Des élèves en difficulté déconnectés du monde adulte

| jeu, 13. mar. 2014
Le CO de La Tour-de-Trême fête ses dix ans. Le bâtiment a dû être réaménagé pour accueillir un nombre d’élèves croissant, dont une part grandissante de cas lourds. L’école est dirigée depuis 2004 par Frédéric Ducrest. Interview.

PAR ANGELIQUE RIME

D’à peine 800 élèves à son inauguration en 2004, le CO de La Tour-de-Trême est passé à 950, alors qu’il franchit cette année le cap des dix ans. Capitaine du bateau depuis sa mise à l’eau, Frédéric Ducrest, 47 ans, a donc vu ses cales se remplir, jusqu’à devenir trop étroites. Le nombre de moussaillons qui peinent à garder la tête hors de l’eau est également en augmentation, même si les matelots qui accomplissent l’entier de leur scolarité obligatoire en crawl existent toujours.

L’augmentation du nombre d’élèves a nécessité des réaménagements dans le CO...
Effectivement. Aujourd’hui, nous sommes en surrégime du point de vue de l’occupation du bâtiment. Nous avons dû installer des classes dans des salles d’étude ou d’appui. Nous avons également été contraints de limiter l’espace consacré à certaines classes, notamment de type développement. Leur effectif est certes moindre, mais la surface par élève devrait néanmoins être plus importante. Là, ils sont confinés, ce qui génère forcément des problèmes.

Cette suroccupation a-t-elle une incidence sur la qualité de l’enseignement?
Non, mais elle a des conséquences sur la qualité de vie en général. Cette année, deux classes n’ont pas de salles attribuées. Cette situation engendre des difficultés parfois très basiques, comme un élève qui perd son livre de mathématiques. A la longue, ces petites choses empoisonnent le quotidien.  

Vous attendez donc avec impatience l’ouverture du troisième CO, à Riaz?
Dans un premier temps, je me réjouis de l’agrandissement prévu sur notre site, en face de la halle de gymnastique, où quatre classes supplémentaires seront installées. Il est prévu que les élèves y entrent en décembre. Et évidemment, le CO de Riaz devrait faire retomber notre nombre d’élèves à 750 ou 800 élèves, ce qui est assurément une bonne nouvelle.

Aurait-on dû construire plus grand à La Tour-de-Trême?
Non, ce CO est déjà trop grand. A l’avenir, il faudrait privilégier de plus petites structures. Evidemment, du point de vue économique, un bâtiment de grande taille est intéressant. Toutefois, lorsqu’on place la relation humaine au centre, avoir des contacts de qualité est plus aisé dans un établissement de 500 ou 600 élèves.
Actuellement, il y a des gens qui travaillent dans l’école, notamment des remplaçants, que je ne connais pas.

En dix ans, le type d’élèves qui fréquentent le CO a-t-il changé?
Les bons étudiants d’il y a dix ans ne sont pas très différents de ceux d’aujourd’hui. Cependant, j’observe un changement pour la frange d’élèves la plus fragile, les élèves en difficulté.
Les situations sont devenues beaucoup plus compliquées. Ceux qui sont faibles sont vraiment très faibles. Ceux qui ont des problèmes ont vraiment de très gros problèmes. Ce n’est pas juste un peu de retard dans le livret de huit. Dans certaines classes, il y a quatre ou cinq jeunes qui prennent des médicaments pour être équilibré psychiquement. Cette situation m’interpelle.

Qui sont ces élèves en difficulté?
Leur situation familiale est souvent fragilisée. Beaucoup d’entre eux ont relativement peu de contacts avec des adultes «équilibrés» et intégrés. Ils vivent dans une certaine autonomie entre ados. Dans le discours qu’ils tiennent, je sens qu’ils vivent dans un univers déconnecté du monde adulte. C’est très inquiétant, car leur adaptation à la réalité et au marché du travail va se révéler très ardue.
Pour certains, il y a aussi une intégration qui n’est pas digérée. Donc une migration, pas forcément toute récente, qui les pénalise encore lourdement.
 
Leur nombre a-t-il augmenté?
Je ne tiens pas de statistiques précises, mais il y en a clairement plus. Aujourd’hui, ces cas lourds représentent de 25 à 35 élèves pour tout le CO. Cela peut paraître dérisoire, mais ces jeunes se retrouvent dans certains types de classes et s’il y en a deux ou trois dans la même, le travail pour l’enseignant est énorme. Un coaching individuel est quasiment nécessaire.

Un poste de travailleur social scolaire pour le site de La Tour-de-Trême a été mis au concours, une nouveauté. L’arrivée de personnel socioéducatif en septembre 2014 sera donc bienvenue...
Parfois, les parents pensent que si le directeur convoque l’élève et lui remonte les bretelles, tous les problèmes vont se régler. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. S’il n’y a pas de fonction miraculeuse, je pense que l’engagement de personnel socioéducatif fait sens. Nous travaillons déjà avec des structures telles que Reper, mais elles ne peuvent prendre en charge qu’un nombre d’élèves limité et les démarches sont souvent longues.

Depuis 2004, les nouvelles technologies sont également beaucoup plus présentes dans l’enseignement...
Elles sont maintenant installées de façon officielle au travers du Plan d’études romand. Toutefois, je ne suis pas sûr que ce soit utile que l’ensemble des enseignants utilisent ces nouvelles technologies. Tous n’amènent pas un surcroît de qualité et d’efficacité lorsqu’ils sont contraints, par une disposition du Plan d’études romand, à les employer.
Nous devons rester attentifs à leur laisser une marge de créativité, sans leur en imposer le style. J’ai l’impression qu’on peut innover sans ordinateur. D’ailleurs, le professeur est un patron. Il a cette capacité de décider ce qui peut se faire efficacement en fonction de sa classe.

Les parents acceptent-ils encore cette autorité qu’a l’enseignant?
Certains ont tendance à se montrer un peu plus revendicateurs. Ils viennent souvent avec un souci démocratique, invoquant une égalité de traitement et comparant des mesures prises pour des situations similaires. Or, l’école, à la différence de la société dans laquelle on vit, n’est pas un milieu démocratique. C’est un lieu d’autorité, du savoir évidemment.

 

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«La première année, il faut survivre»


Lorsque vous vous êtes assis derrière votre bureau de directeur pour la première fois, qu’avez-vous pensé?
J’en ai un souvenir assez précis. A ce moment-là, j’ai véritablement pris conscience d’être le directeur. Pour la première fois, j’ai eu un bureau pour moi seul. Physiquement et géographiquement, on ressent la solitude qu’implique ce poste.

Vous étiez-vous fixé des objectifs?
Non, honnêtement, je me suis dit qu’il fallait juste survivre à la première année. Un peu comme Noé dans son arche, réussir à passer au travers de la tempête. En expérimentant un nouveau bâtiment, un nouveau fonctionnement, il y a tellement de choses qu’on ne peut pas anticiper. Il faut donc s’assurer que la machine va fonctionner et tenir la route.

L’enseignement vous manque-t-il?
Oui, c’est clair. J’ai toujours beaucoup aimé enseigner, mais en tant que directeur, je passe très rarement dans une classe. Par contre, je me vois tout à fait retourner à l’enseignement.

Après dix ans en tant que directeur du CO de la Tour-de-Trême, on va jusqu’à vingt?
Non (rires). C’est très lourd. Il faut être attentif aux indices tels que perte d’enthousiasme ou fatigue. Et je pense qu’ils devraient survenir avant d’arriver à vingt ans. Aujourd’hui, ça m’arrive de me poser la question d’une suite. Mais pour l’instant, je ressens toujours beaucoup de joie dans ce que je fais.

La crasse la plus drôle qu’un élève vous ait faite?
Je n’ai été touché qu’indirectement. Dans la classe d’un de mes collègues, un élève trichait lors de la dictée. Muni d’une oreillette, il téléphonait à sa maman, qui lui soufflait les réponses. Je l’ai reçue dans mon bureau et au lieu de se confondre en excuses, elle semblait plutôt dire que son soutien était justifié, car les dictées de l’enseignant étaient trop corsées! AR



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Diminuer les effectifs
Les récentes mesures d’économies de l’Etat ont touché le secteur de l’enseignement. Mais pas au niveau du Cycle d’orientation. «Il n’y a pas eu l’audace de toucher au CO, ce qui me semble être une belle manifestation de sagesse. Mais le jour où cela arrivera, nous sortirons les griffes», annonce Frédéric Ducrest. Le directeur du CO de la Tour-de-Trême attend également avec impatience la nouvelle loi scolaire et son règlement, qui devrait fixer et recadrer le fonctionnement de l’école obligatoire.
«L’ensemble des directeurs avaient demandé une diminution des effectifs maximaux des classes. Dans les mesures d’économies de l’Etat, une augmentation n’était pas taboue, pour qu’au final, le maintien des effectifs actuels soit perçu comme une bénédiction! Si on ne baisse pas les effectifs, il faudra revoir certaines dispositions, notamment en matière de prise en charge individuelle.» AR

 






 

Commentaires

Réactions au sujet de l'article : Des élèves en difficulté déconnectés du monde adulte. Interview de Monsieur Ducrest, directeur. Vous faites mention dans cet article que dans votre école certains jeunes doivent prendre des médicaments pour être "équilibré psychiquement". Cette situation vous interpelle. Je me demande après votre article quelle va être la réaction de ces jeunes souvent ambivalents quand à la prise de médicaments, quelle va être leur réaction, s'ils poursuivront leur traitement. Doit-on encore les blâmer alors qu'ils sont rentrés dans une démarche de traitement ? N'est-ce pas le début d'un changement et d'une responsabilisation personnelle ? Peut-être ne croyez-vous pas à la pharmacologie qui est pourtant une branche bien scientifique. C'est vrais il est de bon ton et populaire d'être contre les médicaments quand on n'en a pas besoin soi-même. Mais il suffit d'être malade pour savoir comment le médicament peut nous soulager. Les élèves qui réussissent , l'élite, a déjà tout en main: des parents responsables et des activités variées. Mais certains jeunes souffrent de problèmes plus grave et ils essayent de poursuivre des études malgré leurs troubles. Ils doivent être aidés et soutenus pour trouver cet équilibre psychique, ne l'oublions pas, que nous cherchons tous. Vous pouvez publier cet article Si besoin, correction des fautes d'orthographe

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