Le combat n’est pas fini

| mar, 10. juin. 2014
Le mouvement de défense du patrimoine a 50 ans. Pourtant, des menaces pèsent toujours et Pro Fribourg poursuit son combat. Son président, le Gruérien Jean-Luc Rime, plaide pour une architecture de qualité.

PAR JEAN GODEL

Pro Fribourg a 50 ans. Un demi-siècle à conjurer les Fribourgeois de respecter leur patrimoine bâti. Dès jeudi, la Bibliothèque cantonale et universitaire proposera une exposition retraçant ce demi-siècle de combat et intitulée 50 ans, c’est pas assez! Le lendemain paraîtra le N° 183 de la revue Pro Fribourg consacrée à ce demi-siècle d’existence. Comme souvent, il aura fallu un regard extérieur, celui du Genevois Gérard Bourgarel, fondateur de Pro Fribourg, pour révéler leurs trésors aux Fribourgeois.
Le titre de l’expo le crie (faute de syntaxe comprise et assumée): le combat n’est pas fini, loin de là. Pour le mener, un Gruérien: Jean-Luc Rime, né à Charmey en 1965 d’un papa, Félix, facteur et député socialiste. Un homme qui n’a peur de rien: à 20 ans, Jean-Luc Rime dénonçait la «route illégale» du notable Pierre Rime à son chalet de la Gueyre. «Ça l’avait mis tellement en rogne qu’il avait promis en public de me tirer deux balles», sourit aujourd’hui ce père de famille dont la détermination transparaît à chacun de ses propos.
Etudiant en architecture, il déplorait déjà être «formaté pour faire du neuf, sans respect pour le patrimoine». Entré au comité de Pro Fribourg en 1990, il rejoint à ce titre la commission cantonale des Biens culturels: «J’y ai vu passer des dossiers d’une grande médiocrité!» Aujourd’hui chargé de cours à l’Ecole d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg, il essaie de sensibiliser au patrimoine construit: «Mais cela ne pèse que deux crédits sur les cent de la formation, alors que la rénovation représente 50% du marché du bâtiment…» A bientôt 50 ans, lui aussi, Jean-Luc Rime, installé à Fribourg, préside aux destinées d’un mouvement «en pleine forme» et qui a repris ses marques depuis la mort de Gérard Bourgarel en 2012.

Pro Fribourg, c’est comme les Restos du cœur: si vous êtes encore là, c’est que vous avez raté votre mission?
Les objectifs ne sont pas atteints et il y a encore énormément à faire. Gérard Bourgarel avait l’habitude de dire que la seule chose dont on ne viendra jamais à bout, c’est la bêtise humaine et celle de nos politiciens. Parce que ce sont eux les premiers responsables…

Qu’est-ce qui a changé en cinquante ans?
Les autorités veulent bien faire, mais elles ne s’en donnent pas toujours les moyens en s’entourant de professionnels compétents. La société a aussi changé: il y a vingt ans, quand Pro Fribourg poussait un coup de gueule, le Conseil d’Etat en discutait en séance. Aujourd’hui c’est une goutte d’eau dans le torrent médiatique. Pourtant, depuis que le Grand Conseil nous a accordé en 2009 un droit de recours en matière de construction, notre poids vient du droit: ce que l’on pouvait obtenir autour d’une table, il faut maintenant l’arracher devant les tribunaux. C’est plus efficace.

Quel Fribourg défendez-vous?
Une ville doit se renouveler, croître. Mais avec la vieille ville, on a un ensemble fini à forte densité de construction et d’une durabilité, pour certains bâtiments, de 850 ans. Alors on peut rénover, mais il faut le faire en bonne intelligence avec ce qui existe. Je regrette que les projets architecturaux ne soient pas toujours à la hauteur du patrimoine dans lequel ils s’inscrivent.

Quelles menaces pèsent sur le patrimoine?
Je me fais surtout du souci pour le petit patrimoine: un pavage dans une rue, un râcle-pieds sur un perron. Quand on rénove, généralement, on le supprime, alors que c’est la mémoire d’un mode de vie. Pour ce qui est des grandes menaces, on pensait qu’il n’y en aurait plus sur la vieille ville de Fribourg, mais nous sommes extrêmement inquiets de la révision en cours du PAL: dans leurs études préliminaires, les urbanistes ont limité la zone à protéger au Bourg. On s’attend à un combat assez violent si la ville persévère. Des quartiers entiers ne seraient plus protégés.

Pourquoi cet aveuglement?
On revient à l’idéologie du tabula rasa des années 1970 quand on arrachait des rues entières. Or chaque période a construit son quartier. Et c’est cette continuité historique qui fait le charme et la qualité d’une ville. On peut compléter le tissu ancien sans le raser.

Les lois ne protègent-elles pas mieux le patrimoine?
Oui, mais elles sont assez peu appliquées: les tricheries en lien avec le patrimoine sont rarement sanctionnées, ou alors par des amendes ridicules. Si le Service des biens culturels donne son préavis, ce sont les communes qui contrôlent les travaux. Or, dans un village de 500 habitants, je vois mal le syndic sanctionner…

Qui doit contrôler alors?
Les préfectures. Ce sont elles qui octroient les permis de construire. C’est donc à elles de contrôler les travaux. Dans les grandes villes comme Fribourg et Bulle, il existe des services professionnels d’inspection des constructions qui fonctionnent relativement bien. Mais Fribourg mériterait d’avoir un conservateur des monuments.

Le canton a-t-il mal à son patrimoine?
Son patrimoine est exceptionnel, mais a tendance à se dégrader sous la pression démographique. L’aménagement de la plupart des villages a été mal maîtrisé: une maison jaune à côté d’une église dans un site d’importance nationale, c’est juste dramatique!

Que faire?
Il faudra beaucoup de subtilité et de sensibilité aux professionnels pour réparer, recoudre, compléter. Mais il y a des forces vives, de jeunes architectes un peu mieux formés, même si beaucoup reste à faire pour les sensibiliser.

Pendant ce temps, on continue de construire des maisons jaunes…
Les habitants ont parfois mauvais goût et personne n’ose le leur dire.

Chacun est libre, non?
Non, on n’est pas libre dans un site protégé. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire.

Le combat de Pro Fribourg s’est élargi au canton…
Oui, les statuts ont été révisés il y a une vingtaine d’années. On a alors joué de la sensibilisation grâce à notre travail éditorial qui a suppléé au manque d’intérêt des éditeurs traditionnels. C’est l’autre utilité de Pro Fribourg, son côté sonneur d’alarme quand ça dérape.

Un grand échec de Pro Fribourg?
La démolition de la brasserie de Beauregard, un merveilleux bâtiment des années 1950 qui aurait pu s’intégrer dans le nouveau quartier.

Et votre plus beau succès?
Avoir pu déplacer le pont de la Poya et ses voies d’accès pour épargner le château de la Poya. Mais là, nous n’étions pas seuls.


www.pro-fribourg.ch
www.fr.ch/bcuf

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Avoir le courage de viser la qualité
Dans le Sud, les chalets d’alpage sont l’exemple type d’un patrimoine dont on ne sait plus que faire…
Le drame, c’est que le monde agricole vit d’immenses changements. Les incitations financières à mettre le bétail sur les alpages ont par exemple été diminuées. Sans bétail, la forêt va prendre le dessus. Pour maintenir un paysage traditionnel, on a besoin de paysans, de bétail et de chalets.

Quelle solution?
Il ne faut pas être dogmatique. Pour les chalets qui appartiennent à un site, faisons en sorte que le bétail y reste et que les caractéristiques typologiques comme les toits en tavillons demeurent.

Mais l’agriculture elle-même n’a plus besoin d’autant de chalets…
Transitoirement, on peut admettre qu’ils soient occupés en l’état par des vacanciers. Mais à terme, ma position est un peu radicale: on doit admettre que certains chalets disparaissent. Il vaut mieux de belles ruines que de vilaines résidences secondaires.

Quelle est la protection du patrimoine dans le sud du canton?
Des outils comme l’ISOS, l’Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger, permettent de définir les bons endroits où construire. Mais les communes vacillent parfois, soumises aux intérêts financiers. On ne peut pas que les en blâmer, d’ailleurs: certaines ont hérité de plans d’aménagement totalement surdimensionnés. Le premier PAL du canton, celui de Charmey, a été réalisé en 1972 par un urbaniste zurichois appelé par des élus radicaux pour développer le village. Il mettait en zone une capacité de 30000 habitants!

Est-ce rattrapable, à Charmey comme ailleurs?
Il faut avoir le courage de construire des projets de qualité au bon endroit, par exemple une école au centre, pour reconstituer une place… Pour ce faire, on a besoin de processus et d’architectes de qualité. Pour le reste, il faut laisser le temps au temps. Mais il est vrai que nous sommes dans un monde complexe où le patrimoine n’est qu’un souci parmi d’autres. JnG

Commentaires

Bravo Jean-Luc, il en faudrait un peu plus comme toi dans notre belle Gruyère dont les magnifiques domaines agricoles diminuent de plus en plus pour faire place à du béton et des immeubles entassées les uns sur les autres. Quel gâchis. Avec mes cordiales salutations

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