Mani, l’Indienne de Broc

| mar, 18. fév. 2014
Mani, petite orpheline de Calcutta est devenue Marie-Christine, une enfant adoptée en 1964 par un couple de Broc. Elle s’est reconnue dans une récente Séquence d’archives de La Gruyère et raconte sa vie à cœur ouvert.

PAR JEAN GODEL

Savez-vous ce qu’elle est devenue?» Dans la Séquence d’archives du 30 janvier dernier, La Gruyère demandait à ses lecteurs des nouvelles de Marie-Christine, une fillette indienne qu’un couple de Brocois avait adoptée dans les années 1960 et à qui la télévision romande avait consacré, le 14 février 1968, un numéro de son émision Samedi-jeunesse. «Je suis toujours en Gruyère, à Neirivue», a répondu la petite Indienne de Broc. Avec un charmant accent gruérien, le même que dans le film.
Sur la photo tirée du film de 1968, Marie-Christine est une enfant adorable. Etonnamment mûre, elle a le regard confiant, serein et apaisé de ceux à qui la vie n’a, dès le départ, pas fait de cadeau mais dont le plus dur est passé: l’abandon de Mani, un bébé né près de Madurai, à la pointe sud de l’Inde.
Un demi-siècle plus tard, dans son minuscule appartement de Neirivue, celle qui est donc devenue Marie-Christine Borlat se tient là, tout sourire, à accueillir son monde en le tutoyant d’emblée. Depuis ce jour de 1964 où elle est arrivée à Broc, sa vie a somme toute été normale, très suisse, avec de grands bonheurs mais aussi, récemment, son lot d’épreuves sur lesquelles elle reste pudique: «Je franchis les obstacles sans m’y accrocher. J’ai cette force en moi.» Une joie de vivre indéfectible qui, paraît-il, est la marque des gens de son pays natal. «C’est vrai, des amis qui vont se ressourcer en Inde me l’ont dit. Mais je n’y suis jamais retournée, je n’en ai jamais eu envie: je suis d’ici!»
Elle reconnaît que son parcours a été peu commun: «Je suis une battante, je dois ça à mes parents, des gens extraordinaires.» Ses parents? René et Marianne Vallélian, ouvriers à «la Nestlé» de Broc, lui originaire de Vaulruz, elle de Chavornay. «A l’époque, il fallait prouver que l’on ne pouvait pas avoir d’enfant pour adopter. Maman avait fait six fausses couches…» Il fallait aussi afficher dix ans de mariage.


Enfant de Terre des hommes


C’est Marianne Vallélian qui, en 1962, entend à la radio un reportage sur Terre des hommes, fondée deux ans plus tôt par Edmond Kaiser. «Elle a tout de suite appelé. Pour eux, des gens si simples, ça a dû être un grand pas. J’imagine leur bonheur… Ils ont dû avoir un beau cadeau.» Ce cadeau, ils sont allés le chercher au port de Gênes où Mani débarque en 1964, après deux longues années de démarches. «Durant tout ce temps, Papa n’avait qu’une petite photo de moi dans son porte-monnaie», raconte Marie-Christine en montrant la précieuse image, religieusement conservée. Elle a vécu ces années d’attente dans un orphelinat tenu par des sœurs protestantes à Calcutta.
Son passeport ne contient que son prénom: Mani. Son âge? «C’est la doctoresse Joye, de Broc, qui l’a estimé, fixant mon année de naissance à 1959.» Ses nouveaux parents lui choisissent un anniversaire assez distant de Noël et de Pâques: ce sera le 15 août, jour de l’Assomption de Marie. Mani s’appellera donc Marie-Christine. «Il me fallait un prénom chrétien pour l’école, mais papa et maman m’ont toujours appelée Mani.»
Un demi-siècle plus tard, elle s’étonne encore de l’audace de ses parents: adopter une petite Indienne, à Broc, où elle était le premier enfant à arriver d’un pays lointain. Surtout, ils étaient pauvres et les démarches coûtaient cher. «Papa a toujours dit que la Nestlé avait offert un gros cadeau. J’en déduis que la fabrique leur a fait un don. Lui gagnait 50 centimes de l’heure.»
René Vallélian était ouvrier à la fabrication, aux broyeuses et aux concheuses. Souvent, Mani allait le chercher à la sortie du travail: elle était sa fierté. «Le week-end, il faisait parfois des veilles. Alors il m’emmenait avec lui et je plongeais mes doigts dans le chocolat en préparation… J’étais sa princesse!» Marianne, elle, travaillait aux cartonnages. Elle confectionnait aussi les nœuds qui décoraient les œufs de Pâques.
«Ils ont beaucoup travaillé», remercie encore Marie-Christine: «Quel amour il faut avoir dans son cœur pour adopter un enfant et supporter toutes les épreuves!» René et Marianne ont aimé Mani, éperdument. Mani, leur enfant. Ils ont quitté ce monde à la fin des années 1980, mais Marie-Christine puise encore dans leur souvenir la force de se battre: «C’était des gens droits qui m’ont élevée dans l’amour et le respect. Un immense respect. Je suis fière d’eux.»

www.rts.ch/archives

 

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«Heureuse, malgré les épreuves»


Mani a fait ses classes à Broc, chez Jean-Daniel Sudan, Léon Tâche et «Mademoiselle Monnerat». «On lui portait beaucoup d’attention», se souvient aujourd’hui Léon Tâche, arrivé à Broc en 1968. «Elle était bien sûr un peu exotique. Mais elle n’a subi aucun rejet, au contraire.» Dans le film de la TSR, on sent cette fierté des camarades de classe, leur attention pour cette petite fille venue de si loin. «J’ai vécu de très belles années à Broc, ça a été merveilleux», confirme Mani.
Bien sûr, certains la voyaient parfois comme une curiosité: «Des gens me caressaient la peau, puis regardaient leur doigt, pour voir s’il avait bruni, rigole-t-elle. Mais c’était normal. Il n’y avait pas de méchanceté chez eux.» La Brocoise Yvonne Barras, qui fut un temps sa voisine, se souvient d’une petite fille qui s’est très vite adaptée: «Elle faisait partie du quartier. Elle n’a pas été malheureuse.»
A Broc, les Vallélian, la famille de Mani, ont reçu de nombreux soutiens. A la commune, le futur inspecteur Jean-Pierre Corboz, alors en charge des écoles, n’a pas été avare en conseils. «Papa et maman ont dû lui en demander, pour m’éduquer…» Le tuteur de Terre des hommes la suivait aussi. «Comme j’étais l’une de leurs premières enfants adoptées, j’étais un peu leur étendard.»
Mani a toujours eu un caractère bien trempé. Elle n’a jamais voulu chanter avec ses parents, des fidèles de L’Harmonie de Broc, mais a appris à jouer de la clarinette. A l’école secondaire, elle passe souvent dans le bureau de Marcel Delley: «J’ai toujours été bien dans ma peau, à ramener ma fraise.» Pourtant, le directeur ne lui donnera jamais aucune heure de colle: «Je faisais des crasses avec gentillesse.»
S’ensuivent six mois d’école ménagère à Charmey, puis un apprentissage de vendeuse à la Coop de Bulle. Au moment d’entrer dans la vie active, ses parents l’avertissent des brimades qui ne manqueront pas de surgir. Et de fait, le racisme la rattrape de temps à autre. «Il faut passer par-dessus. Sinon, on n’avance pas.» Ses parents ont enduré leur lot de réflexions. Sa mère surtout a souffert du regard des autres. «Quand les gens me dévisageaient, elle me disait que c’était parce que j’étais jolie.»


La chair de leur chair
En 1978, à 19 ans, Mani épouse Claude-Alain Borlat. «Papa n’était pas peu fier de m’emmener à l’église à son bras.» De cette union naîtront Cédrine, Vanessa et Rodolphe. A la naissance de sa première fille, la souffrance de ses parents ressurgit, eux qui n’avaient pas eu la chance de connaître «la chair de leur chair»: «Je leur ai alors dit que j’étais leur chair, véritablement. Il fallait voir la fierté de mon père quand il allait montrer ma fille à ses collègues.»
En 1980, Mani ouvre un magasin d’alimentation à Broc, à la rue de Montsalvens. «J’étais chez moi, tout le monde me connaissait.» Des soucis de santé l’empêchent de poursuivre et la famille s’installe à Grandvillard où elle vivra près de trente ans. Son mari travaille chez Sassi carrelages, elle sert longtemps à la Boucherie du Centre à Bulle.
A Grandvillard, elle est soprano à la chorale où elle a longtemps porté le dzaquillon de sa maman. Depuis, elle s’en est fait faire un. Rouge, «pour mettre mon teint en valeur», sourit-elle. En 1995, lors d’un voyage à Rome, elle serre la main du pape Jean Paul II, une rencontre qui la marque. Catholique, Mani se sent pourtant étrangement attirée par le bouddhisme, l’une des religions de l’Inde. «Je ne me l’explique pas, mais c’est très fort en moi.»
Récemment, les épreuves ne l’ont pas épargnée. La mort de son mari en 2010, emporté par la maladie. Puis, il y a deux mois, celle de l’homme qui était devenu son compagnon. Autant de douleurs qui ont semé la pagaille dans sa vie. Emue, elle n’en dira pas plus. Reviennent alors à la rescousse son amour pour ses parents, son éternelle reconnaissance et son indéfectible sourire à la vie: «A 55 ans, je me sens très heureuse malgré les épreuves. Papa et maman sont toujours en moi.»
Et l’Inde? Elle pourrait demander son dossier à Terre des hommes mais ne le fera pas. Restent quelques certitudes qui la soutiennent: «Mes parents, en Suisse comme en Inde d’ailleurs, étaient au bas de l’échelle. Mais ils étaient riches de valeurs et m’ont offert un parcours extraordinaire. Quant à ma mère biologique, je sais simplement que m’abandonner a dû être un crève-cœur pour elle.» JnG

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.. joli temoignage

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