Emile Angéloz, une sacrée vie d’artiste et de châtelain

| sam, 11. oct. 2014
Vendredi dernier, Emile Angéloz fêtait ses 90 ans. Ancien résident du château de Corbières, le sculpteur poursuit son œuvre dans son atelier-jardin. Rencontre pleine de lumière avec un homme sur qui le temps n’a pas prise.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

«Aujourd’hui, je ne vois plus bien clair. Et je suis aussi un peu sourd, mais ça, ça ne me gêne pas pour ma sculpture…» Une douce lumière automnale perce, cet après-midi-là, la lisière de la forêt de Corminbœuf. Dans son jardin d’Eden, Emile Angéloz ne semble pas beaucoup affecté par l’approche de son nonantième anniversaire. «Ils se sont sans doute trompés de deux ans au registre des naissances! Je ne suis pas aussi vieux que ça…»
Fêté vendredi dernier, le sculpteur fribourgeois n’a peut-être plus bon œil, mais il a encore bon pied, sa mémoire est infaillible, son humour est toujours subtil, sa repartie intacte. On avait prévu de discuter une heure, il ne me laissera repartir qu’à la nuit tombante. Avec le sentiment d’une rencontre éblouissante.
Malgré l’entrée dans sa neuvième décennie, l’artiste ne quitte pas un jour son atelier. «Même si je ne crée plus grand-chose. Tout au plus quelques céramiques ce printemps. Je répare, je bricole. Je fais des sculptures dans ma tête.» Satanée vue qui baisse.
S’il expose encore régulièrement (au Musée de Morat en 2011), Emile Angéloz a surtout marqué l’histoire de l’art fribourgeois depuis ses premières œuvres adolescentes, en pleine Seconde Guerre mondiale. «Je ne suis pas un intellectuel. A l’école, j’étais un très mauvais élève. Mon maître disait: “Angéloz, c’est nul. Mais il va se débrouiller, car il sait dessiner.”»


Impressionné par Michel-Ange
De cette époque, il se souvient que ses parents ne savaient pas quoi faire de lui. Et qu’il entra à l’école des Arts et Métiers, section Beaux-Arts, pour une durée de dix-huit mois. «Puis j’ai dû faire mon école de recrues à Payerne et je n’y suis pas retourné.» La guerre n’était pas encore achevée.
A la fin des années 1940, le jeune homme fait un apprentissage de tailleur de pierre chez les marbriers Prince & Lambert, à Fribourg. Il y reste onze ans. Très tôt après la guerre, il fait le voyage d’Italie et rentre de Florence et de Rome «impressionné» par sa rencontre avec Michel-Ange. «Regardez le livre sur le lutrin, là-bas.» La page est ouverte sur le David.
Durant ces années-là, Emile Angéloz sculpte des animaux en plâtre, des corbeaux stylisés, dont certains observent toujours la forêt alentour depuis son jardin. «Je n’avais pas les moyens d’en tirer des bronzes, regrette-t-il à moitié. Jusque dans les années 1960, je ne faisais que du figuratif. Quand je voyais une forme abstraite, ça ne me disait rien.»
Avec son ami Roger Bohnenblust, il fonde bientôt le groupe Mouvement et, en mars 1957, il participe à sa première exposition-manifeste avec six autres artistes. «Il n’y avait rien à Fribourg: pas de galerie, pas de musée officiel. On a investi une pharmacie désaffectée, au N°4 du boulevard de Pérolles. Ce fut presque un événement.»


Premier sculpteur abstrait
Avec ce groupe «décontracté» d’une vingtaine de membres, il fait bouger le monde artistique fribourgeois. «J’ai décroché trois bourses fédérales et j’ai gagné bien des concours. A l’époque, on était assez peu à ne vivre que de notre art.» Tandis que Louis, son frère aîné de deux ans, trouve le succès avec ses sculptures en fils soudés, lui épure de plus en plus ses lignes. «A Fribourg, j’ai été l’un des premiers à présenter de la sculpture abstraite. J’aimais les volumes forts et les vides qui circulent autour. Petit à petit, le carré est devenu mon thème. C’est personnel. Je ressens les choses ainsi. Ma sculpture n’est pas facilement accessible.»
Après avoir épousé Maria Bosson, il s’installe au 6e étage d’un immeuble à la rue de Romont, à Fribourg. Puis, avec son frère, il construit leurs deux maisons dans le quartier de Chamblioux, qui s’avèrent vite trop exiguës.
«On cherchait une ferme dans la campagne lorsqu’on est tombés, par hasard, sur le château de Corbières, laissé vide depuis deux ans par des bénédictins.» Cette histoire, il la raconte avec malice et délectation. Sans doute pour la centième fois. Mais toujours avec le même soin pour les détails. «A peine rentré à la maison, j’ai appelé les moines. On les a rencontrés au Bouveret l’après-midi même et le soir on avait le château.» Sans avoir visité l’intérieur! Les moines leur ont juste dit: «Prenez-le, vous paierez quand vous pourrez.»
Comme la vieille bâtisse comprend 25 chambres, ils invitent leurs amis à s’y installer en famille. Yoki Aebischer prend le grenier, Bimbo Bersier choisit le rez, Bernard Schorderet l’atelier de reliure, son frère Louis le premier étage, lui le deuxième. «On vivait comme en communauté. On s’entendait bien, on était très indépendants et on ne parlait pas de politique. C’était vraiment la vie de château.»
Et un peu la bohème. «Le soir, tout était allumé et il y avait de la musique jusqu’au petit matin. Tous les dimanches, entre trente et quarante personnes se retrouvaient chez nous. Je ne blague pas, c’était terrible. Parfois je me disais: vivement l’hiver que je puisse travailler…» A côté de cette vie de châtelain, Emile Angéloz trouve du temps pour sa sculpture. «J’ai toujours été très libre. A Corbières, j’ai fait des Reliefs durant dix ans, bien que je n’en aie pratiquement pas vendus à l’époque.» Alors qu’on les lui demande encore aujourd’hui et que certains sont exposés jusqu’à Kuala Lumpur, dans l’ambassade de Suisse en Malaisie.
En 1970, la communauté se disperse après dix ans passés à Corbières. Emile et Louis vendent la bâtisse et construisent leurs nouvelles maisons à Corminbœuf, sur l’ancien terrain de foot.
Mais le souvenir de ses amis reste très cher: Yoki bien sûr – «il était habile, il ne se posait pas trop de questions et il se levait tôt le matin» – qui lui ramène beaucoup de travail pour créer du mobilier d’église après le concile Vatican II. Mais aussi Schorderet, «qui ne gagnait quasiment rien», ou Armand Niquille, qui lui commanda son monument funéraire. «Il m’a demandé de choisir un emplacement au cimetière de Fribourg. Mais comme il n’était pas mort, ce n’était pas possible… Alors il a écrit au syndic. Il avait dessiné une esquisse avec des anges, car il en voyait partout. Finalement, il n’a jamais vu ni le monument ni l’emplacement.» Et surtout Bruno Baeriswyl, avec qui il a «recyclé» la sculpture du tilleul de Morat. Bruno l’ami, Bruno le confident, Bruno l’alter ego avec qui il échangea un nombre considérable d’œuvres, toujours accrochées aux murs de sa maison.
«Ils sont tous morts, mes copains! lâche-t-il sans désespoir. Le temps passe. On oublie. Moi, ça ne me fait rien de mourir. Mais je ne veux pas souffrir. De toute façon, je n’y pense pas.» La discussion se poursuit dans le jardin. La lumière a baissé. On arrive devant un immense bloc de marbre. Emile Angéloz raconte, peut-être pour la première fois: «Je l’ai acheté à Carrare. Ça fait vingt ans qu’il est là. J’avais des idées pour lui. Mais, maintenant, c’est fini. Je ne vais pas le toucher. Pour ne pas le gâter. C’est la plus belle œuvre de mon jardin. Il dégage une force, une puissance. On peut rêver là devant. Tout est possible.»
De ses mains ridées qui n’ont pas perdu leur poigne, il caresse le marbre, le frotte, ressent la finesse de son grain, sa chaleur. Son blanc s’est cassé, mais sa majesté est intacte. Pour qui sait le voir, il restera sans doute le dernier chef-d’œuvre d’Emile Angéloz.

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