«Personne ne mérite d’être détruit de cette manière»

| sam, 11. Jan. 2014
Pendant près de deux ans, Zahir Belounis a été «pris en otage» au Qatar. L’ancien joueur du FC La Tour/Le Pâquier raconte son calvaire. Désormais à l’écart des médias, il a fait une exception, en hommage aux belles années passées dans la région.

PAR VALENTIN CASTELLA

Cachée par plusieurs dizaines de caméras, photographes et journalistes, la famille Belounis attend impatiemment l’arrivée de son protégé. Nous sommes le jeudi 28 novembre et, enfin, Zahir va remettre les pieds sur le sol français. C’est à l’aéroport Charles-de-Gaulle que le calvaire du Franco-Algérien a pris fin. Cela faisait près de deux ans, dix-sept mois pour être précis, que l’ancien joueur du FC La Tour/Le Pâquier attendait cet instant. Celui de savourer une liberté retrouvée. Ce jour-là, il mettait officiellement un terme à ce calvaire vécu sous le soleil du Qatar.
C’est dans ce petit état que le joueur professionnel de 33 ans a été piégé en raison d’une loi qui donne le droit à un employeur de décider de la sortie du pays ou non d’un de ses employés. Victime de ce commandement digne du Moyen Age, Zahir Belounis a vécu un calvaire après avoir, pourtant, vécu de belles années au Qatar. De retour et désormais à l’abri de la tempête médiatique, il raconte.

Zahir Belounis, comment s’est déroulé votre retour?
Il a été très difficile. Je m’attendais à être heureux. Mais, aujourd’hui, j’avoue que je ne suis pas au top. J’ai beaucoup de mal à m’adapter. Là-bas, je m’imaginais souvent mon retour, lorsque je pourrais revoir tout le monde. Mais, au final, je me suis renfermé, comme toute personne qui a vécu un traumatisme. Je peine même à retrouver la joie de vivre. Ce que j’ai vécu a été très difficile.

La tempête médiatique qu’a provoquée votre arrivée ne vous a certainement pas aidé à récupérer…
J’ai fait tellement d’interviews, d’émissions de télévision en France, en Angleterre, partout, qu’à un certain moment, j’ai dû tout arrêter. J’ai même pensé quitter la France pour revenir en Suisse et me poser au calme. J’essaie tous les jours de me dire que ça va aller mieux. Mais cette dépression ne passe pas. On ne sort pas indemne d’une telle expérience.

Justement, racontez-nous comment vous avez vécu ces dix-sept mois de «prise d’otage»?
Au départ, tout allait à merveille. Je réalisais mon rêve de gamin en vivant comme un joueur professionnel. Et puis, un jour, tout a basculé. Je ne faisais plus partie de l’équipe. C’est à ce moment-là que le calvaire a commencé. Je voulais partir, mais cela a été refusé. On a voulu me détruire en m’interdisant de sortir du pays. J’ai vécu pratiquement deux ans sans salaire. Le plus difficile à vivre était d’avoir sans cesse ce sentiment d’emprisonnement. Il s’est passé des choses qu’on ne peut pas raconter dans les journaux. Chaque jour, on me disait que je serais libre le lendemain. Mais ce n’était pas vrai. J’ai même rencontré le président Hollande et ses ministres Fabius et Valls en juin dernier. En revenant de cette réunion, j’étais persuadé que tout allait s’arranger. Encore une erreur. Les deux derniers mois, j’ai complètement craqué. J’ai même imaginé une évasion pour passer les fêtes de Noël en famille.

Et comment toute cette histoire s’est débloquée?
Il y a eu plusieurs intervenants, notamment les ambassades du Qatar et de la France. Je n’en veux pas à la France d’avoir attendu si longtemps pour s’occuper de mon cas. Je sais que le pays est en crise et qu’il ne peut pas se permettre de trop froisser le Qatar. Mais, celui qui a entrepris le plus de choses pour ma libération, c’est moi, tout simplement. J’ai fait tellement de bruit au niveau médiatique dans le monde entier qu’ils étaient obligés de me laisser partir au bout d’un moment. Et puis, j’ai écrit une lettre à Zidane et à Guardiola, qui sont les ambassadeurs de la Coupe du monde au Qatar. Je crois savoir que Guardiola, via le Bayern Munich, a œuvré en coulisses
.
Malgré vous, vous avez mis en lumière un système autoritaire…
Oui, je l’ai dénoncé. Je suis footballeur et j’avais davantage de chances de me faire entendre que d’autres travailleurs. Il fallait que je décrive ce qui se passe dans ce pays. Malgré moi, je suis devenu un symbole et j’ai vu que des gens comptaient sur moi. J’ai parlé, j’ai mis en lumière le système. J’ai participé au débat des syndicats et des ONG, qui se battent tous les jours contre cette loi. Mais, maintenant, je suis impuissant face à ces abus. Je pense avoir fait mon maximum. Il faut désormais que je pense à moi, que je me reconstruise.

Cette expérience a-t-elle fait de vous un autre homme?
Je suis devenu beaucoup plus costaud, même si, ces temps, j’attends d’aller mieux. Maintenant, quand je me lève, j’apprécie le fait d’être un homme libre, J’ai conscience que nous possédons, ici, une belle qualité de vie. J’aurai beaucoup de valeurs à transmettre à mes deux filles. Cette histoire fait partie de ma vie. Personne ne mérite d’être détruit de cette manière. Mais, nous allons toujours au-devant de combats. Parfois on les gagne, parfois on les perd. Là, j’ai tout perdu financièrement et tous les projets que j’avais imaginés sont tombés à l’eau. Je repars de zéro, oui, mais je suis encore là, et plus fort qu’avant.

 

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Une sombre histoire
Après avoir évolué sous les couleurs du FC La Tour/Le Pâquier, Zahir Belounis a découvert le Qatar en 2007. Au départ, tout s’est bien déroulé. Son intégration est même excellente. Jusqu’à ce que, en mai 2012, les dirigeants de son club d’Al Jaish, qui évolue en deuxième division, lui ont précisé qu’il ne faisait plus partie de l’effectif. Ses salaires n’ont, alors, plus été versés et Zahir Belounis a porté plainte. Une initiative qui n’a pas plu aux dirigeants, dont le président est le frère de l’émir, qui a utilisé le système appelé Kafala, qui maintient le travailleur étranger sous la tutelle de son employeur. Ainsi, Zahir Belounis ne recevait pas son visa de sortie s’il ne retirait pas sa plainte.
Au final, pour rejoindre la France, l’ancien Tourain a été contraint de signer un contrat «antidaté qui ne ressemble à rien» qui l’a forcé à renoncer à près de deux ans de salaire. A son retour, en conférence de presse, le footballeur et son avocat ont annoncé qu’ils allaient porter plainte pour escroquerie, travail dans des conditions inhumaines et extorsion de fonds.
Zahir Belounis a ameuté la presse mondiale et les dirigeants de son pays pour s’en sortir. Il a, malgré tout, dû attendre près de deux ans pour revoir son pays. Qu’en sera-t-il de tous ces anonymes ouvriers émigrés, notamment népalais, qui construisent actuellement les stades qui accueilleront la Coupe du monde en 2022? VAC

 

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Les gens, la buvette
En octobre 2005, Zahir Belounis disputait son premier match sous les couleurs du FC La Tour/Le Pâquier après avoir évolué en France et en Malaisie notamment. Une première qui s’était soldée par un succès 1-0 face à Dürrenast. Il avait d’ailleurs inscrit le but de la victoire. Le début d’une belle histoire d’amour entre le club gruérien et le Franco-Algérien. Ensemble, ils connaîtront les joies de la promotion en 1re ligue. «Je me souviens bien de cette période. Nous avons vécu des moments fantastiques et j’ai encore quelques contacts avec des anciens coéquipiers.»
De ces deux saisons passées sur les bords de la Trême aux côtés de son compère Richard Grougi – qui a rasé ses rastas pour devenir diététicien – rigole Zahir Belounis, il se souviendra notamment de deux éléments. «La buvette après les matches. L’ambiance était incroyable avec tous les supporters. Et puis, il y avait les derbys face à Bulle. C’était fort au niveau des émotions. Franchement, j’étais bien à La Tour. Je travaillais et je m’éclatais sur le terrain. Lorsque j’étais coincé au Qatar, j’ai parfois repensé à cette belle période.»
S’il espère un jour revenir dans la région pour «revoir tout le monde», le Franco-Algérien ne sait pas encore ce que lui réservera son avenir: «J’ai repris les entraînements tout seul depuis deux semaines. On verra ce qu’on me propose jusqu’au 31 janvier, date de la fin du mercato. Si rien ne me convient, je recommencerai une nouvelle vie.» VAC

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