Giger, artiste et chroniqueur des ténèbres qui nous entourent

| mar, 25. nov. 2014
Dark star, l’univers de HR Giger sort en salles mercredi. Entre ombre et lumière, la caméra suit les derniers pas de l’artiste, dans sa maison comme dans son musée à Gruyères. Rencontre avec la réalisatrice Belinda Sallin.

PAR YANN GUERCHANIK

On entre en sa demeure par des entrailles végétales. Peu à peu, la caméra se fraye un passage à travers un jardin épais. Sur le seuil, une porte grince. On plonge dans la nuit. Puis on s’arrête devant une masse sombre. Hans-Ruedi Giger s’avance à pas lourds, mais sans bruit. Il saisit quelque chose et pousse ses premiers mots: «Voici le plus vieux crâne que je possède. Je l’ai reçu quand j’avais six ans.»
Dark star, l’univers de HR Giger sort au cinéma mercredi. Six mois après la mort de l’artiste. Le film ne révèle pas la façon dont il travaillait. Des dizaines de documentaires ont déjà fait cela. Il montre comment l’homme enfoui dans le mystère conservait une part de lumière. Bloc de chair qui avance lentement, qui égrène quelques paroles et lance des regards francs, Giger se montre doux et attachant, doté d’une extraordinaire pudeur.
Belinda Sallin le filme entouré des siens. Figure évanescente cependant, capable de se retirer ailleurs à tout moment. «Contrairement à la majorité d’entre nous, Giger ne fait pas d’aller-retour, explique un psychiatre. Nous avons tous des peurs, des choses qui nous rebutent et qui nous attirent en même temps. Un monde qui nous effraie. Giger s’y est installé de façon permanente. Il s’y est acclimaté.»
Le film invite à la nuance dans cette demeure aux persiennes closes. Il choisit tour à tour la distance ou l’approche chaleureuse. Entretien avec sa réalisatrice.

Comment vous est venue l’idée de ce film?
Par hasard. Je ne savais même pas que Hans-Ruedi Giger habitait à Oerlikon. L’idée m’est venue grâce à Sandra Beretta, une ancienne compagne de Hans Ruedi. Un soir, nous sommes allées lui rendre visite: dès que je suis entrée dans cette maison, j’ai eu l’envie de faire ce film. Il y avait une telle richesse de détails. Cette maison est une œuvre d’art. Visuellement, c’est comme Pâques et Noël ensemble. Et puis, lorsque je l’ai rencontré, mon intérêt s’est renforcé. Il n’était pas l’homme que je présupposais. Pas sombre et distant. Au contraire: chaleureux, rigolo même. D’un côté, il y a son art qui divise encore aujourd’hui et, de l’autre, ce personnage si agréable, si gentil.

Son décès, à 74 ans, est survenu avant que le film ne sorte…
Nous étions en plein montage lorsque j’ai reçu la nouvelle. Nous étions très choqués… Le tournage s’était parfaitement déroulé, il ne restait plus qu’une ligne droite. J’avais hâte qu’il voit le film. Nous étions tristes, mais nous avons repris notre rythme de travail. Nous tenions plus que jamais à aller au bout.
Sa mort n’a pas changé le concept du film. Mais je crois que la perception qu’on peut en avoir a changé. La mienne aussi est différente. A présent, je vois ces images et je me dis: «C’est la dernière fois que Hans-Ruedi était dans son musée à Gruyères.» Je me souviens à ce propos qu’il ne voulait pas venir au début. Il ne se sentait pas très bien. Nous avons réussi à le convaincre et j’en suis très heureuse. Même chose à l’Alpe Foppa, au-dessus de Flims: il a vu une dernière fois le chalet de son enfance. C’était un très beau tournage pour nous tous.

A-t-il accepté facilement ce tournage?
C’est quelqu’un de très modeste. Il m’a d’abord demandé si cela valait vraiment la peine de faire un documentaire de nonante minutes sur lui. A ce moment-là, il m’avait aussi confié que ce serait la dernière fois. Ça m’a surpris. Il a participé à énormément de reportages, de documentaires pour la télévision… Il savait que ses forces le quittaient.

Entre les confessions qui s’achèvent souvent sur un sourire pudique, les images d’archives et ce qu’en disent ses proches, vous parvenez à conserver malgré tout une part de mystère…
J’aime qu’il reste ainsi. Je ne voulais pas essayer de le mettre au jour. Je voulais donner une possibilité assez large au public d’entrer dans son œuvre. Ce qu’on fait avec celle-ci est très individuel, je l’ai remarqué pendant mes recherches: Giger signifie mille choses différentes pour chacun. Je voulais préserver cela.

Il apparaît très affaibli. C’est quelque chose en revanche que le film ne cache pas…
Il a fallu être très précis pendant le tournage. Il était parfois très fatigué, on ne pouvait pas tourner pendant des heures. Avec l’équipe, on répétait carrément les scènes entre nous. Mais lorsqu’il arrivait, tout était très authentique… C’est quand même quelqu’un qui a un certain charisme.
On le voit faible et âgé. Hans-Ruedi était agile dans sa tête, mais plus dans son corps. Et je suis sûre aujourd’hui qu’il voulait montrer cela. C’est le genre de chose qui fait partie de son œuvre: la naissance, la sexualité, la mort. Et puis, je me suis rendu compte qu’il s’agissait aussi d’une certaine provocation. Pour certaines personnes, c’est gênant de se montrer comme ça. Il voulait le faire, comme une dernière performance. J’ai réalisé cela plus tard, après le tournage seulement. A six ans, il promenait un crâne avec une ficelle, c’était sa première performance. Dans le film, il accomplit sa dernière.

Et puis, il y a cette révélation qui surprend. Lorsqu’il dit ne pas croire à autre chose après la mort…
Oui, cela est étonnant. D’autant plus que des protagonistes du film pensent qu’il canalise quelque chose venu d’un autre monde.

 

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