«Pour les Brésiliens, le prix à payer est trop élevé»

| mar, 13. mai. 2014
Le Brésil accueille la Coupe du monde du 12 juin au 13 juillet. Sergio Haddad sera à Bulle pour dénoncer les dérives de l’événement. Le Brésilien est un militant reconnu: il comptait parmi les initiateurs du Forum social mondial.

PAR THIBAUD GUISAN

Montrer une autre image de la prochaine Coupe du monde de football. Le Brésilien Sergio Haddad, 64 ans, fait entendre sa voix durant deux semaines en Suisse romande et à Berne. Invité par E-changer, une organisation de coopération nord-sud basée à Fribourg, il sera jeudi à Bulle, pour un dialogue avec les étudiants de l’école de commerce du Collège du Sud.
Economiste, docteur en sociologie de l’éducation, l’homme est un militant reconnu. Aujourd’hui à la tête de l’ONG Ação Educativa, à São Paulo, il a présidé l’Association brésilienne des ONG. A ce titre, il a compté parmi les initiateurs du Forum social mondial: une alternative au Forum économique mondial de Davos, tenue pour la première fois en 2001 à Porto Alegre. Il raconte son combat à La Gruyère.

Que dénoncez-vous?
Le point de départ, c’est la décision de construire autant de stades (n.d.l.r.: sept bâtis à neuf, cinq rénovés) dans un pays qui aime le football et qui a déjà beaucoup d’enceintes. Rien qu’à São Paulo, il en existait trois, de 60000, 35000 et 30000 places. On aurait très bien pu adapter la plus grande. Au lieu de ça, on reconstruit un stade entier. En 1998, la France n’a créé qu’une nouvelle enceinte, le Stade de France. En 1994, aucun stade supplémentaire n’a été cons-truit aux Etats-Unis.
Après la Coupe du monde, personne ne remplira les nouveaux stades de Brasilia, Manaus, Cuiabá et Natal. Ces villes n’ont pas de bonnes équipes en championnat. On peut utiliser ces arènes pour des concerts, mais il faut des artistes internationaux pour les remplir. Or, il n’y a pas assez de gens qui peuvent payer pour voir Madonna…

Des infrastructures qui restent à l’abandon après les compétitions, ce n’est malheureusement pas nouveau…
Oui, on parle des éléphants blancs d’Afrique du Sud, ces stades inutilisés après le Mondial 2010. Enormément d’argent tourne autour d’une Coupe du monde et de gros entrepreneurs veulent leur part de gâteau. Le problème, dans les pays émergents, c’est que ces chantiers engendrent souvent des conséquences sociales dramatiques.

Quelles sont ces incidences au Brésil?
Des quantités de gens ont été déplacés pour construire les stades, mais aussi les zones dédiées aux sponsors. C’est un processus violent. Ces personnes ne reçoivent pas d’argent en compensation, elles doivent vivre loin des centres-villes, là où les enfants n’ont pas toujours accès à l’école. Rien qu’à Rio, près de 70000 personnes ont été déplacées, car il faut aussi préparer les JO de 2016. Elles seraient 250000 dans tout le pays.

La construction des stades a fait plusieurs morts et ces infrastructures ont un coût. Mais, à la base, leur réalisation n’est-elle pas un coup de pouce pour l’emploi?
C’est la justification du gouvernement brésilien. Mais le chômage est très bas, avec un taux de 4 à 5%. Notre crise est relative en comparaison de ce que vivent certains pays d’Europe. Des touristes vont venir et ça va donner du travail au secteur hôtelier et de la restauration. Mais le pays perd plus qu’il ne gagne. Le prix à payer est trop élevé. Et on n’a pas encore parlé de l’augmentation de la prostitution. Car l’image du Brésil, c’est le carnaval, le football, les plages et les femmes…

L’an dernier, la contestation s’est montrée au monde lors de la Coupe des Confédérations, «répétition générale» de la Coupe du monde. Comment expliquer ces mouvements sociaux?
Les Brésiliens ne sont pas contre la Coupe du monde. Ils s’opposent à la façon d’organiser l’événement. Ils découvrent qu’une quantité d’argent public est dépensé pour un événement auquel beaucoup ne pourront pas participer (n.d.l.r.: le budget global est estimé à 13 milliards de francs). Cet argent, qui finance aussi des routes, la reconstruction d’aéroports, ne va pas à l’éducation ou à la santé. Seuls les gens très riches et des grandes entreprises seront dans les stades. Les autres suivront les matches, mais à la télévision, tellement les billets sont chers.
Cette contestation est aussi l’expression de contradictions. Le Brésil est un pays économiquement fort, avec le huitième plus gros PIB au monde. Mais les revenus sont concentrés dans une très petite partie de la population. De même, c’est surtout le sud et le sud-est du pays qui sont riches.

D’un autre côté, si on se fait l’avocat du diable, les Brésiliens ont voulu cette Coupe du monde. Ils doivent donc l’assumer…
Oui, mais il y a d’autres façons d’organiser une Coupe du monde. Aujourd’hui, pour accueillir le Mondial, il faut se plier à tout une série de règles imposées par la Fifa. Or, il est difficile de tenir ces conditions sans créer des problèmes internes. J’ai l’impression que la Fifa et d’autres organisations s’intéressent aux BRICS (n.d.l.r.: les grandes puissances émergentes Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), parce que les gouvernements de ces pays se plient plus facilement aux exigences. A l’inverse, des villes d’Europe renoncent à organiser des événements majeurs comme les jeux Olympiques.


Faut-il s’attendre à des manifestations durant la Coupe du monde?
Des choses se préparent, mais je ne sais pas quelle sera la mobilisation. A la fin de l’année dernière, le gouvernement a interdit les grandes manifestations. Il y a désormais plus de policiers que de gens dans la rue. Les garde à vue se multiplient. Ça retient les gens. En plus, les grands médias comme Globo ont tendance à criminaliser les manifestations et à minimaliser les protestations. L’enjeu est économique. Souvent, ils ont les mêmes sponsors que la Fifa…

Les dénonciations avant les grands événements, ça devient tristement banal (Jeux de Sotchi ou de Pékin, Coupe du monde en Afrique du Sud). Une fois que la compétition est là, on ne parle plus que de sport. Le combat est noble, mais n’est-il pas voué à l’échec?
Non, ce n’est pas peine perdue. Au Brésil, les protestations et les grèves ont débouché sur la négociation de meilleurs salaires. Le gouvernement comprend qu’il ne peut pas faire ce qu’il veut. A l’avenir, les Brésiliens seront beaucoup mieux préparés à surveiller les dépenses publiques. On peut espérer que le contrôle social sera plus important pour les jeux Olympiques de Rio. Et, surtout, que cette Coupe du monde au Brésil serve de leçon. Qu’on puisse organiser une Coupe du monde en lien avec la passion pour le foot d’une population.

 

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Le Mondial de la rue
Sergio Haddad est aussi le coorganisateur de la prochaine Coupe du monde de football de rue. L’événement doit réunir des équipes d’une vingtaine de pays, du 1er au 12 juillet, à São Paulo. Après l’Allemagne (2006), l’Afrique du Sud (2010), la manifestation vivra sa troisième édition. «Les deux premières ont été organisées par la Fifa, explique le Brésilien. Les footballeurs seront pour la plupart âgés de 14 à 18 ans et ils évolueront dans des équipes mixtes de six joueurs.»
Né en Argentine dans les années 1990, le football de rue se veut avant tout éducatif. Ils seraient 600000 à le pratiquer dans le monde. Un match n’est pas dirigé par un arbitre, mais par un éducateur de rue. Il se déroule en trois temps. D’abord, les jeunes se mettent d’accord sur les règles du jeu à suivre et le calcul des points. «L’idée est de promouvoir le dialogue et la tolérance, explique Sergio Haddad. Par exemple, on peut établir qu’un but marqué par un jeune avec un handicap compte double.» Après le match, les deux équipes se retrouvent pour évaluer si les accords ont été respectés. C’est sur la base de ce dialogue que le vainqueur est désigné. TG

Commentaires

Pendant ce Mondial, il y aura de très gros problèmes, la sécurité des stades ne sera par vérifiée à temps, tout le monde le sait, mais il y aura aussi des supporters agressés en dehors des stades, voir tués et ça peu de gens le savent: le Brésil, avec 50000 assassinats par an est le pays le plus criminogène au monde; la seule ville de Rio a recensé 569 meurtres sur le seul mois de janvier !!! Voir l'excellent blog qui traite de ces problèmes peu connus: blogbresil2014.wordpress.com/2014/04/01/une-coupe-du-monde-tres-dangereuse/ et blogbresil2014.wordpress.com/2014/04/07/brasil-50-000-assassinats-par-an-j-65/

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