Le temps où les vêtements donnaient forme aux corps

| mar, 04. fév. 2014
L’expo Dress code ne montre pas que les vêtements de nos ancêtres. Elle laisse deviner leurs corps aussi. Avec des formes et un idéal qui disent le monde qui nous sépare. Visite avec la directrice Isabelle Raboud-Schüle.

PAR YANN GUERCHANIK

«Les sociologues le disent: le corset, nous l’avons avalé!» L’image convoquée par Isabelle Raboud-Schüle est saisissante. Aujourd’hui, le ventre n’est plus dompté par une gaine baleinée, il est sculpté à force de régimes et d’exercices abdominaux. «Le corps doit être impeccable en lui-même, poursuit la directrice du Musée gruérien. Autrefois, on se servait des habits pour donner la forme aux corps.»
L’exposition Dress code, visible jusqu’au 2 mars, permet de prendre la mesure d’un monde passé. Avec non seulement un autre code vestimentaire, mais également un autre rapport au corps. Que montraient nos ancêtres de leur anatomie? Qu’est-ce qu’ils tentaient d’effacer? Qu’est-ce qu’ils avaient à cœur de souligner? Des questions qui mettent en évidence notre propre apparence.

Séparation des sexes
Des habits spécifiques pour l’homme et pour la femme. Cette séparation stricte peut se voir comme un fil rouge dans les parures des années 1800 à 1930 présentées par le Musée gruérien. «Des différences très marquées par la forme et le type d’habits. Un aspect qui culmine dans les costumes fribourgeois. Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que s’opère la révolution unisexe.» De nos jours, l’homme et la femme portent, pour ainsi dire, un jeans et un pull interchangeables.

Avoir un bon siège
«Jusqu’en 1800 et un peu après, on élargit beaucoup le bas du corps: les fesses, les hanches. L’homme porte la culotte bouffante. Les vêtements de la femme comportent beaucoup de tissu à partir des hanches, l’extrême étant ces robes hyperlarges qu’on voit sur les tableaux de l’aristocratie espagnole ou française. Visiblement, il faut avoir un beau siège.» Un critère de beauté lié à une certaine perception de la richesse: être bien en chair, c’est manger à sa faim. Chez la femme, la tendance renvoie également à la capacité d’engendrer une descendance, à l’image de la mère nourricière.

L’individu losange
«Le haut du corps, lui, va adopter une forme triangulaire pour marquer la taille par opposition aux hanches. Assez longtemps, on va privilégier les vêtements aux épaules tombantes, si bien que la silhouette prend en réalité une forme de losange.» Il en va bien autrement aujourd’hui: «Les complets d’homme et les robes ont souvent des épaulettes. Il convient d’augmenter la carrure. Les épaules tombantes sont perçues comme quelque chose de dévalorisant.»
De même, on prône à présent une ligne très droite. «D’ailleurs, nous avons dû rembourrer tous les mannequins de sagex que nous avons achetés, confie la directrice. Les visiteurs sont surpris en découvrant ces femmes ventrues. Ce côté “boule” en bas du corps.» Cette forme particulière se retrouve notamment dans le dzaquillon, avec ses plis qui soulignent les hanches. «Ce qui tracasse les femmes d’aujourd’hui, qui n’ont plus envie de paraître large. Alors parfois, les couturières s’adaptent quelque peu.»

L’homme en gilet
«Depuis l’époque de Napoléon, les hommes privilégient le ventre plat. Ils portent le corset et des pantalons clairs le plus souvent. Les jambes sont longues, avec les parties sexuelles bien en évidence. Des gilets très courts décorent le haut du corps. Au fil du XIXe, les épaules se font plus carrées, les gilets s’élargissent. Avec la société bourgeoise, on en vient à un torse bombé, rembourré. On est plus volontiers dodu.» Ainsi, la caricature du bourgeois, avec des espaces comme des parenthèses entre des boutons de chemise qui menacent de sauter, n’est pas sans dévoiler une certaine réalité.

Haut en couleur
Les nombreux gilets d’hommes exposés frappent par leurs couleurs chatoyantes et leurs motifs raffinés. «Aujourd’hui, “l’extravagance”, le côté tape-à-l’œil, se retrouve presque uniquement sur la cravate. Quand les messieurs daignent se parer d’un peu de couleur, cela passe par la cravate.» Les mondanités ont tendance en effet à se vivre dans des tenues aussi sombres que sobres.
«Ce côté chatoyant va disparaître avec la mise en valeur du rural. Au début et jusqu’au milieu du XXe siècle, on va rester dans des fibres naturelles, dans la laine non teinte, dans des tissus fonctionnels. Cet aspect va de pair avec le mouvement des costumes et la représentation de l’Etat nation par le rapport à la terre, au paysan comme travailleur originel.»

Jeu de jambes
«Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les jambes étaient très valorisées chez l’homme. Alors que les femmes, elles, ne les montraient pas. La jupe remonte au cours du XXe siècle. Aujourd’hui, c’est presque une obligation de les montrer pour être “bien habillée”. Voir les jambes est un critère de beauté important.» Le constat est récurrent: entre une cohorte d’hommes emmitouflés dans des costards, les femmes apparaissent autrement plus dénudées.

Jeunes et vieilles
«Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la distinction entre la jeune fille et la femme mariée était prononcée. On portait des coiffes blanches et légères puis, une fois mariée, on passait au noir. La vieille fille, comme on disait, restait avec sa coiffe blanche jusqu’à 80 ans si elle n’avait pas trouvé d’époux.»
«Voilà qui contraste avec certains vêtements d’aujourd’hui, tel le jeans, qu’on porte de 15 à 80 ans.» Jadis, les couleurs étaient volontiers réservées aux jeunes filles. Leur garde-robe se faisait plus sombre quand elles se mariaient. «Alors qu’à présent, le noir est beaucoup porté par les jeunes.»

Le corps et l’armure
Ces vêtements qui ont vécu nous interrogent. On jugeait de leur valeur par la qualité du tissu, par l’excellence d’une couture. Non par le logo ou l’étiquette. Des habits «durables»: «On les décousait, on les recousait, à mesure que le corps devenait plus gros ou plus maigre. Ils passaient d’une génération à l’autre. Certains apparaissent même sur des testaments.»
Des habits comme des armures. «Ces robes sont des tours dans lesquelles on rentre», observe Isabelle Raboud-Schüle. Avec des coutures pas élastiques, des gaines et des rembourrages pour modeler le corps. «Sur certaines photos d’époque, les femmes et les hommes ressemblent à des pièces d’échecs.»
Aujourd’hui, on s’habille en revêtant le sentiment qu’il faut pouvoir se mettre à nu, enchaîner tenue de ville et tenue de plage dans la foulée, être paré à l’habillage comme au déshabillage. Nous avons avalé le corset de nos ancêtres. L’avenir dira comment s’est passée la digestion. Un jour, nos vêtements aussi seront dans les musées.


Bulle, Musée gruérien, Dress code, jusqu’au 2 mars
 

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