Un dernier lever de rideau pour un hommage au théâtre

| sam, 08. fév. 2014
Gisèle Sallin et Véronique Mermoud quittent le Théâtre des Osses sur un hommage à leur art: Rideau! se joue dès demain et jusqu’à la fin mars.

PAR ERIC BULLIARD

Demain dimanche, le Théâtre des Osses dévoilera Rideau!, la pièce de Gisèle Sallin qui marque les adieux des fondatrices du Centre dramatique fribourgeois. La metteure en scène rend hommage au théâtre en proposant un voyage à travers les genres, les époques, les personnages, les auteurs… Au côté de la cofondatrice Véronique Mermoud, dix comédiens qui ont marqué l’histoire des Osses seront sur scène, comme Yann Pugin, Yves Jenny, Anne-Marie Yerly, Anne Jenny, Olivier Havran, Anne Schwaller…

Avant d’écrire Rideau!, avez-vous eu la tentation de monter une œuvre existante pour votre dernière pièce aux Osses?
Véronique Mermoud: Gisèle avait cette idée, mais je lui ai dit: «Il faut que tu fasses quelque chose de plus original. Ecris sur tes trente-cinq ans de mise en scène, pour laisser une marque.» Elle a joué le jeu, en se mettant devant sa page blanche, tous les matins, de 6 h à 8 h, pendant une année et demie. A la fin, elle m’a présenté Rideau!  et je l’ai trouvé formidable.

Etes-vous d’emblée partie sur cette idée d’hommage au théâtre?
Gisèle Sallin: Je n’avais aucune intention, aucune volonté particulière. J’ai laissé les choses venir, sans pression, jusqu’à ce que ça constitue un matériau que je pouvais montrer. Au départ, il n’était pas évident que le texte se profile sous la forme d’un spectacle. Ça s’est trouvé en cours de route. Parce que mon métier est de monter un spectacle, pas de faire de la théorie sur le théâtre.

C’est donc au fil de l’écriture que sont remontés des souvenirs, des personnages et des auteurs marquants…
G.S.: En écrivant, tout à coup j’avais un bout de scène. Un autre jour, j’avais écrit un rêve. Ou un personnage venait et je me demandais ce qu’il voulait dire… J’ai suivi ce fil intuitif.
V.M.: Elle s’est laissée porter. Elle me disait: «Tiens, pourquoi j’ai mis Sophocle?» L’instinct jaillissait, de manière très étrange.
G.S.: Par exemple, longtemps, je voyais que Maître Jacques, ce valet de L’avare, voulait entrer en scène, mais pour dire quoi?
V.M.: Et, tout à coup, elle l’a fait parler avec Cassandre, pourquoi?
G.S.: Maintenant, je le sais: ce sont deux personnages qui disent la vérité. Vérité de la comédie pour l’un, de la tragédie pour l’autre. Ils ont une rencontre à travers le théâtre et le temps.

L’idée est aussi de rendre hommage aux artisans qui font le théâtre…
G.S.: Trente-cinq ans de mise en scène, pour moi, c’est vraiment être dans l’atelier de répétition. Un atelier passionnant, parce que tu es avec du texte, avec les auteurs, avec les acteurs, avec tout le côté visuel, la partie picturale, le monde du costume, le masque, les éclairages, les tableaux d’ensemble, les scènes à deux, à trois, la comédie, la tragédie… On a à la fois du théâtre, du récit, de l’improvisation, de la poésie: j’ai voyagé librement dans les formes et les époques. Je trouve que les acteurs sont des spécialistes de la langue. Ceux qui ont vingt ou trente ans de métier connaissent le français d’aujourd’hui, mais aussi celui du XVIIe, du XVIIIe siècle. Ils sont les seuls à pratiquer le français de tous les temps.
V.M.: Ton hommage au théâtre est aussi un hommage aux acteurs. Et on voit ta façon de travailler, de te laisser emporter dans les époques, ainsi que tes prises de position de femme politique d’aujourd’hui. Dans tes mises en scène, même si tu es au XVIIe siècle avec Molière, tu nous relies toujours au modernisme. Ceux qui connaissant Gisèle sauront que c’est elle et verront comment elle travaille. Les autres feront un voyage ludique à travers les émotions et plusieurs formes de théâtre.

Il n’est donc pas nécessaire d’avoir les références aux auteurs et aux personnages pour apprécier la pièce?
V.M.: Je pense même que les gens qui ne les ont pas se laisseront plus emporter que les grands intellos: eux auront les références, mais comme on ne les nomme pas, ils vont trouver à redire… Il ne faut pas intellectualiser: Gisèle a toujours travaillé avec les émotions, pas l’intellect.
G.S.: Je ne veux pas justifier mon parcours ni expliquer le théâtre. Je n’ai pas d’autre volonté que de donner ce que je peux ressentir de l’intérieur, en ayant occupé cette place pendant trente-cinq ans, assise dans le noir.

Les comédiens qui s’expriment dans le dossier de presse parlent beaucoup de leur joie dans ce travail…
V.M.: Parce que Gisèle est la joie! Elle est un être profondément joyeux, donc c’est difficile de faire la gueule… C’est rarissime qu’elle se mette en colère, mais quand ça arrive, elle terrorise tout le monde!
Je pense aussi que les gens savent pourquoi ils sont là et sont touchés de faire partie de ce dernier parcours avec elle. Ils ont envie de défendre ce spectacle avec bonheur.
G.S.: Il faut dire qu’on a des scènes de comédie, aussi. On s’est bien marré.
V.M.: Oui, mais même quand c’était plus ardu, ils ont été tellement patients! Avec la chorégraphe Tane Soutter, ils ont passé des heures pour refaire un mouvement sans jamais perdre leur joie.
G.S.: Nous sommes aussi des compagnons de route: nous avons du plaisir à nous retrouver pour ce spectacle de fin.

Dans la pièce, vous dites que réussir une bonne mise en scène «c’est avoir du bol»…
G.S.: C’est une boutade, mais le facteur chance existe dans la création, comme pour tout le monde: un peintre qui, tout à coup, se trompe dans un mélange de couleurs peut découvrir un résultat fantastique.
V.M.: Quand on a monté L’Orestie d’Eschyle, Gisèle et Olivier Havran, qui jouait Agamemnon, travaillaient depuis une semaine d’arrache-pied, tous les jours, sur une réplique… A un moment, Olivier était épuisé, il en a eu tellement ras-le-bol qu’il a abandonné, en s’appuyant contre la façade… Et Gisèle a dit: «Vas-y! C’est ça.» Elle a fait la scène de cette manière. Il y a toujours du hasard…


Givisiez, Théâtre des Osses, du 9 février au 23 mars, vendredi et samedi, 20 h, dimanche, 17 h. www.theatreosses.ch. La Tour-de-Trême, salle CO2, vendredi 28 mars, www.co2-spectacle.ch
 

 

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«Ça va être bourré d’émotion»


A la veille de Rideau!, ressentez-vous le même trac que pour une autre pièce ou une tension supplémentaire du fait que ce soit la dernière que vous montez au Théâtre des Osses?
Véronique Mermoud: Ça va être bourré d’émotion… Ce n’est pas tout à fait pareil: nous sommes là depuis vingt-quatre ans et se dire que, au mois de mai, nous n’y serons plus, savoir que c’est la dernière fois qu’on parle au public… Pour moi, c’est chaud. Je pense aussi que l’attente est importante.
Gisèle Sallin: Une page se tourne pour nous tous: l’histoire des Osses est vraiment liée au public. Les gens se sentent ici chez eux. Quand on a fait les derniers travaux de la cafétéria, ils ont dit: «Ne nous la foutez pas en l’air!» C’est bien parce que c’est la leur! C’est merveilleux! Par rapport au travail, à la répétition, le soin est le même que pour n’importe quel spectacle. Mais c’est le dernier qu’on va faire ici…
V.M.: Donc, il faut qu’il plaise. Gisèle s’est donnée complètement dans cette pièce, avec honnêteté, elle a ouvert son cœur, son esprit, son intelligence…

Cet adieu aux Osses correspond-il à un adieu au théâtre? Avez-vous des projets?
V.M.: Pour moi, la suite reste ouverte. Je redeviens une actrice freelance. Si on me fait des propositions et qu’elles m’intéressent, je dirai oui. Si on ne m’en fait pas, je n’irai pas les chercher. Je commence à être une vieille dame, j’ai 67 ans, une santé pas géniale, j’ai énormément travaillé, joué des rôles magnifiques… Je vais vers ma vieillesse et tranquillement vers ma mort: j’aimerais que ça se passe en paix.
G.S.: De mon côté, je veux profiter pour faire d’autres choses. Je suis en bonne forme, donc je veux faire un peu de ski, de marche, de vélo… Mais je reste metteure en scène, on verra ce qui se passe.
V.M.: J’imagine que nous allons voyager, rencontrer des amis, refaire une vie sociale un peu plus normale.
G.S.: Disons que le théâtre ne sera plus le sujet principal. Il l’a été pendant cinquante ans! Je serai contente aussi de ne plus avoir la pression de la responsabilité d’une institution.

Depuis l’annonce de votre départ, il y a plus de deux ans, avez-vous toujours été persuadées que c’était la bonne décision?
G.S.: Oui. Nous sommes à la tête d’une institution publique, nous avons souhaité qu’elle le devienne. Il est donc normal qu’on prenne notre retraite, que cette institution soit prise en charge par des personnes qui ont de l’expérience, mais aussi du temps devant elles. C’est une conviction de citoyenne: je ne trouve pas normal que des gens s’accrochent à la tête des théâtres comme s’ils étaient à eux.
V.M.: L’argent est public, donc nous avons des comptes à rendre. Ces deux ans ont permis à Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier de se préparer en connaissance de cause. La passation s’est déroulée de manière naturelle, sans stress. EB

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