Cette guerre qui a entendu Bulle chanter «La Marseillaise»

| sam, 26. jui. 2014
La Première Guerre mondiale a cent ans: elle éclatait le 28 juillet 1914. Bulle et la Gruyère ont vécu au rythme du conflit, en manifestant un fort soutien à la France. Retour sur quelques épisodes locaux de cet événement mondial.

PAR THIBAUD GUISAN

«Pour nous, Suisses, la guerre actuelle n’est pas sans précieux enseignements. On peut constater ce que valent les paroles mielleuses de paix, de calme et de travail. Pour la mentalité teutonne, le travail, c’est le fourbissement des armes, et la paix, l’écrasement du petit et l’asservissement des faibles.» Dans son édition du 1er août 1914, La Gruyère commente à sa manière l’embrasement de l’Europe.
Quatre jours plus tôt, le 28 juillet, l’Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie. Le 1er août, l’Allemagne en fera de même avec la Russie, puis avec la France le 3 août. Le Royaume-Uni s’en prendra à l’Allemagne le 4 août. Jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918, Bulle et sa région vivront au rythme du conflit. Loin des lignes de bataille, retour sur quelques chapitres locaux de la Grande Guerre.

Une ville garnison
Quand la guerre éclate, Bulle compte un peu plus de 4000 habitants. En Suisse, la mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914, avant l’élection du général Wille le 3 août. Les soldats gruériens sont rassemblés à Bulle. Le 4 août, la foule assiste à leur départ en train.
Bulle retrouve ses soldats à la mi-octobre 1914, au point même de devenir une ville garnison. D’abord engagées dans les régions jurassiennes, les troupes stationnent massivement dans la région. Alors que deux bataillons sont localisés vers Fribourg et Vuadens, Bulle en héberge trois autres. «Ces troupes vont donner à notre contrée un regain de vie et d’animation», se réjouit La Gruyère. Sur le terrain, les manœuvres se déroulent dans la pluie, la neige et le froid. En ville, le quotidien est marqué par les allées et venues du matériel d’artillerie, des hommes en armes et des chevaux.
La première phase de mobilisation prend fin au tout début du mois de décembre 1914. Le 29 novembre 1914, une grande parade des troupes a lieu pour remercier la population de son accueil. Quatre autres périodes de mobilisation suivront: de mars à juin 1915, de février à septembre 1916, de janvier à mai 1917 et d’octobre 1917 à janvier 1918.

Un centre d’accueil
Bulle trouve une nouvelle vocation dès le printemps 1916: la ville se transforme en centre régional d’internement. Le secteur gruérien, organisé depuis Bulle, est dirigé par le major Ernest Allemann. Les 125 premiers prisonniers blessés belges et français débarquent à la gare le 3 mai 1916. Attendus par plus de 3000 personnes, ils défilent dans une ville enthousiaste. Les écoliers attendent sur le quai avec des bouquets de fleurs, à côté du corps de musique de la ville. Le syndic Lucien Despond – il a remplacé Félix Glasson en mars 1915 – prononce un discours au balcon de l’Hôtel de Ville, avant une réception officielle.
Le même protocole se répétera jusqu’en mai 1918 et l’accueil des derniers convois. En 1916, près de 300 internés sont répartis entre Charmey, Montbovon, Gruyères, Châtel-Saint-Denis, La Tour-de-Trême, Grandvillard, Neirivue et Bulle. En janvier 1917, ils sont 275, puis 530 en juin 1918 et 330 en novembre 1918. Les grands rapatriements débutent à la fin de l’été 1918. Des internés travaillent dans des ateliers de menuiserie (Châtel-Saint-Denis), des fabriques de jouets (Montbovon) et de chaussons (Charmey), mais aussi dans les champs. Ils animent aussi la vie culturelle de la région, en donnant des spectacles et concerts. Un foyer, faisant office de lieu de lecture et de détente, ouvre à Bulle à l’automne 1917, avec le soutien de l’ambassade de France.
Un comité de dames – parmi lesquelles Cécile Despond, épouse du syndic – s’est formé pour récolter des dons en faveur des soldats. Mais, plus que d’argent, ce sont des habits et de la lingerie dont les soldats ont le plus besoin. En septembre 1918, La Gruyère souligne la forte amitié née entre les Gruériens et leurs hôtes: «Ils ont su la mériter et la fortifier par leur caractère, leur affabilité, leur jovialité, toutes les qualités qui font aimer la race française.»

Une visite de marque
L’année 1917 voit l’entrée en guerre des Etats-Unis, début avril. La Gruyère évoque un «superbe cadeau de Pâques», espéré décisif pour l’issue de la guerre. Car une certaine lassitude gagne la population devant le prolongement du conflit. Au quotidien, l’heure est au rationnement des denrées, même si les régions agricoles souffrent moins que les villes. La solidarité avec la France reste forte et prend parfois des formes insolites. Ainsi, à la fin 1917, les syndicats agricoles de la Gruyère envoient 80 chèvres aux agriculteurs des provinces occupées.
C’est dans ce contexte un peu morose que s’inscrit un grand jour: la venue en Gruyère du général français Paul Pau, qui rend visite aux internés français. Ce militaire reconnu – il avait refusé le poste de commandant suprême de l’armée en 1914 – arrive à Bulle le matin du 12 juin. Le cortège d’accueil est impressionnant. Après la visite des campements de Gruyères, Grandvillard, Neirivue et Montbovon, le général est reçu à midi dans la grande salle de l’Hôtel de Ville de Bulle. Le banquet est inauguré par La Marseillaise. «Notre petit pays est un grand ami du vôtre», s’exclame le syndic Lucien Despond. L’après-midi, la visite se termine à Charmey et à la Valsainte, où le général retrouve le révérend Père Barnabé, un ancien capitaine français. Paul Pau deviendra membre d’honneur de la section gruérienne de la Croix-Rouge fribourgeoise, fondée en septembre 1917. Un arbre, planté au printemps 1918 aux abords de la place St-Denis à Bulle, témoigne encore aujourd’hui de sa visite. Il est flanqué d’une plaque «Arbre du général Pau - 12 juin 1917».

Le 11 novembre 1918
La nouvelle gagne Bulle vers midi, le lundi 11 novembre 1918: l’armistice est signé. Le Conseil communal lève immédiatement la séance dans laquelle il se trouvait. Le drapeau suisse et les bannières des pays de l’Entente sont disposés au travers de la Grand-Rue. Les internés participent à la joie collective. Accompagnés d’enfants de la ville, ils défilent avec drapeaux et entonnent La Marseillaise.
Vers 21 h, le syndic prend la parole au balcon de l’Hôtel de Ville, puis la foule chante l’hymne fribourgeois Les bords de la libre Sarine, puis… La Marseillaise. A 22 h, vingt-deux coups de canon célèbrent solennellement l’armistice. «Cette date mémorable sera gravée profondément dans le souvenir de toute une génération qui la conservera comme celle de l’événement le plus saillant de l’histoire», s’enflamme La Gruyère, loin d’imaginer un nouveau conflit mondial, vingt et un an plus tard.


Source principale: François Murith, Bulle, la Grande Guerre et le «fossé moral». Chronique d’une francophilie affirmée, mémoire de licence, Université de Fribourg, 2009

 

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Des liens d’abord commerciaux
éclairage. Derrière son armée et ses soldats, la Gruyère – et le sud du canton en général – n’en affirme pas moins sa francophilie dès le début de la guerre. «Les liens avec la France sont anciens, rappelle l’historien et professeur de l’Université de Fribourg Francis Python. Ils sont dus au commerce du fromage, développé dès la fin du XVIIe siècle. De nombreux fromagers ont aussi émigré en Franche-Comté au XIXe siècle. Ils gardent beaucoup de liens avec leur mère-patrie.»
Les affinités sont aussi politiques. «Le radicalisme gruérien se nourrit aux idéaux de la Révolution française», souligne Francis Python. En Gruyère, le soutien à la France est donc aussi une occasion de se démarquer par rapport à Fribourg. «Les conservateurs du régime officiel supportent moins cette France républicaine anticléricale. Ensuite, le sud du canton ressent une forte empreinte germanique chez les patriciens fribourgeois.» Un symbole: durant la guerre, la francophilie est portée par les deux journaux bullois, La Gruyère radicale et Le Fribourgeois conservateur, qui d’habitude ont tendance à s’entredéchirer.


Une loyauté multiple
Plus largement, cette francophilie est propre à la Suisse romande, en opposition à des Alémaniques accusés de «trop bien» comprendre l’Allemagne. Le clivage culturel – les historiens parlent de «fossé moral» – s’est notamment creusé lors de la violation de la neutralité belge (3 août 1914). «La Suisse romande est aussi solidaire de l’Alsace-Lorraine. Elle vibre aux batailles françaises. Mais il faut parler de loyauté multiple. On peut être patriote et francophile. D’ailleurs, même si on lui a reproché des affinités trop germaniques (n.d.l.r.: né à Hambourg, il est apparenté par son mariage à la famille von Bismarck), le général Wille était respecté en Suisse romande.» De nombreux Gruériens se rendent d’ailleurs à Fribourg le 20 juin 1915 pour saluer le chef de l’armée suisse qui, selon La Gruyère, est ce jour-là l’objet «d’une véritable ovation».
Plus la guerre avancera et plus la Gruyère affichera son soutien à la France. «La présence des internés ravive les liens et en crée de nouveaux, estime Francis Python. A ce titre, la visite du général Pau est un exutoire.» Lors de l’annonce de l’armistice, les drapeaux français flottent à Bulle. Un cas particulier? «Non, on assiste à des scènes similaires ailleurs en Suisse romande, répond l’historien. Dans le canton, c’est certainement le cas en Veveyse, en Glâne et dans la Broye. Et à Fribourg, les francophones de la ville vibrent aussi.» TG

Commentaires

Cette histoire est très touchante.A transmettre. En 2014 les échanges franco-suisses sont encore supérieurs à ceux entre la France et la Chine...Je prépare une visite de la Gruyere samedi prochain, elle réunit les Rotary clubs de Monthey dans le Valais et de Sainte-Maxime dans le Var.

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