Avant on y dansait, aujourd'hui on y mange

| jeu, 18. sep. 2014
La deuxième Bénichon du Pays de Fribourg se déroule ce week-end en ville de Bulle. Vieille de plus de 500 ans, cette fête aux origines religieuses n’a pas de règles bien codifiées. Eclairage en compagnie de l'historienne Anne Philipona.

Par Christophe Dutoit

Les origines
La plus ancienne mention connue de la bénichon remonte au 23 septembre 1443. Dans une ordonnance de Leurs Excellences de Fribourg, il est fait état de troubles occasionnés par des vagabonds lors des «benissions». A l’origine, la bénichon est une fête religieuse, une célébration de la bénédiction de l’église paroissiale, dérivée du latin benedictio (en allemand, le mot Kilbi a pour étymologie Kirche, l’église). Par certains aspects, elle se rapproche des fêtes votives célébrées en France et en Italie. Dans le Jura, les origines de la Saint-Martin – connue pour son menu pantagruélique – sont exactement les mêmes.

«D’ailleurs, Fribourg et le Jura dépendaient de l’archevêché de Besançon, qui a sans doute appliqué les mêmes règles aux deux entités», explique l’historienne Anne Philipona*, auteure d’un livre sur la question, paru en 2011.

Déjà à l’époque, «la célébration religieuse était suivie d’une fête profane où l’on faisait bombance», note la Gruérienne. Très rapidement, la bénichon perd son esprit religieux. Elle devient même la seule fête profane du calendrier, ce qui éveille – cela devient un paradoxe – la méfiance de l’Eglise, qui exerce tout son pouvoir pour lutter contre la débauche qui s’y exerce, notamment entre la fin du XIXe siècle et les années 1950. En 1892, le clergé trouve une parade originale pour diminuer son impact néfaste: il organise, le mardi de la bénichon, un pèlerinage cantonal à Notre-Dame-des-Marches, à Broc, «pour échapper au hideux démon de l’impureté qui pourchas-se les jeunes gens». La première année, l’événement attire 5000 fidèles, puis 6000 la deuxième… Un siècle plus tard, le pèlerinage a toujours lieu, mais il est légèrement moins couru.

Les dates
Durant longtemps, les fêtes se répartissaient tout au long de l’année, selon le rythme des bénédictions. Broc fêtait sa bénichon à carnaval, Marsens à La Trinité, Saint-Sylvestre le 31 décembre, Saint-Martin le deuxième dimanche de novembre… La première tentative d’unification date de 1747, où il est décidé que la fête profane aurait lieu le deuxième dimanche de septembre. Il faut se souvenir que les réjouissances duraient alors du dimanche au mardi. C’est également à cette date que la bénichon devient le seul jour de l’année où «il est permis de danser et de se divertir, quoiqu’avec modération, tant sur les places publiques que dans les cabarets et bouchons, et dans les endroits où se vend ordinairement le vin».

La danse
Mais les Fribourgeois ne renoncent pas si facilement à leurs distractions favorites, ce qui force les autorités à agir. En 1889, la Loi sur les auberges interdit toute danse le dimanche, y compris à la bénichon. A Estavayer-le-Lac, la révolte gronde. Des rumeurs rapportent que les jeunes gens passeront outre les interdictions et danseront bien le jour de la vogue générale. Après les vêpres, au moment de la levée des danses, quarante-cinq gendarmes occupent le pont. Les esprits s’échauffent rapidement, des sapins décoratifs sont lancés sur la maréchaussée qui se défend au sabre et blesse deux danseurs.

Un mois plus tard, les intrépides Bullois montent à leur tour sur le pont de danse, dans un geste de défiance envers le pouvoir de la capitale. Cette fois-ci, la police n’intervient pas, mais met la Jeunesse à l’amende. «Longtemps, on pensait que les Fribourgeois ne dansaient qu’à ce moment-là de l’année, affirme Anne Philipona. Mais on a récemment compris qu’ils dansaient en fait toute l’année, lors de fêtes ou de cassées, et que les organisateurs payaient simplement l’amen-de. Ce système a duré plusieurs décennies, à tel point que certains se sont plus tard plaints de ce qu’il croyait n’être qu’une taxe!»

Le repas
Le repas de la bénichon est d’abord une réunion de la famille élargie. «Pour les anciennes générations, c’est aussi une fierté d’accueillir ceux qui ont émigré à Lausanne ou à Genève», note l’historienne. Les préparatifs peuvent durer plusieurs semaines et les femmes sont au cœur de son organisation. Le jour de la fête, on sort une belle nappe et la vaisselle des grandes occasions. La maîtresse de maison prépare le jambon et le gigot d’agneau, avec les légumes du jardin. Chez les disciples de saint Hubert, on sert la chasse. «En revanche, le fromage n’apparaît pas dans les anciens menus! Il faut attendre l’arrivée de convives de l’extérieur pour voir apparaître gruyère et vacherin fribourgeois sur les tables.»

La moutarde aigre-douce est quant à elle connue depuis longtemps comme accompagnement des plats. Tout comme le vin cuit, qui servait à sucrer les aliments. «Il faut savoir que le menu n’a jamais été codifié. Il n’y a pas qu’une seule manière de le préparer, explique Anne Philipona. Beaucoup de gens se réfèrent à celui de Tante Marthe, qui le servait jusque dans les années 1990 dans son auberge des Sciernes-d’Albeuve. Mais personne n’est porteur du “vrai” menu. Chacun le fait à sa façon.»

Au XIXe siècle , le repas sort du cercle familial, notamment dans des restaurants d’Estavayer-le-Lac ou de Châtel-Saint-Denis, où Vaudois et Fribourgeois du dehors affluent en nombre. «Déjà en ce temps-là, la bénichon permettait un rapprochement entre la ville et la campagne.» Sans doute aujourd’hui une de ses principales raisons d’être.


*Anne Philipona et Jean-Pierre Papaux, Chantons, dansons, bénichonnons, hier et aujourd’hui, Editions La Sarine, 2011

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