Fréquenter le foyer de jour et vivre mieux à la maison

| jeu, 07. aoû. 2014
La Gruyère pousse la porte des Myosotis, le seul foyer de jour du district. En renforçant le lien social et leur autonomie, les aînés se maintiennent plus facilement à domicile.

PAR YANN GUERCHANIK

Michel Pugin, quand il se tourne vers vous, il prend l’air de celui qui plaisante sérieusement. On n’est pas là pour rigoler à moitié! Les syllabes s’allongent, les voyelles claquent, c’est l’art du bavardage. Il vous trimballe avec lui. Un Pugin d’Echarlens. Né à domicile. «Dans la maison où j’espère aussi mourir un jour!» Du haut de ses 82 ans, il vous toise assis. «Mon grand-père a bâti la grange, l’écurie et l’appartement. C’était en 1907. Le tout pour 3600 francs…» Son menton cherche de la hauteur à mesure qu’il énonce le chiffre. Pas pour vous impressionner, non. Mais pour vous signifier que le temps a passé.
Au bout d’une longue table, il tape le carton avec Danielle Meyer et Simon Castella. D’autres lisent les journaux ou combinent les tuiles d’un Rummikub. Un matin comme beaucoup d’autres au foyer de jour Les Myosotis. Il y a de la vie et des sourires. On se croirait dans un bistrot de village, au temps où les villages avaient assez d’âmes pour en avoir.
Dans ce foyer à Charmey, les aînés sont des «hôtes». Ils arrivent à 9 h et repartent chez eux à 16 h 30. Quatre fois par semaine s’ils le veulent. «Ça change les idées», affirme Michel Pugin. «Et ça soulage notre entourage», ajoute Simon Castella. Les raisons s’enchaînent. «Moi par exemple, explique Danielle Meyer, mon mari est à son compte: il travaille toujours à 70 ans. Alors venir ici me permet de voir du monde.» Un homme s’avance, il n’avait encore rien dit. C’est Roger Baechler, qui conclut sur le ton de la confidence: «A la maison, vous regardez la télé et puis vous partez boire des verres. Tandis qu’ici c’est un havre de paix.»


Repères et sécurité
Au balcon de la vallée de la Jogne, le foyer se situe dans un petit immeuble à deux pas du home. Il ressemble à un appartement, à quelques différences près. L’horloge paraît démesurée, il y a un tableau noir avec la date du jour inscrite en grand, des barres d'appui fixées sur le mur des toilettes et des fauteuils relaxants alignés dans une pièce à l’écart. Tout est fait pour se repérer facilement et se sentir en sécurité. «Ici, on est pourris gâtés», résume Simon Castella.
Au milieu des aînés, trois visages moins plissés se fondent tout de même dans le décor. Les «accompagnants» – des professionnels issus du domaine des soins et du domaine social – animent les activités et restent attentifs aux besoins des hôtes. «Mais tout un chacun peut intervenir, explique le responsable Julien Fauché. On peut venir pour lire le journal avec quelqu’un, faire un jeu, mener une activité. Sous notre supervision, il est même souhaitable que des bénévoles viennent en renfort. Parce que cela favorise les échanges et l’interaction.»
Le Foyer des Myosotis est conçu pour accueillir des personnes âgées dans un cadre familial. Des personnes en perte d’autonomie qui nécessitent des soins et un accompagnement particulier. «Très souvent, il s’agit avant tout de rompre l’isolement dont elles souffrent, relève Julien Fauché. Le foyer de jour permet alors de retrouver une dynamique de groupe et favorise le lien social.»   
A en croire les rires que provoquent les bons mots de Michel Pugin et les regards complices qui s’échangent autour de la table, cela fonctionne. Danielle Meyer fréquente le centre depuis bientôt deux ans: «J’y ai fait plein de connaissances.» «Moi, je ne me rappelle plus comment je suis arrivé là, lance Michel Pugin. Avant j’avais de la mémoire, maintenant j’ai une passoire! Mais j’ai bien l’impression d’être ici parce que je suis unijambiste.» Après une annonce trois cartes et stöck, il évoque l’opération et le verre qu’il faut toujours voir à moitié plein. Il rembobine avec des étincelles dans les yeux: «Quand j’étais jeune et beau, j’étais paysan.»
  Entre la confection de biscuits et un jeu de société, chacun raconte des histoires familières. «Vous comprenez, nous, on n’est pas fribourgeois. On est gruériens!» De jour comme de nuit, le foyer ne les tracasse pas vraiment. Pourvu qu’il soit ancré dans leur coin de terre.


Apprivoiser le home
Les hôtes se rendent d’ailleurs régulièrement au home pour différentes activités. «Cela leur permet de se faire leur propre idée et d’effacer leurs a priori», souligne le responsable Julien Fauché. «Pour ma part, avoue Simon Castella, je dois dire que j’ai changé d’avis en bien.» «On se rend compte aussi qu’on y connaît du monde, lui fait remarquer Danielle Meyer. Il y a Cilon et puis Narcisse.»
Mais l’objectif premier du foyer de jour ne s’accomplit que lorsque les hôtes sont rentrés chez eux. Passer une journée stimulante pour rentrer à la maison plus fort: Les Myosotis se présentent comme une structure d’appoint pour favoriser le maintien à domicile.
Au fond de la salle de séjour, Anne Duding-Faller met une touche finale au mouchoir de soie qu’elle a peint. «Je n’avais encore jamais fait cela», dit-elle avec une larme de fierté qui manque de lui rouler sur la joue. A 70 ans, elle vient ici depuis quelque temps, depuis que son mari est parti au home à cause de la maladie d’Alzheimer. «Je souffrais de solitude. Maintenant je vais mieux.»  Avec une vie derrière eux, les hôtes ont appris à se connaître. Au foyer des Myosotis, ils se retrouvent.

 

-------------------

 

Un quatrième jour d’ouverture
Le Foyer de jour Les Myosotis a ouvert ses portes en juillet 2012, à Charmey. Seule institution du genre en Gruyère, il a d’abord accueilli ses hôtes trois fois par semaine. Depuis le 1er juillet dernier, le canton a donné son aval pour un quatrième jour d’ouverture (lundi, mercredi, jeudi et vendredi). Depuis sa création, la fréquentation est en hausse. Cette année (à la date du 30 juin), son taux d’occupation est de 137%, avec une moyenne journalière de plus de dix hôtes (sur les sept places octroyées par l’Etat). En 2013, le foyer affichait 104% d’occupation et une moyenne de plus de sept hôtes par jour. En 2012, pour son premier exercice, il avait atteint 79% d’occupation et une moyenne journalière de six hôtes. Depuis l’ouverture, 51 résidents gruériens ont fréquenté le foyer. YG

 

-------------------

 

«Il faut penser microrégions»
Le maintien à domicile apparaît plus que jamais une réponse au vieillissement de la population. «Il permet de garder son intégrité, sa culture et son vécu jusqu’au bout, explique la responsable des soins au Home de la vallée de la Jogne et au foyer de jour, Adriana Pesel. Dans un établissement, c’est à nous de faire la continuité. Si les personnes intègrent un home à l’endroit où ils habitent, c’est beaucoup plus facile.»
Directeur du home et du Foyer Les Myosotis, Luc Wicht en est persuadé: «Le foyer de jour est une alternative parmi d’autres. On peut mettre en place d’autres structures, à la condition, selon moi, qu’elles s’inscrivent dans le cadre d’une microrégion. Je ne partage pas l’idée selon laquelle il faut organiser ce genre de service à l’échelle du district. J’estime que les valeurs de la vallée de la Jogne ne sont pas celles de Bulle ou de l’Intyamon. Ainsi, on pourrait mettre en place d’autres structures qui s’organiseraient autour des différents homes communaux: il faut garder un regard de proximité sur la population âgée.»


Retarder l’entrée au home
Luc Wicht observe également le maintien à domicile sous l’angle financier. «Il y a l’AVS, mais de plus en plus de personnes ont un deuxième pilier ou sont propriétaires d’un logement. En entrant au home, vous êtes ponctionné. Bien sûr, vous bénéficiez de toute une infrastructure. Mais est-ce vraiment le coût effectif? La personne qui paie 6000 ou 7000 francs de sa poche en fonction de ses revenus préférerait sans doute payer beaucoup moins, 700 ou 1000 fr. par mois, et demeurer à la maison en jouissant des soins à domicile, d’une aide familiale qui vient faire son ménage, d’un accompagnement pour les repas à domicile. Dans cette perspective, on entrerait au home quand ce serait l’ultime moment, généralement dans les six derniers mois de sa vie.»
Pour le directeur, la mise en place d’autres foyers de jour est «indispensable». «L’idéal est qu’ils soient voisins d’un home, pour des raisons économiques et organisationnelles. En la matière, je suis partisan d’une communalisation contrôlée par des professionnels.» YG



 

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question est pour tester si vous êtes un visiteur humain et pour éviter les soumissions automatisées spam.

Annonces Emploi

Annonces Événements

Annonces Immobilier

Annonces diverses