L’homme qui s’attaque au biplan de La mort aux trousses

| sam, 01. mar. 2014
Michel Scyboz, pilote de ligne, restaure un avion de légende: le PT13 D Stearman. L’avion a été rendu célèbre par Alfred Hitchcock. Ramené des USA, il est dans son état d’origine.

PAR JEAN GODEL

Le PT13 D Stearman vous dit certainement quelque chose: c’est le biplan qui, au milieu de nulle part, attaque Cary Grant dans La mort aux trousses, le film d’Alfred Hitchcock sorti en 1959. Autant dire une icône. C’est précisément un exemplaire de cet avion que le pilote Michel Scyboz a acheté aux Etats-Unis en 2012 pour le restaurer chez lui, à Rueyres-Treyfayes.
Ramené de Portland (Oregon) en pièces détachées via le canal de Panama, Rotterdam et Bâle, l’avion a été livré par camion en mars 2013. Depuis, Michel Scyboz et son fils Morgan, 16 ans, l’ont démonté pour une restauration complète. Premier vol prévu, si tout va bien, à l’été 2015, pour les 50 ans de son propriétaire.
Construit dans les années 1930 et 1940, le PT 13 D Stearman est à la base un avion d’entraînement militaire biplace (PT pour primary trainer) produit par les usines Stearman, de Wichita, dans le Kansas. Wichita, la «capitale de l’air», comme on l’appelait alors, elle qui a vu naître les constructeurs Stearman (racheté dès 1934 par Boeing), Cessna et Beechcraft.
«C’est un avion très solide», constate Michel Scyboz devant le lourd train d’atterrissage en acier. Il faut dire que dans cet immédiat avant-guerre où l’on formait des pilotes à la pelle, explique le Gruérien, il se cassait un avion par jour dans les écoles de l’US Air Force: «Comme l’appareil est penché en arrière, surtout à basse vitesse, le pilote ne voit rien. Beaucoup se sont crashés à l’atterrissage, certains même en vol.» Les photos d’époque montrent des alignements sans fin de PT13 (à moteur Lycoming) et de PT17 (à moteur Continental) sur les tarmacs militaires américains.


D’avion école à sulfateuse
L’exemplaire de Michel Scyboz ayant été livré avec ses papiers, il a été facile de reconstituer son histoire. Construit en 1944, il n’a effectué que
500 heures de vol au sein de l’US Air Force avant d’être vendu le 4 septembre 1949 à l’Aero Flying Club de Salt Lake City, une école d’aviation.
En 1950, il est racheté par une compagnie d’épandage agricole: son moteur Lycoming de 220 CV est remplacé par un Pratt & Whitney de 450 CV, une puissance indispensable pour opérer en tant que crop duster – une sulfateuse des airs, en somme. La place avant reçoit un réservoir à pesticide et des trémies d’épandage sont fixées à son aile. C’est dans cette configuration qu’un Stearman apparaît dans La mort aux trousses.
Dès 1952, l’appareil reste cloué au sol. Il est racheté en 1967 par un certain Ruben Nolf, à Portland, qui entame une longue et méticuleuse restauration dans son état d’origine, y compris le moteur. Alors immatriculé N4754V, il est rebaptisé en 1978 N10LF, ce qui n’est pas sans rappeler le nom de son propriétaire. Mais ce dernier ayant perdu entre-temps sa licence de vol, il n’aura jamais le bonheur de le piloter. La dernière maintenance date de 1979 et fait état de 800 heures de vol.
L’avion est alors rangé dans le garage de Ruben Nolf, lequel, à 85 ans, se laisse convaincre par un ami de le vendre. C’est alors que Michel Scyboz, déjà copropriétaire d’un PT13 D basé à Ecuvillens, découvre l’objet sur internet, en décembre 2012. «Tout est d’origine, même les tableaux de bord, c’est très rare. On n’en trouve plus dans un tel état, c’est ce qui fait sa valeur.»


Plus volé depuis 1952
L’avion a donc très peu volé, la dernière fois probablement en 1952. Il est en très bon état. L’idée de Michel Scyboz est de le restaurer non pas dans son gris militaire d’origine, mais dans la livrée rouge et blanc de 1929 adoptée par la Western Air Express sur ses Stearman pour transporter le courrier de l’US Air Mail entre Cheyenne (Wyoming) et Pueblo (Colorado).
La raison de ce choix? Michel Scyboz l’extrait délicatement d’une fourre plastique: une lettre postée, d’après le tampon, le 17 avril 1930 à «1 pm» à Los Angeles et que la Western Air Express a prise en charge. Le vol avait duré trois jours et la lettre, qui n’a jamais atteint son destinataire, n’a pas été ouverte. Dès 2015, gardant tous ses mystères, elle retrouvera pour ainsi dire l’avion de son premier voyage.

 

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Chaque pièce raconte une histoire
Le Stearman de Michel Scyboz, un PT13 D de 1944, mesure 9,81 m d’envergure pour 7,54 m de longueur et 2,95 m de hauteur. Avec ses 900 kg à vide, il peut emporter deux passagers à 4000 m. Le moteur est un Lycoming à 9 cylindres en étoile de 11 litres de cylindrée. Légèrement modifié, il affiche 300 CV. Toutes séries confondues, il a été construit à près de 10000 exemplaires – il en reste environ 2000. «C’est sans doute le biplan le plus connu dans le monde», pense Michel Scyboz.
Pour l’instant, son Stearman est entièrement désossé: rien de bien impressionnant au premier coup d’œil. Pourtant, chaque pièce raconte une histoire vieille de septante ans exactement. Comme la tubulure du fuselage, en parfait état, la peinture vert militaire, les tableaux de bord ou les sièges baquet en bois, tous d’époque. Les ailes ont été restaurées par Ruben Nolf, le propriétaire précédent, dans leur état d’origine, avec infrastructure en bois laqué recouverte de toile de coton cousue.


Un bijou d’acajou
Mais la pièce maîtresse est sans conteste l’hélice, une rareté bien rangée dans son emballage. Il s’agit d’une ERCO en bois d’acajou à pas variable. Un bijou de 1,3 m d’envergure constitué de plus de 90 couches d’acajou collées et compressées. Rareté, car la quasi-totalité des Stearman ont été équipés d’hélices en métal: «Mais à la fin de la guerre, explique Michel Scyboz, le métal était si précieux qu’on a construit en bois tout ce que l’on pouvait. Cela a duré très peu de temps.»
Fabriquée à l’époque, cette hélice n’est pourtant pas celle montée d’origine. «Elle a été dénichée par Ruben Nolf qui l’a fait homologuer en 1978 par la Federal Aviation Administration exclusivement pour son N10LF», raconte Michel Scyboz, certificat en main. «Elle est neuve et n’a jamais volé. C’est exceptionnel! On ne trouve aucune photo d’époque d’un Stearman équipé d’une telle hélice. Il y a donc peu de chance qu’un autre avion existe dans le monde dans cette configuration.»
Autre curiosité, le document d’enregistrement  du War Department fait état d’une livraison le 3 juin 1944, trois jours avant le Débarquement. Or, sur internet, Michel Scyboz a déniché des photos de l’hélice dotée du numéro de série précédent et livrée le même jour. Une «sœur jumelle» découverte dans une grange, aux Etats-Unis.
C’est le genre de surprises qui émerveille le Gruérien : «On s’identifie à un tel avion. On a le sentiment d’appartenir à l’époque des pionniers. Quand on le pilote, on ressent véritablement la présence des hommes qui l’ont vu naître. Cet avion, c’est un lieu de culte.» JNG

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