Retour sur le demi-siècle de gestation du pont de la Poya

| jeu, 09. oct. 2014
André Magnin est l’ingénieur cantonal qui aura «accouché» le pont de la Poya. Il évoque les nombreux défis posés par l’ouvrage. Pour autant, ce pont ne réglera pas tous les problèmes de mobilité à Fribourg.

PAR JEAN GODEL

Personne d’autre qu’André Magnin ne pouvait «accoucher» le pont de la Poya: enfant de Fribourg, l’ingénieur cantonal a grandi dans le quartier du Jura, au chemin de Bonlieu, dans le prolongement de la rue Général-Guisan. Or, dès les années 1970, cette dernière avait été élargie pour absorber le trafic en provenance d’un pont à construire sur la Sarine dont on parlait depuis 1959…
Il était alors question que la route d’accès rejoigne la semi-autoroute à Givisiez via Général-Guisan, Bonlieu et le pont de la Chassotte. «Avec mes frères, on ne voulait pas qu’on élargisse notre rue et on allait mettre des patates dans les pots d’échappement des machines», se souvient l’ingénieur cantonal, âgé aujourd’hui de 47 ans. Les machines se sont arrêtées juste avant sa rue. Avec lui pour guide, La Gruyère revient sur les défis que le pont de la Poya, qui sera ouvert au trafic dimanche après-midi, a posés.


Défi politique
Ce qui frappe, c’est la longue gestation de ce pont dont les premières études remontent à 1959. Si les besoins de capacité étaient déjà marqués – même si la croissance du trafic devait exploser plus tard – la volonté de la ville était déjà de préserver son centre historique. Mais par manque de moyens, le projet a longtemps fait du surplace.
Ce n’est qu’en 1996 que le dossier est transmis au canton, histoire de le faire avancer. On le doit à la motion de deux députés radicaux de la ville, Jacques Stephan et Bernard Garnier. Dès le concours de projets en 1989, le canton a joué un rôle avec la présence, au sein du jury, de la conseillère d’Etat Roselyne Crausaz. «Il semble que ce soit les deux dames du jury, Roselyne Crausaz et la conseillère communale Madeleine Duc, qui ont milité en faveur du pont haubané», rappelle André Magnin.
Les soucis ne faisaient que commencer. On se souvient du déplacement du tracé qui, dans la mise à l’enquête de 1999, passait sous le parc de la Poya. Les Biens culturels du canton ont tiré la sonnette d’alarme, relayés par ceux de la Confédération, appelée à cofinancer l’ouvrage. Pour se défendre, raconte André Magnin, la ville a rappelé que ce pont était censé débarrasser la cathédrale du trafic. «Des cathédrales comme celle de Fribourg, aurait rétorqué un représentant de la Confédération, il y en a des dizaines en Europe. Mais un château de style néopalladien, il n’en reste qu’un seul au nord des Alpes: celui de la Poya.»

Défi architectural
André Magnin insiste: «En 1989, c’était un concours d’ingénieurs, pas d’architectes.» Le gagnant, le bureau de Bernard Houriet, un Jurassien bernois d’alors 38 ans, s’est ensuite entouré d’un architecte pour peaufiner les détails. Parmi les cinq projets présentés figurait un autre pont haubané, bien plus imposant que celui retenu. Mais il a été écarté par crainte de le voir écraser la cathédrale de sa masse. Son concepteur était d’autant plus dépité que, par le passé, il avait eu un certain Bernard Houriet pour assistant…
Le jury a-t-il fait le bon choix? «Oui, répond sans ambages André Magnin: il a voulu marquer la ville avec un bel ouvrage.» La forme haubanée, qui offre un profil très aérien, est aussi un rappel des anciens ponts suspendus de Fribourg – celui du Gottéron ou le Grand-Pont qui, à sa construction en 1834, était le plus long du monde.

Défi financier
Le chantier a fait l’objet de la première commission d’enquête parlementaire du canton (CEP). Motif: dépassement de budget. Devisé à 120 millions lors de la votation populaire de 2006, le pont de la Poya devrait coûter 211 mio au final.
Politiquement, cette CEP était sans doute justifiée, reconnaît André Magnin: «Le politique remplit sa mission de contrôle.» Sans doute aussi le pont de la Poya tombait-il à pic pour servir de contrepoids lors d’un printemps 2012 où d’autres dossiers politiques assez chauds ont été débattus, comme la stratégie de l’Hôpital fribourgeois.
André Magnin rappelle que le dépassement réel (15,5 mio au final) a été jugé «marginal» pour un tel projet par l’expert mandaté. C’est dire si la communication de la CEP, faisant état d’un excédent de 63 mio, ou celle de la TSR qui a ouvert son 19:30 sur le chiffre de 91 mio, ont été peu goûtées à la rue des Chanoines. C’était faire fi des modifications du projet, notamment l’enfouissement du carrefour Saint-
Léonard, des difficultés géologiques, du renchérissement depuis 2005 et de la marge d’erreur communément admise, souligne l’ingénieur cantonal.
Lequel relève pour autant les vertus démocratiques de la procédure fribourgeoise, avec son référendum financier obligatoire. Ailleurs, des affaires semblables ont fait moins de vagues. Comme dans le Chablais où le dépassement de l’H144, proportionnel à celui de la Poya, n’a pas fait de bruit: «Personne n’est venu dire au canton de Vaud qu’il avait trompé le peuple.»

Défi technique
Le chantier a malheureusement causé la mort d’un ouvrier et en a grièvement blessé un autre. Douloureux rappel de l’ampleur de la tâche: un tel projet n’est jamais banal. Hormis ces drames, les problèmes ont été usuels pour un chantier de cette complexité. «On savait que le sol n’était pas très bon, mais pas qu’il serait aussi mauvais et aussi hétérogène.»
Surtout dans le secteur de la tranchée couverte proche de la ligne CFF. C’est là que les coûts ont pris l’ascenseur: «Le plus grand défi n’a pas été le pont lui-même, bien que complexe, mais le passage sous la ligne CFF qu’il a fallu réaliser en assurant une vitesse d’exploitation des trains de 100 km/h.» Un jour, doutant que les convois roulent si vite aussi près de la gare de Fribourg, André Magnin est allé mesurer lui-même leur vitesse. Un côté saint Thomas qui lui a valu la visite de la police, alertée par les conducteurs de train…

Défi urbanistique
Ce dimanche, un pont va s’ouvrir au trafic individuel alors qu’un autre, celui de Zaehringen, lui sera interdit. Un effet kiss cool qui fait tout l’intérêt de l’opération, avec le retour à la vie de tout un quartier. Ce qui est sûr, c’est que le pont de la Poya atteindra son objectif: libérer le Bourg du trafic de transit.
S’il devrait aussi favoriser les transports publics dans ce secteur, il ne supprimera pas tous les bouchons. Ceux-là devraient juste se former ailleurs que dans le centre historique. «J’ai presque envie de dire que les automobilistes risquent d’être déçus», avertit André Magnin. Qui imagine déjà les titres incendiaires des lettres de lecteurs: «211 mio et quand même des bouchons!»
Pas moins de trafic, donc – le pont n’a pas été conçu pour cela – mais des mesures d’accompagnement là où un report pourrait s’opérer. «La ville de Fribourg, à qui cette tâche incombait, a bien joué le jeu, souligne l’ingénieur cantonal. Et elle est à l’heure!» En cas de report excessif, elle devra compléter ces mesures pour renforcer la dissuasion. «Après, il faut aussi tenir compte de la progression naturelle du trafic dans un canton qui se vante de passer la barre des 300000 habitants.»

Défi personnel
André Magnin arrive à son poste en mai 2008, alors que le Service des ponts et chaussées est en pleine tourmente liée au dépassement de budget de l’H189. «Le défi était double: il fallait finir le contournement de Bulle, inauguré en décembre 2009, mais aussi ouvrir le chantier de la Poya avant le 31 décembre 2008 pour toucher les subsides de la Confédération. Mais tout avait été prémâché, principalement par Christophe Bressoud, manager du projet, et son équipe.»
Au final, l’ingénieur cantonal dit avoir vécu là une expérience fantastique: «Je suis né dans le quartier, j’ai même été l’un des quatre premiers baptisés de l’église Sainte-Thérèse le jour de sa consécration, le 8 décembre 1966.» C’est surtout le plus gros chantier de sa carrière. Le plus symbolique aussi: «J’ai eu la chance immense de me trouver au bon endroit, au bon moment. Jamais durant mes études je n’aurais imaginé accompagner ce projet dont on parlait déjà.»


www.pontpoya.ch

Commentaires

Blablabla... trop de monde sur ce projet, donc projet trop cher! Y a eu d'autres solutions de proposées, mais on n'écoute pas les bonnes âmes quand les jeux politiques sont enjeux! Qui va payer tout ça? Ou qui a payé? Les concitoyens suisses et les dzo! Grognognon pas fier d'être suisse !

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