Loran, breton, punk, fondateur des Bérus et toujours petit agité

| jeu, 02. oct. 2014
Les Ramoneurs de Menhirs, c’est le mélange explosif entre le punk et la tradition bretonne. Avant leur passage à Bulle, entretien avec le guitariste Loran, cofondateur des légendaires Bérurier Noir.

Par Eric Bulliard

 

Porcherie, Petit agité, Salut à toi… Toute une époque où Bérurier Noir était le fer de lance du punk et de l’underground français. Dans ces années 1980 musicalement sinistrées, les Bérus faisaient souffler un vent de révolte joyeusement foutraque. Cofondateur et guitariste de ce groupe devenu légendaire, Loran poursuit sa route au sein des Ramoneurs de Menhirs, des Bretons qui mêlent à ses riffs biniou et bombarde. Le résultat, détonant, est à découvrir samedi sur la scène d’Ebullition. Entretien avec un barde punk, plus insoumis que jamais.

On qualifie volontiers la musique des Ramoneurs de Menhirs de «punk celtique»: un mariage naturel?
Pour nous, le lien direct entre la tradition bretonne et le punk-rock, c’est l’insoumission et l’énergie tribale. La culture celtique a réussi à perdurer parce qu’elle est très forte et très respectueuse. Dans le punk-rock, j’ai assimilé ça: cet esprit d’insoumission et le respect de l’autre. Ça peut paraître surprenant parce qu’on a l’image du punk provocateur, qui se balade en ville en crachant… Mais non: je vois vraiment le punk-rock comme un vaccin naturel face à un système de plus en plus aberrant.

Un lien avant tout musical,donc?
C’est un lien général: la musique traditionnelle est le reflet de ce que vivent les gens. La Bretagne a une identité forte, donc sa musique aussi. Et ça n’a rien à voir avec le repli sur soi: les gens qui sont bien dans leur culture et leurs traditions ont envie de découvrir les autres. Dans le groupe, on aime bien ce slogan: «La tradition n’appartient pas aux “nazionalistes”…» En France, les jeunes fascistes s’appellent maintenant «Jeunesse identitaire», mais il ne faut pas leur laisser ce terrain: on peut aimer nos traditions sans être xénophobe. Le repli sur soi, le racisme sont dus à un déracinement. Le système américain qui a vu naître une organisation atroce comme le Ku Klux Klan, est une civilisation hors-sol: elle a éradiqué ses propres racines amérindiennes.

En revanche, nous sommes antijacobins: pourquoi la culture de Paris devrait-elle dominer les autres? En Suisse,
votre système de fédération est intéressant, parce que ba-sé sur le respect d’identités fortes, romande, allemande et italienne.

Vous chantez essentiellement en breton: comment le public reçoit-il votre musique en dehors de votre région?
Ça dépend… Je pense que Les Ramoneurs de Menhirs symbolisent la résistance des cultures minoritaires face au rouleau compresseur mondialiste. Les gens se reconnais-
sent dans une sincérité. Sur notre dernier album, on reprend un traditionnel kabyle, un touareg, une danse grecque avec des instruments bretons. C’est un bel échange, qui montre le respect que l’on porte aux autres cultures.

Vous avez un côté militant, mais qui passe par la joie…
J’aime ce slogan basque: «La lutte oui, mais la fête aussi…» Ce côté jovial est important et c’est le gros problème des militants: au bout d’un moment, ils deviennent trop sérieux et foutent les boules à tout le monde. Personne ne détient une vérité: nous proposons une ambiance, une énergie qui nous tiennent à cœur. Après, on ne demande qu’à parler avec les gens, surtout avec ceux qui ne sont pas d’accord. La différence est une richesse, sauf qu’on n’arrive pas à la gérer, parce que nous vivons dans un système qui nous éduque autrement.

Comment concevez-vous un concert?
Nous sommes avant tout un groupe de scène: en huit ans, on a fait trois albums et donné 800 concerts. Pour moi, un concert, c’est une cérémonie, où des gens viennent échanger. On essaie de générer une convivialité, ce qui est de plus en plus rare: les cafés-concerts, les petits endroits chaleureux ferment un par un. On ne veut plus que des grands Zénith qui sont d’une froideur hallucinante, parce que le système a peur de la convivialité, des gens qui commencent à discuter, à échanger et à réfléchir.

Cette convivialité signifie-t-elle aussi que vous avez un public très mélangé?
Sur l’album, Louise Ebrel, 82 ans, chante avec nous: c’est une icône de la musique traditionnelle bretonne. Quand elle monte sur scène, les anciens viennent et il y a quatre générations: nous avons 50 ans, on voit de jeunes punks de 15-25 ans, ceux des années 1980 avec leurs gamins… Plus il y a de gens différents, plus on trouve ça intéressant, tribal. Et le rôle du barde est de fédérer la tribu. Par contre, on ne fait aucune concession: la variété dont nous bassinent les médias, totalement insipide, ne fédère personne. Elle sert juste à faire de la thune.

Pour beaucoup, vous restez avant tout un ex-Bérurier Noir: en avez-vous marre qu’on parle toujours de votre ancien groupe?
Non, parce que les Bérus ont représenté un moment fort, pour nous aussi: on a commencé à 18 ans, on a arrêté à 25. Groupe, public, fanzines, presse alternative, organisateurs associatifs, nous avons tous grandi ensemble. La seule chose que je refuse, c’est quand on me dit: «Loran, tu es un mythe…» Je réponds «non, je m’appelle Naphtaline, ça tue les mites…» Je me bats contre le star-système et cette espèce d’idolâtrie ridicule.

Vous qui avez chanté «la jeunesse emmerde le Front national» dans les années 1980, n’êtes-vous pas découragé en voyant la place du FN aujour-d’hui?
On s’est rendu compte que la jeunesse n’emmerde plus le Front national… En fait, on n’évolue pas: on a des téléphones portables qui donnent le cancer, on pollue la planète, mais le mauvais esprit du système est le même. Ce morceau, Porcherie, à la base, est un hommage à Pasolini et à son Porcile. Le texte ne parle pas forcément du Front national, qui est là en clin d’œil, mais de la porcherie mondiale, «de l’élevage en batterie à des millions de tonnes de mort…»

Ce que je trouve fou, c’est qu’on avait 17 ans et une vision du monde très forte. Est-ce qu’il serait possible, à l’heure actuelle, que des jeunes du même âge aient ce recul pour analyser le système, alors qu’ils sont complètement lobotomisés par leur «fesse de bouc»?

En 1986, avec les lois Devaquet, un million d’étudiants et de lycéens sont descendus dans la rue à Paris… Est-ce que ça serait possible aujourd’hui? Ils feraient une pétition sur Facebook, ils auraient un million d’amis et ils seraient contents… Sauf que ça n’aurait aucun impact.

Ce constat ne vous donne-t-il pas envie de baisser les bras?
Non, parce que quand on a les yeux ouverts, ce serait une lâcheté monstrueuse de les refermer. J’ai cinq enfants et, par respect pour eux, je me dois d’avoir une cohérence éthique. La seule chose que je leur apprends, c’est: «La liberté, c’est toi qui la gagnes.» Je serai comme ça jusqu’à la fin et je suis même beaucoup plus radical à 50 ans qu’à 18 ans… Je suis pareil qu’avant, mais en pire!

 

Bulle, Ebullition, samedi
4 octobre, 21 h. www.ebull.ch

 

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