
A travers son métier, il en voit passer, des têtes brûlées. Patron d’un magasin de sport, il ne peut se résoudre à vendre du matériel sans proposer de l’information. Des cours sur la nivologie, l’utilisation du détecteur de victime d’avalanche ou sur les premiers secours seront organisés prochainement par son enseigne. «Le matériel est essentiel, il sauve des vies. Mais il n’est pas une assurance vie. C’est la connaissance qui apporte la sécurité.» La première démarche devrait être de se fier aux bulletins météorologiques et aux indications des degrés de danger d’avalanche. Au niveau 3, encore récemment. Une dizaine de personnes en Suisse ont perdu la vie durant cette période.
«On se gardera de croire que le niveau 3 désigne un risque moyen, prévient Robert Bolognesi. Le niveau 3 indique un risque marqué, c’est-à-dire une situation délicate. Des déclenchements sont possibles parfois même par faible surcharge, soit par un skieur ou un promeneur seul. L’appréciation du danger d’avalanche par les usagers demande donc de l’expérience.»
Malgré tout, Didier Castella reste défavorable aux sanctions, partageant ainsi l’idée de Robert Bolognesi: «La montagne est un espace de liberté où il appartient à chacun de prendre et d’assumer ses décisions selon ses observations, déductions et convictions.» PR


 

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