Le jùutütsch, 700 locuteurs, 11800 mots et un dictionnaire

| jeu, 21. aoû. 2014
Le dialecte de Bellegarde tient son premier dictionnaire. Enfant exilé du village, Leo Buchs a passé six ans à l’établir. Plus que par ses mots, ce dialecte se distingue par une prononciation proprement extraordinaire.

PAR JEAN GODEL

«Häsch dù schua amaù küert, wie iina asua grät hät?» La langue de Goethe n’a plus de secret pour vous et, pourtant, vous ne comprenez pas cette phrase? Normal, c’est du jùutütsch. Du dialecte de Jaun, si vous préférez, la langue que parlent les gens de Bellegarde. Traduction: «As-tu déjà entendu parler quelqu’un de cette façon?» Non, pas vraiment.
Les 700 habitants de Jaun ont désormais ce privilège: ils disposent d’un dictionnaire de 750 pages présenté hier au Cantorama. C’est le premier consacré à ce dialecte et on le doit au travail acharné d’un Jauner de souche, Leo Buchs. Le fruit de six ans de travail scientifique doublé de longues recherches auprès des habitants de Jaun.


Plus qu’un dictionnaire
Mais le Jaundeutsches Wörterbuch est bien plus qu’un dictionnaire jùutütsch/hochdeutsch. Doté d’une grammaire explicative, il contient la liste exhaustive des 250 lieux-dits de la commune, avec étymologie et carte topographique, ainsi que de nombreuses photos dues à Aldo Ellena qui illustrent la nature et la culture du village.
Ce n’est pas tout: né à Jaun en 1940 et ayant quitté la commune à l’âge de 12 ans, Leo Buchs s’est encore amusé à raconter son village avec le recul qui est le sien. Pour cela, il a rassemblé cinq histoires courtes: trois bien connues des Jauner et deux qu’il a écrites lui-même et qui disent un peu l’âme de Bellegarde. «Je me suis par exemple amusé à raconter l’histoire de deux personnes qui se rencontrent au centre de Jaun. Elles se disent “bonjour”, mais pas “comment ça va?” jamais. A Jaun, on ne discute pas trop de ce qui ne va pas. Quand j’étais enfant, je n’ai jamais osé dire que j’avais mal. En tout cas pas à mon père.»


Le marque-page d’abord
Mais l’essentiel, bien sûr, c’est le dictionnaire et ses 11800 entrées, des mots de tous les jours, mais aussi ceux connus des seuls anciens. «Il faut commencer par lire le marque-page, avertit Leo Buchs. C’est le plus important!» Il contient en effet une tabelle décortiquant la prononciation si particulière du jùutütsch. Car si ce dialecte est incompréhensible pour la plupart des Alémaniques – sans parler des Welsches – ce n’est pas seulement à cause de ses mots propres. Plus encore, c’est son système sonore exceptionnel qui le distingue.
Elle aussi enfant de Jaun, Marie-José Kolly avait ainsi établi, dans son travail de bachelor à l’Université de Berne sur lequel Leo Buchs s’est appuyé (Phonetik und Phonologie des Jaundeutschen), la liste impressionnante des phonèmes (sons de la voix) du jùutütsch: 23 voyelles et 21 consonnes.


Diphtongues à la pelle
Le jùutütsch est aussi unique par ses très nombreuses diphtongues – une voyelle complexe dont le timbre se modifie graduellement une fois au cours de son émission, par exemple le nose anglais dont le «o» se prononce [ou]. Alors que les autres dialectes alémaniques les convertissent toujours plus en monophtongues – le français moderne, lui, a même vu disparaître les diphtongues («au» se prononce [o], par exemple) – le jùutütsch, lui, s’amuse à les multiplier.
«Les diphtongues sont le point central de ce dialecte», affirme Leo Buchs. Si Marie-José Kolly a étudié scientifiquement ce phénomène, le Dr Karl Stucki le mentionnait dès 1917 dans sa thèse de doctorat à l’Université de Zurich (Die Mundart von Jaun), autre source précieuse pour Leo Buchs.
Du coup, ce dernier a dû établir non seulement l’orthographe de cette langue orale, mais aussi la transcription phonétique adéquate. «C’est cette tabelle des prononciations qui a été le plus difficile à réaliser.» D’autant plus que Leo Buchs s’est astreint à respecter les règles officielles de rédaction des dictionnaires. «Or, elles ne parviennent pas à retranscrire les sons avec la finesse nécessaire.»
D’où, précisément, l’importance du marque-page. On y trouve ainsi une liste surréaliste de retranscriptions de sons comme ää, ì, ìì, oo, òò, öö, sans parler de la déclinaison des sons tirés du u: uu, ú, ù, ùù, ùu, ü, üü, ǜ, ǜǜ, üe ou encore uè…
Cette première édition a été tirée à 2600 exemplaires et est disponible au bureau communal de Bellegarde, au Musée singinois à Tavel ainsi que sur le site www.jaundeutsch.ch.

 

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Parti de zéro pour faire son dico
Quand, en 1952, Leo Buchs quitte Bellegarde à l’âge de 12 ans pour fréquenter le Collège Saint-Michel à Fribourg, il constate que ses camarades de classe alémaniques ne le comprennent pas toujours. C’est la révélation: sa langue n’est pas comme les autres!
Pourtant, rien, dans son parcours professionnel, ne le prédestine à la rédaction d’un dictionnaire de patois. Devenu gestionnaire d’entreprises pharmaceutiques, économiste de la santé et expert en assurances, il est professeur adjoint à la Haute Ecole de Lucerne depuis 1999. Après de longues années à Bâle, il habite aujourd’hui à Baar, dans le canton de Zoug.
Le déclic a lieu dans les années 2000, à l’Université de Zurich: «En fait, j’y suis allé pour accompagner ma fille qui avait des problèmes de motivation…» Là, découvrant ses origines, un professeur lui parle du patois de Jaun: «Il m’a dit que c’était une langue extraordinaire du point de vue de la linguistique et que je devais absolument en établir le dictionnaire!»
Sa décision prise en 2004, Leo Buchs passera quatre ans et demi sur les bancs de l’Uni, à raison de trois jours par semaine en plus de son travail qu’il effectue alors comme indépendant. Il étudie la dialectologie, la phonétique, la lexicologie et la lexicographie. Son dictionnaire, il le rédigera d’ailleurs en collaboration avec l’Institut du dictionnaire des dialectes suisses alémaniques - Idiotikon. Le Dr Hans-Peter Schifferle, rédacteur en chef d’Idiotikon, mais aussi Heinz Gallmann, auteur des dictionnaires des dialectes de Zurich et Schaffhouse, l’ont largement épaulé.


Premier prix en 1982
Mais l’intérêt de Leo Buchs pour son dialecte natal s’était révélé à lui dès 1982 lorsqu’il avait remporté le premier prix du concours littéraire que Bellegarde avait organisé sur le thème du Jùutütsch. «Le jury ne comprenait pas qu’un type parti de Jaun à 12 ans et habitant depuis à Bâle puisse remporter le concours», rigole encore le lauréat.
Pour établir son dictionnaire, Leo Buchs est parti de zéro: aucun lexique, même à l’état d’ébauche, n’existait. Il a donc beaucoup consulté les locuteurs du jùutütsch, jeunes comme anciens. Il s’est aussi appuyé sur quelques rares travaux scientifiques.
Il a enfin pu compter sur le soutien d’un groupe d’une dizaine de personnes de tous âges, toutes nées à Jaun et y ayant au moins effectué leur école primaire. Leur rôle: répondre à ses doutes sur tel ou tel mot. «Durant trois ans, ils ont reçu chaque semaine une liste de dix ou vingt mots. En tout, je les ai consultés pour 10% du vocabulaire.» C’est que le jùutütsch, comme tout dialecte, est une langue vivante qui évolue. «A l’époque, certains sens variaient entre Jaun et Im Fang. Aujourd’hui, ils varient d’une famille à l’autre…»


Un budget de 250000 francs
Estimé à 250000 francs, ce projet a été rendu possible par le travail du Förderverein Jùutütsch, la Société pour la promotion du dialecte de Jaun créée pour l’occasion. Parmi les donateurs, on trouve l’Association pour la promotion des germanophones et de l’allemand dans le canton de Fribourg), l’Association pour l’étude et la défense du patrimoine du Fribourg alémanique, le canton de Fribourg, l’ECAB, la Loterie romande, Pro Patria et quelques fondations.
Leo Buchs laisse maintenant à d’autres le soin de poursuivre les études sur le jùutütsch: «Ce travail n’est jamais fini. Ce n’est là que la première édition.» Pour sa part, il vient d’être sollicité par l’Université de Zurich pour diriger un projet de recherche scientifique sur le dialecte alémanique: «On commence à réfléchir à l’utiliser comme langue non seulement orale, mais aussi écrite.» A bientôt 75 ans, il pense accepter l’offre. jng

Commentaires

Monsieur Godel Je vous remercie bien cordialement pour votre excellent article. C'est avec grande impatience que j'attend les deux exemplaires du Journal. Merci et cordiales salutations. Léo Buchs

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