«La nature a la capacité extraordinaire de nous combler»

| sam, 18. Jan. 2014
Depuis cinq décennies, Jacques Rime dessine inlassablement la nature gruérienne et sa faune sauvage. Le temps d’un après-midi et d’une veille, à la lisière d’une clairière de la vallée de la Trême, il se raconte.

PAR SOPHIE ROULIN

Les mains cachées dans les man-ches de sa veste, Jacques Rime observe. Un carnet à croquis sur les genoux, les jumelles enfouies dans le sac de couchage. «C’est un privilège d’être dans ce silence, d’attendre le renard qui ne vient pas», murmure-t-il. Assis à l’orée d’une forêt de la vallée de la Trême, le peintre veille. Scrute le pâturage, guette le moindre mouvement. Comme il le fait au moins une fois par semaine depuis près de cinquante ans.
«Si Robert Hainard n’avait pas existé, est-ce que je viendrais comme ça veiller à la lueur de la lune? C’est une question que je me pose parfois. Avec terreur.» C’est en effet celui qu’il considère comme son maître qui a initié cette pratique de l’affût, emmitouflé dans un sac de couchage, pour quelques heures ou pour la nuit. «Avant de lire ses livres, j’allais au zoo de Berne pour observer des animaux, rigole Jacques Rime. Dans la nature, je me disais que les bêtes filaient.»


Dans les pas de son père
Cet intérêt pour la nature et la faune, le peintre le doit à son père, Arthur, forestier. «Il avait un respect profond de tout ce qui vivait, de la fourmi au plus grand des arbres.» Bien au chaud à la table de son chalet, situé non loin de l’ancienne chartreuse de la Part-Dieu, Jacques Rime raconte l’odeur de poix, de mousse et de lichen. «Même ses habits du dimanche sentaient la forêt. C’était un père merveilleux, pas un saint, loin de là, mais j’en ai un souvenir très heureux. D’ailleurs, je rêve souvent de lui.»
Déjà à cette époque, le petit Jacques est fasciné par les bêtes sauvages. «Si quelqu’un voyait une grenouille alors qu’on était en train de ramasser des framboises dans la nature, personne ne me le disait. Sinon on ne me revoyait pas de la journée!» A la maison, des photos de tigres et de lions servent de modèles aux premiers dessins. «Avec mes frères, on a été très marqués par le livre Au pays du chamois, de Reichlen. Les dessins de Xavier de Poret nous fascinaient par les détails des écorces, des mousses, des peaux des animaux.»


«Il me fallait un vrai métier»
Puis Robert Hainard entre dans la vie de Jacques Rime. «J’avais 15 ou 16 ans quand j’ai reçu Chasse au crayon. J’ai acheté ensuite un autre livre sur les mammifères et je suis parti dans la nature, avec mes petites feuil-les. Je suis monté au Raveire, à Charmey, pour aller observer les chamois. J’ai dessiné toute la journée. Le bonheur absolu!»
Suit une période d’apprentissage: les premiers affûts près des terriers de blaireaux, de renards, les grandes discussions avec les gardes-faune. «Je rêvais déjà de devenir peintre, mais il me fallait un métier.» Pourquoi pas une école d’art? «Ce n’était pas envisageable. Pour différentes raisons, notamment économiques. Mais ce n’est pas grave. J’aurais peut-être gagné du temps pour certaines étapes, mais je n’aurais pas appris ce que je cherchais à savoir: dessiner les bêtes. Ça ne se faisait plus.»
Jacques Rime devient donc sellier-tapissier. «J’ai beaucoup aimé coudre le cuir. J’ai commencé à vivre de mes dessins par étapes, entre 1980 et 1990.» Avant cela, il profite de son temps libre pour aller dehors, au clair de lune, et commence à se faire un nom dans le milieu naturaliste. «Et, en 1975, grâce à la TSR, j’ai pu réaliser mon rêve de rencontrer Robert Hainard», raconte le Gruérien, dont les yeux bleus s’écarquillent aujourd’hui encore, tant la surprise avait été grande. «A tel point qu’on avait dû faire une deuxième prise. J’étais tellement ému…»
Le maître jette un regard bienveillant sur les travaux du jeune homme, à peine 24 ans. «Il a été sympa avec moi et on s’est promenés dans la nature pour l’émission.» Quelques jours plus tard, Jacques Rime lui écrit pour le remercier. «Et surtout pour lui demander si, hors caméra, il aurait des commentaires sur mes dessins qui me feraient moins plaisir, mais qui me feraient plus avancer.»


Fascinant grand chat
Le Gruérien est invité à descendre au bord du Léman, avec ses travaux. «J’avais notamment pris un dessin d’une cane suivie de ses canetons. Il m’a dit: “On dirait un sac de pommes de terre.”» Ça a été le début d’une longue relation de «grand-père à petit-fils. On a rôdé pour voir les sangliers en France, les ours en Scandinavie, les blaireaux ici. Et puis, il y a eu cette fameuse nuit où on a vu le lynx, en 1988.»
Ce lynx, Jacques Rime l’attendait depuis ses dix ans, depuis qu’il avait découvert son allure de grand chat sauvage dans un livre offert par son père. «Je l’ai cherché, alors même qu’il avait disparu de nos forêts. C’est une bête fascinante, qu’on ne voit que très rarement.» Depuis sa réintroduction dans le canton de Fribourg, le peintre gruérien a examiné chaque trace, suivi les empreintes, récolté les poils laissés ici ou là. Toute une collection d’indices qui sont dûment étiquetés et archivés dans une alignée impressionnante de classeurs fédéraux. Ils sont entreposés au rez de son chalet, à côté des dizaines de carnets de terrain et des milliers de croquis.
En ce début mars 1988, ils sont quatre naturalistes à observer le manège d’une mère et de son petit, déjà adolescent, et d’un mâle. «Si j’avais été seul ce soir-là, je n’aurais même pas osé raconter ce j’ai vu tellement c’était incroyable, s’enthousiasme encore Jacques Rime. Et ils sont revenus, quatre nuits de suite.» Les restes d’un chevreuil, découverts plus tard tout près de l’affût des naturalistes, expliqueront les allées et venues des félins, d’habitude si fugaces.
«J’ai eu passé trois ou quatre nuits de suite sans dormir parce que j’entendais le lynx dans les parages. Depuis, j’ai un peu lâché prise. Maintenant, si on passe la nuit dehors, on veille. Et quand on n’en peut plus, on dort. C’est génial de se réveiller une heure plus tard et de se retrouver là, dehors, dans la forêt.»


Prêt à mourir
Après toutes ces soirées passées à guetter, la passion n’a pas faibli et elle continue à faire vivre le peintre gruérien. Même s’il l’avoue: «Il y a eu quelques belles années, mais, aujourd’hui, c’est un peu moins facile. Il faut s’adapter. Entre la pureté de l’artiste et la volonté de vouloir vivre de ce qu’il fait, il faut trouver un compromis. Alors je fais des petites choses. Parce que les gens sont plus près de leurs sous.»
Certains grands formats dorment dans un coin de l’atelier, bien emballés. «On verra la vie qu’ils auront, rigole le peintre. Moi en tout cas, j’aurai été extrêmement heureux!» Un bonheur qu’il raconte si bien et qu’il partage volontiers avec ceux qui montent chez lui pour acheter un tableau, avec ceux qui s’arrêtent devant une œuvre lors d’une exposition ou avec les enfants à l’occasion d’animations scolaires ou autre.
«C’est extraordinaire, cette capacité de la nature à vous remplir. Comme un œuf! Ça m’est arrivé à plusieurs reprises de me sentir tellement comblé que j’aurais pu mourir. Sans regret. Pour moi, la nature est la nourriture absolue.»

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