Les pinsons du Nord font leur grand retour chez nous

| mar, 14. Jan. 2014
Ils sont de retour! Cette fois, les pinsons du Nord ont envahi la forêt de la Joux. L’hiver 1999-2000, ils avaient établi leur dortoir à Vaulruz. Le phénomène est extraordinaire et mystérieux.

PAR YANN GUERCHANIK

Il se passe quelque chose au Crêt. Depuis Noël, on entend une rivière qui chante dans la forêt. Il y a de petits ruisseaux, mais tout le monde sait qu’aucune rivière ne coule dans ces bois. Et pourtant, on l’entend frémir. Tous les jours après 8 h, de plus en plus fort. Elle finit par monter aux arbres, puis elle explose. Apparaissent alors les pinsons du Nord.
Ils s’envolent par centaines de milliers. Quatorze ans après celui de Vaulruz, ils ont établi un nouveau dortoir dans la forêt de la Joux, aux alentours du Pra Dévaud. Pour des raisons qu’ils sont les seuls à connaître. Pour le grand bonheur en tout cas des ornithologues et des promeneurs. Le phénomène est spectaculaire, rare et mystérieux.


Rassemblement intrigant
La poitrine et les épaules orangées, le ventre et le croupion blancs, le pinson du Nord arbore une queue noire et fourchue. Mais c’est surtout son comportement grégaire qui permet à tout un chacun de ne pas s’y tromper. L’hiver, ce drôle d’oiseau quitte les régions scandinaves et russes pour migrer au sud-ouest de l’Europe. En bande organisée.
La plupart du temps, les pinsons du Nord forment une multitude de groupes dispersés. Mais, parfois, c’est une gigantesque armée qui se forme. Le dortoir du Crêt pourrait rassembler un quart de la population totale. Samedi matin, une douzaine d’ornithologues du Cercle de Fribourg et du Cercle des sciences naturelles de Vevey-Montreux ont entrepris une estimation.
Un exercice pour le moins ardu. L’idée est d’encercler le dortoir et ses différentes annexes. Le matin, ce dernier a l’avantage de s’écouler en flots limités. Au mieux, c’est une unique et immense colonne de pinsons qui se dessine. Un «tube», comme disent les spécialistes.
On tente alors de se représenter une surface pendant que les oiseaux défilent (plus de vingt-cinq minutes de flux continu samedi matin). On estime ensuite leur nombre que l’on conjugue avec leur vitesse de déplacement (jusqu’à 60 km/h). On peut définir ainsi le passage d’un certain nombre de milliers de pinsons à la seconde. Plus facile à dire qu’à faire.


Des millions d’oiseaux
«Ce dortoir compte sans doute plus d’un million de pinsons. Mais sans doute moins de dix millions», relève en souriant l’ornithologue Adrian Aebischer. Question précision, il faudra repasser. On peut dire au moins que le dortoir du Crêt est plus petit que celui de Vaulruz. Et même quand les spécialistes auront fait parler les données récoltées, le résultat demeurera très approximatif. C’est que l’essentiel est ailleurs.
«Devant de telles proportions, on cherche forcément à cerner un nombre, explique Jérôme Gremaud. Mais on peut tout à fait se contenter d’admettre qu’ils sont très nombreux.» Ce qui fascine davantage le biologiste et ornithologue gruérien, c’est leur part de mystère.
«Par exemple, on n'a jamais vu se former un dortoir. Il semble apparaître d’un jour à l’autre.» Ce sont les ornithologues Christian Grand et Jacques Trüb qui ont identifié celui du Crêt. Des témoins avaient vu des milliers de pinsons le 24 décembre, mais rien les jours précédents.
«Et pourquoi ici? La journée, ils font des kilomètres pour aller manger des faînes, pourquoi ne s’établissent-ils pas directement sur place. D’autre part, s’ils cherchaient la chaleur, ils se rapprocheraient du bassin lémanique.» Et Adrian Aebischer d’interroger à son tour: «Alors qu’ils sont dispersés la plupart du temps, ils se regroupent dans certains cas. Pourquoi? Et comment font-ils pour se retrouver?»
De tels rassemblements pourraient générer le chaos. Au contraire, tout semble parfaitement maîtrisé. «Pour quitter le dortoir, ils forment des colonnes et prennent une direction sans hésiter, poursuit Jérôme Gremaud. Qui dirige la manœuvre?»


Spectacle en deux actes
Le matin, ils se regroupent par vagues à la lisière du bois. Les arbres sont chargés d’oiseaux quand brusquement le départ est donné. La forêt semble alors cracher littéralement des pinsons. Ces derniers jours, ils quittaient Le Crêt peu après 8 h en direction de l’Intyamon.
La journée, ils ratissent les terres à la recherche de nourriture. Un groupe relaie sans cesse le suivant, avançant ainsi par rouleaux. Ils avalent des tonnes de graines quotidiennement. On pense que chaque jour, ils reprennent là où ils se sont arrêtés. Cela expliquerait pourquoi ils quittent le dortoir dans la même direction plusieurs jours d’affilée.
Le soir, ils rentrent au bercail avant le coucher du soleil. Le tableau est différent. Les pinsons reviennent par groupes plutôt qu’en un long tube. Ces jours, à partir de 16 h 30, c’est comme des escadrilles qui fondent sur la forêt.
«On dirait des pièces d’or qu’on lance en l’air», s’émerveillait samedi une observatrice avisée. Si les pinsons du Nord font des mystères, ils ne se dérobent pas aux regards. Ils présentent des jeux de voltige étourdissants. A chaque changement de cap, ce ne sont plus les mêmes qui sont en tête, si bien qu’on se demande, là encore, qui mène la danse. C’est un spectacle beau et secret, à voir la tête en l’air.

 

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Histoire d’oiseaux et de champignons

Ce nouveau dortoir de pinsons du Nord marquera-t-il le retour du Pseudombrophila stercofringilla (du latin stercus, fiente et fringilla, pinson)? Cette nouvelle espèce de champignon a été découverte par le Fribourgeois René Dougoud. Quand ces mêmes oiseaux avaient quitté le dortoir de Vaulruz, en hiver 1999-2000, il avait inspecté les lieux pensant que les tonnes d’excréments déversées (le guano) seraient favorables du point de vue fongique.
Recouvert d’une couche de fientes, le sous-bois lui révéla non seulement des espèces rares, observées pour la première fois dans le canton, mais également une espèce encore jamais décrite. René Dougoud, alors contrôleur officiel de champignons,  avait retracé cette découverte dans plusieurs publications. Les pinsons du Nord suscitaient encore une fois le mystère: l’arrivée de ce champignon à Vaulruz était-il uniquement liée à leurs fientes? Si les spores ont été trimballées par les pinsons eux-mêmes, d’où les avaient-ils amenées exactement?
Aujourd’hui à la retraite, mais toujours membre de la Commission scientifique suisse de mycologie, le Fribourgeois se dit très intéressé par le dortoir du Crêt. En effet, on en saura peut-être davantage d’ici à quelques semaines, si l’on venait à découvrir au Crêt ce même champignon. YG

 

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Des règles à observer
Quand ils établissent un dortoir, les pinsons peuvent y résider jusqu’à trois mois. Cela peut dépendre des conditions météorologiques et de l’abondance de faînes dans la région. Du fait de leur grand nombre, ils ne sont guère impressionnés par les rapaces qui se frottent les ailes. De même, on peut facilement les observer. On fera toutefois attention à respecter quelques règles.
Il convient d’éviter de piétiner les champs ou d’y garer son véhicule. La forêt de La Joux est bordée de routes depuis lesquelles on peut aisément assister aux voltiges des pinsons. Ils quittent le dortoir vers 8 h et leur arrivée spectaculaire commence après 16 h. On évitera de se rendre dans la forêt lorsqu’ils sont là. Pour quelque temps, les pinsons font de ces bois leur sanctuaire.
A Vaulruz, l’hiver 1999-2000, le phénomène avait déplacé les foules si bien que la police était intervenue au pied levé pour organiser les allées et venues. Du côté de la commune de La Verrerie, aucune mesure particulière n’est prévue pour le moment. «Les observateurs sont les bienvenus», confie Marc Fahrni. Le syndic relève toutefois que la commission en charge des tourbières est particulièrement attentive au déroulement des événements. YG

 

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